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Noyer les cols bleus de Montréal dans l’eau privatisée

Noyer les cols bleus de Montréal dans l'eau privatisée est un rêve éveillé qu'ont fait 4 maires de Montréal. L'idée provenait d'un projet de développement des affaires par des firmes d'ingénierie. Les lobbyistes n'ont pas eu de mal à convaincre des politiciens de la pertinence de cette loufoque entourloupette selon laquelle la ville économiserait des sous.  Aucun des maires n'a réussi la folle entreprise, car les prémisses étaient fausses et les cols bleus de Montréal en lien avec la population l'ont empêché.  En tant qu'un des acteurs principaux dans ce périple il est important que j'invite les Montréalais et Montréalaises à ne pas baisser leur garde face au lobby incessant des gens d'affaires qui souhaitent dénicher une bonne affaire sans risque pour leur portefeuille.

En 1995, le jeune délégué syndical du Syndicat des cols bleus regroupés de Montréal, posté à l’usine de production d’eau potable situé dans l'arrondissement de Verdun, ignorait que son geste de confiance envers son syndicat éviterait la vente ou la gestion des usines d’eau de la ville à des compagnies privées, et qu’encore aujourd'hui, les gens peu fortunés pourraient continuer d’utiliser l’eau sans être traumatisés par le déclic d’un compteur.  Il y a plus de 20 ans, j'y étais...                              

- André Bouthillier (alias JosPublic)

 
 
 

Qu’avait donc vu le délégué syndical pour être à la source d’une telle dénonciation?

 
 

Surveillant de sécurité à l’usine de traitement d’eau Atwater, Robert servait de plus en plus souvent de guide silencieux à des groupes d’invités spéciaux.  Des Français surtout, polis, engageants et aimables avec lui comme s’ils cultivaient sa sympathie.  Son rôle était pourtant limité : ouvrir et fermer des portes avec sa carte électronique, suivre plutôt que précéder ses visiteurs et faire semblant de ne rien entendre.

Cette fois, trois hommes, plans en mains, en costumes sombres, chemises blanches empesées et cravates de soie échangent des blagues.  Robert a perçu que deux invités étaient d’une multinationale française et qu’un était l’associé principal d’une société québécoise de génie. 

Quelques heures plus tôt, à l’Hôtel de Ville, le maire Pierre Bourque avait annoncé aux syndicats son intention de privatiser l’aqueduc.  À cette déclaration, Robert a eu la gorge serrée. La rumeur circulait déjà, mais demeurait floue.  Il se souvint d’une réunion du syndicat, en juillet 1994, où des membres de l’exécutif syndical avaient fait rapport d’un voyage en France, à l’invitation d’une multinationale appuyée par le Fonds de solidarité de la FTQ et de l’ex-maire Jean Doré.  Il était question d’offre de corruption et les officiers syndicaux avait refusé toute collaboration à la privatisation de l’eau. 

Donc, avisés par le délégué syndical que les profiteurs se promenaient déjà dans les installations de la Ville, autant au 301 qu’au SCFP , nous mimes les bouchées doubles à étayer nos preuves économiques et sociales de la non-pertinence de la privatisation. 

Coordonnateur de la lutte contre la sous-traitance et la privatisation pour le SCFP,  je constatais l’urgence de la situation.  Il nous fallait des études sur ce qui se passait en France et en Angleterre, principaux lieux où se déroulaient des privatisations massives, et il était nécessaire que les syndicats municipaux préparent leurs délégués.es à voir venir pour contrer la menace.  

C’est là, avec le Comité pro-régie du Syndicat des Cols Bleus regroupés de Montréal, que nous nous lançâmes dans la recherche de toutes informations qui nourriraient nos arguments et nous aideraient à identifier les mauvais coups que l’on tenterait de nous faire. 

J'invitai alors la Chaire d'études socio-économique de l'Université du Québec à Montréal UQÀM à plancher sur le sujet et j'étais ravi que Léo-Paul Lauzon accepte de produire les études.

Je savais par expérience que cette lutte ne se gagnerait pas uniquement avec les cols bleus. Stratégiquement il fallait regrouper les 11 syndicats œuvrant à la ville, les groupes communautaires sur le territoire du grand Montréal et tisser des liens avec les partis d’opposition siégeant à l’Hôtel de Ville. 

