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Montréal cède sur la question de l'eau
La ville doit attendre que Québec ait mis au point sa politique nationale de l'eau


Les Actualités, jeudi 27 février 1997, p. A1

 

Le gouvernement du Québec met le holà aux intentions de la Ville de Montréal de se tourner vers l'entreprise privée pour gérer la production, le traitement et la distribution de l'eau sur son territoire. L'administration du maire Pierre Bourque devra attendre que Québec dévoile à la fin du printemps sa politique nationale de l'eau, qui encadrera l'ensemble des projets au Québec.

Au cabinet du ministre des Affaires municipales Rémy Trudel, on se défendait hier d'avoir fait pression sur le maire Bourque pour qu'il abandonne son projet qui recevait peu d'adhésion. «Voyant l'ampleur que le dossier prenait, le maire a jugé bon d'attendre les orientations du gouvernement», ce qui a été qualifié de «très pertinent par le ministre Trudel», a indiqué hier la porte-parole du ministre Trudel.

Plus tôt en après-midi, le responsable politique de ce délicat dossier au sein du comité exécutif de la Ville de Montréal, Pierre-Yves Melançon, a toutefois confirmé que Québec avait imposé ses vues. «On a accepté la proposition du gouvernement. On n'a pas le choix. La Ville demeure une créature gouvernementale. Si les outils économiques sont seulement ceux qu'il nous donne jusqu'à maintenant, on peux difficilement faire du partenariat», a laissé tomber M. Melançon, qui a avisé hier ses collègues du comité exécutif.

C'est d'ailleurs avant d'entrer à cette réunion hebdomadaire que le maire Bourque a expliqué aux journalistes présents que le dossier était abandonné. «Avec tout ce débat, ce procès d'intentions, peut-être qu'on devrait mettre tout simplement un arrêt sur tout ça. On parle pour rien dire», a affirmé le maire. «Est-il mis de côté?», lui a-t-on demandé. «Absolument», a tranché le maire.

Le cabinet du maire a tenté par la suite de tempérer la déclaration de M. Bourque, soulignant que le projet est maintenu et qu'il sera rendu conforme aux intentions gouvernementales. «Il va de soi que, pour la population montréalaise, il est essentiel de connaître les orientations gouvernementales avant de s'engager dans quelque avenue que ce soit», lit-on dans le communiqué de la Ville.

Coïncidence ou non, cette annonce survient au lendemain d'une vaste soirée d'information combinée à un spectacle intitulé Eau secours, qui a mobilisé près de 1000 personnes. D'aucuns croient que ce début de résistance a peut-être eu une certaine influence.

Les discussions avec Québec avaient pourtant abouti depuis une semaine. Lundi de la semaine dernière, Pierre-Yves Melançon rencontrait des représentants des cabinets des ministres d'État à la métropole, des Affaires municipales et de l'Environnement. C'est lors de cette réunion que l'argumentaire gouvernemental a été exposé. Trois jours plus tard, soit jeudi dernier, le maire Bourque et le ministre Trudel convenaient de freiner le projet montréalais.

Après avoir présenté son livre vert sur l'eau le 23 décembre dernier, la Ville de Montréal s'apprêtait à enclencher des consultations publiques sur les divers scénarios de gestion de l'aqueduc montréalais pour faire connaître, au plus tard à l'automne, sa décision. Il appert que Québec propose de tenir des audiences publiques conjointes. «Il y a des ententes verbales avec les cabinets ministériels à l'effet de bien s'arrimer dans le ton en ce qui a trait à cet aspect», a expliqué M. Melançon.

Entre-temps, ce dernier n'entend pas participer à quelque débat ou forum populaire qui pourrait être organisé. «Il y a beaucoup d'exagération de la part de plusieurs personnes sur ce dossier-là. Je ne pourrais toutefois pas dire que ça a influencé notre décision», a indiqué Pierre-Yves Melançon, vraisemblablement irrité de l'utilisation du terme privatisation alors que son administration tente depuis des mois d'adoucir le message en parlant de partenariat.

D'ailleurs, l'ensemble des 47 projets de partenariat (les activités de laboratoire, les huissiers de la Cour municipale et les préposés du stationnement, par exemple) sont gelés jusqu'à nouvel ordre. Le Service des finances de la Ville poursuit toutefois ses travaux de création comptable d'un Fonds de gestion de l'eau qui devrait faire la lumière entre autres sur la consommation réelle de l'eau à Montréal. Selon une étude du gouvernement canadien annexée au livre vert municipal, le secteur résidentiel ne consomme que 25 % de l'eau, ce que refuse de reconnaître Pierre-Yves Melançon.

«Ce n'est pas moi qui l'ai provoqué, ce débat, s'est défendu Pierre Bourque. Moi, j'ai fait un discours il y a deux ans devant la Chambre de commerce disant que j'étais ouvert à faire du partenariat sur des activités municipales. J'ai jamais parlé de la privatisation de l'eau.»

Dans ce discours prononcé le 13 décembre 1995, M. Bourque disait voir dans le partenariat une solution qui met à contribution «l'expertise publique et le savoir-faire privé». Il avait alors donné en exemple quelques services municipaux pouvant faire l'objet de partenariat: le traitement des eaux usées et l'approvisionnement en eau potable. M. Bourque y saluait également «l'ouverture très claire manifestée par le ministre des Affaires municipales» de l'époque, Guy Chevrette.

Ce dernier, ainsi que ses collègues Serge Ménard et Rémy Trudel, a d'ailleurs défendu la possibilité de la privatisation de l'eau devant les militants du Parti québécois réunis en novembre dernier en congrès. Malgré le poids politique de ces ministres, les péquistes ont majoritairement voté contre la privatisation de l'eau.

Quelques semaines plus tôt, on apprenait que les plus importantes firmes d'ingénierie du Québec, SNC-Lavalin et Tecsult, convoitent l'aqueduc montréalais sans vouloir être contraintes par le processus d'appel d'offres publiques. Le maire Bourque avait d'ailleurs demandé un avis juridique sur la possibilité de négocier de gré à gré.

Outre SNC-Lavalin et Tecsult, 12 autres firmes d'ingénierie, de courtages en valeurs mobilières ainsi que des institutions financières se sont montrées intéressées par le robinet des Montréalais. Parmi eux, on compte Power Corporation, la Caisse de dépôt et de placement ainsi que des grandes compagnies d'assurances.

Ce défilé capitaliste à l'hôtel de ville a soulevé un tollé qui s'est organisé au fil des mois. Les pourfendeurs de la privatisation de l'eau n'ont toutefois qu'à bien se tenir. L'abandon du projet de l'administration Bourque ne pourrait être que temporaire et, surtout, n'être que la pointe de l'iceberg que prépare le gouvernement québécois.