Ce qui fut fait; ainsi naquit la "Coalition pour un débat public sur l'eau à Montréal" et à sa suite la "Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau – Eau Secours!"

Léo-Paul Lauzon, docteur en science comptable et fondateur de la Chaire d'étude socio-économique

1996, André Bouthillier conseiller syndical au SCFP-Québec, conférence sur la "novLangue" lors d'une journée de formation de la Coalition pour un débat public sur l'eau à Montréal.

Sur la place publique, les firmes d’ingénieurs parlaient d’économies sur le nombre de cols bleus, leurs salaires et leurs fonds de retraite.  Les premières études nous démontraient que les équipements et la qualité de l’eau étaient aussi en péril.  Cette lutte syndicale/sociale a eu des impacts sur la protection de la santé des membres et de la population.

Dans ce cas, privation et privatisation de l’eau sont synonymes : devoir s'en priver lorsqu’elle serait une marchandise, voilà le lot des gens moins fortunés, ceux qui en souffriraient le plus, sans oublier le choc sur le budget de ceux à revenus moyens.  

Grâce à la détermination des bénévoles de tout horizon et du Syndicat des cols bleus, cette lutte fut gagnée et Pierre Bourque dut renoncer à son projet, le 26 février 1997 et le gouvernement provincial dû à son tour annoncer le 27 avril 1997 : «C'est non à la privatisation des infrastructures, à la production et à la distribution de l'eau potable dans les municipalités», confirme le ministre des Affaires municipales, Rémy Trudel.

 

Pompes de l'usine de production d'eau potable Atwater

 

Depuis cette victoire, nous avons pu établir le bilan des attitudes des maires depuis 1995.  Le triste constat fut que tous, depuis Jean Doré , ont tenté de privatiser la gestion de l’eau de Montréal.  Évidemment le summum fut atteint lorsque Lucien Bouchard, ex-premier ministre du Québec, poussa lui-même la charrette des firmes d’ingénieurs-conseils promoteurs de la privatisation. 

Il est triste de constater que les politiciens et politiciennes sont passés de serviteurs auprès de la population en rabatteurs d'affaires pour le développement des firmes d'ingénierie-conseil, que nous savons maintenant coupables de collusion et corruption.

 À chaque nouveau maire de Montréal, il y a eu nomination d'un comité d'experts pour justifier devant la population les aspirations des têteux de subventions, membres des Chambres de commerce ou du Conseil du patronat. 

Jean Doré tenta de convaincre son parti de confier la gestion de l'eau au secteur privé, d'abord à la Lyonnaise et/ou la Générale des eaux, puis à SNC/Lavalin.  Son effort fut récompensé par un job à vie chez Lavalin, après avoir perdu ses élections.  

Il était allé jusqu'à offrir à l'Union des producteurs agricoles ( UPA) la gestion du marché Maisonneuve de l'est de Montréal, ce qui fut accepté.  Pour regagner la faveur de ses mentors, sur un plateau d'argent, il offrit à la Chambre de commerce de Montréal, qui était en faillite technique, la gestion des stationnements et des parcomètres de Montréal. Ils acceptèrent, bien sûr, et ils en bénéficient toujours en 2018.

Il proposa au Fonds de solidarité de la FTQ, et à la FTQ-Construction les travaux d’entretien d’infrastructures au détriment des cols bleus de Montréal (nous parlons ici de la réfection de trottoirs, l’asphaltage des nids de poule, l’opération des tractopelles ou pépines, etc.).  N'oublions pas que la FTQ-Construction ne représente que des travailleurs du secteur privé.  Le syndicat des cols bleus regroupés de Montréal a courageusement dit non et affronté les élus.es de la FTQ, qui eux voyaient l’offre d’un bon œil. 

Quant à Pierre Bourque, maire de Montréal en 1994, il forma des comités de gens d’affaires, banquiers, firmes comptables, firmes d’ingénieurs, etc. pour analyser près de 50 activités, dont l’eau,  susceptibles d’être sous-traitées ou privatisées.

De son côté, Gérald Tremblay  tenta de transférer les activités de la ville dans les entreprises privées selon son concept des "grappes industrielles",  inventé lorsqu'il était ministre provincial de l'Économie.  En 2003, il tint un grand colloque nommé « Sommet Montréal » où des recommandations furent prises par les plus gros joueurs des secteurs de l'économie, institutionnel et social.  

Encore une fois, le syndicat des cols bleus regroupés et Eau Secours! obtinrent un consensus qui renonçait à la privatisation de l'eau.  Mais, Allan De Sousa, alors membre du comité exécutif de la Ville, a continué à se battre pour faire installer des compteurs d'eau résidentiels et industriels.  C’est lui le comptable du scandale des compteurs d’eau, alors qu’il n’ait pas été mis sous enquête par les policiers de l’Unité permanente anticorruption du Québec UPAC, est encore une énigme pour moi!

Arrive Denis Coderre, et encore un comité d'experts... qui n'ont rien produit de valable.  Vraiment les politiciens et politiciennes n'apprennent rien, ne consultent pas les archives de la société et se tapent la bedaine en refaisant toujours les mêmes erreurs.  Aujourd'hui, on constate que malgré la Commission Charbonneau, des entrepreneurs malhonnêtes de l’industrie de la construction font toujours du lobby pour se faire transférer le travail des cols bleus.  Le résultat potentiel ne se résume à rien d’autre que leur enrichissement et à l’appauvrissement des Montréalais et Montréalaises.

J'espère que la mairesse Valérie Plante de "Projet Montréal" ne sera pas tentée par l’aventure de ses prédécesseurs.  En attendant, c’est aux délégués.es syndicaux d’être les yeux du Syndicat afin d’être prêts à reprendre la lutte si courageusement menée et gagnée à deux reprises par les confrères et consoeurs du Syndicat des Cols Bleus regroupés de Montréal, dit le 301.

En toute solidarité,

André Bouthillier
Conseiller syndical retraité du SCFP et cofondateur de la Coalition québécoise pour une gestion responsable de l’eau – Eau Secours!

Note:  sachez que depuis 1995, j’ai amassé toutes les preuves scientifiques, économiques et sociales que la privatisation de l’eau n’est pas une bonne affaire pour la population, et que les compteurs d’eau résidentiels sont une farce pour permettre à ceux qui ont de l’argent de se payer du gaspillage d’eau, tout en se donnant bonne conscience.

Voir ce qu'en disait l'essayiste John Saul

Sources: Des extraits du livre Eau Secours ! par Pierre-Louis Trudeau et les archives de MétéoPolitique

Choix de photos, collection de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Mise à jour le 31 janvier 2019

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

  L'administration Bourque/Eloyan
et la privatisation de l'eau

  C'était en 1994 et Jean Doré maire de Montréal voulait privatiser la gestion de l'eau

Fiche sur l'eau

Notes & Références encyclopédiques:

Pierre Bourque
40e maire de Montréal
6 novembre 1994 au 31 décembre 2001

Jean Doré
39e maire de Montréal
9 novembre 1986 au 6 novembre 1994

Lucien Bouchard
27e premier ministre du Québec 29 janvier 1996 au 8 mars 2001

  Rémy Trudel
Ministre des Affaires municipales du Québec
29 janvier 1996 au 15 décembre 1998

Gérald Tremblay
41e maire de Montréal
1er janvier 2002 au 5 novembre 2012

Allan De Sousa
Membre du comité exécutif de la ville de Montréal pendant 11 ans

Denis Coderre
44e maire de Montréal
14 novembre 2013 au 16 novembre 2017

Valérie Plante
45e maire de Montréal
en fonction depuis le 16 novembre 2017

 
 

Notes & Références encyclopédiques:

Voir ce qu'en disait l'essayiste John Saul...

 

Définition de la "Privatisation" en cinq temps:

1. c'est une idéologie;

2. c'est un mode de financement des partis politiques, la privatisation enrichit d'aimables avocats,

des comptables, des banquiers et des investisseurs.  Cet argent leur permet de verser des contributions au parti de leurs bienfaiteurs, d'offrir des emplois aux candidats battus ou retraités, d'agrémenter la vie privée d'hommes politiques par des voyages et des loisirs et, dans certains cas, de remplir gentiment leurs comptes numérotés, dans des banques délocalisées ou non;

3. c'est une initiative parfois sensée.  Il existe de nouveaux domaines de développement, où l'intérêt général est servi par l'engagement public.  Dès que le domaine en question est fermement établi, on est bien avisé de le transférer au secteur privé, de manière à ce que l'État puisse se concentrer sur d'autres zones de développement.  Cela laisse supposer que le capitalisme n'est pas vraiment capable de prendre des risques substantiels lorsqu'il s'agit d'investissements à long terme.  Il faut en conclure que le secteur privé est redevable aux citoyens disposés à risquer leur richesses partagées et laborieusement accumulées afin de promouvoir l'innovation.

4. c'est un pas en arrière lorsqu'il s'agit de services publics et essentiels.  La privatisation signifie un retour à des monopoles privés, dangereux sur le plan politique et social, deux siècles d'expérience nous l'ont appris.  Les besoins fondamentaux des citoyens ne peuvent dépendre des impératifs linéaires et à court terme des investisseurs privés.

5. c'est une manière de saper la croissance.  La privatisation incite les investisseurs privés à cantonner leur capital aux services publics et aux secteurs bien établis qui dépendent de la stabilité et sont rarement le berceau d'innovations.  Cet argent n'est plus disponible pour être investi dans les domaines à risques, qui encouragent les nouvelles idées et favorisent la croissance.  Extrait de Le Compagnon du Doute de John Saul. Éditeur Payot 1994

 

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La rumeur circulait déjà, mais demeurait floue...

 

La privatisation de l'eau potable est dans l'air
Privatiser ou ne pas privatiser la distribution de l'eau potable à Montréal ? 

Telle est la question, mais ce n'est pas demain la veille qu'on saura si l'administration Bourque-Eloyan a fait son lit en cette matière - Sur La Presse, le 8 décembre 1995

 

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le jeune délégué syndical du Syndicat...

 

 "L'histoire des cols bleus regroupés de Montréal".
De ses origines à 1963
Tome I
par Jean Lapierre

Le syndicat des cols bleus regroupés de Montréal, section locale 301 est affilié au Syndicat canadien de la fonction publique SCFP/CUPE au Conseil provincial du secteur municipal du SCFP-Québec, à la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec FTQ, au Conseil région de la FTQ du Montréal Métropolitain CTM et au Congrès du Canada CTC.

 

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Ce qui fut fait; ainsi naquit la Coalition...

 

"La Coalition pour un débat public sur l’eau à Montréal" et "La Coalition québécoise pour une gestion responsable de l'eau - Eau Secours!" dont il est question dans ce récit naissent en réaction aux trois évènements parallèles, soit: cliquez ici

 

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j'étais ravi que Léo-Paul Lauzon accepte de produire les études...

 

La privatisation de l’eau potable dans le monde.  L’expérience française: immorale mais très rentable! -  dans L’aut’Journal, No 155, Décembre-Janvier 1997 par Léo-Paul Lauzon, Martin Poirier, François Patenaude.

 

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cette lutte fut gagnée et Pierre Bourque...

 

 

Pierre Bourque dut renoncer à son projet, le 26 février 1997
«Voyant l'ampleur que le dossier prenait, le maire a jugé bon d'attendre les orientations du gouvernement», ce qui a été qualifié de «très pertinent par le ministre Trudel» - Sur Le Devoir, 27 février 1997.

 

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c'est non à la privatisation des infrastructures...

 

Non à la privatisation de l'eau
Québec tranche: «L'eau est une ressource stratégique et un bien public qui doit demeurer sous contrôle public» - Sur Le Devoir, le 14 février 1997

 

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rabatteurs d'affaires pour des firmes d'ingénierie-conseil que nous savons maintenant coupables de collusion et corruption...

 

"L'éthique, l'éthique çé ben beau, mais les profits me suffisent" semblent professer les firmes d'ingénieur-conseil
- Sur MétéoPolitique. Éditorial de JosPublic, le 26 juillet 2012

 

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offrit à la Chambre de commerce de Montréal, qui était en faillite technique...

 

La privatisation du stationnement à Montréal. Analyse socio-économique (1995-2008). Par la Chaire d'études socio-économiques de l'UQÀM, mai 2009.

 

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Arrive Denis Coderre, et encore un comité d'experts...

 

Montréal: Denis Coderre relance le débat des compteurs d'eau dans les logements : Comité d'expert en foutaise. - Sur MétéoPolitique. Éditorial de JosPublic, le 30 août 2016

 

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