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La privatisation de l’eau potable dans le monde
L’expérience française: immorale mais très rentable!

No 155, Décembre-Janvier 1997
Léo-Paul Lauzon, Martin Poirier, François Patenaude

 

Depuis quelques mois le maire de Montréal, Pierre Bourque, opère en coulisse dans le but de privatiser le réseau d’aqueduc montréalais.  L’eau est le service de base le plus important pour les citoyens, on ne peut songer à privatiser la distribution de ce liquide essentiel à la vie sans en débattre publiquement au préalable.

Afin de voir quels pourraient être les éventuels impacts d’une privatisation de l’eau à Montréal, nous avons analysé les expériences des compagnies françaises de l’eau.     

Trois des plus sérieux aspirants de la distribution de l’eau à Montréal sont des compagnies françaises. La compagnie Générale des eaux (CGE), dont le chiffre d’affaires annuel s’élève à plus de 40 milliards de dollars. La CGE est le numéro un mondial de l’eau et est présente sur tous les continents.

La Lyonnaise des eaux, dont le chiffre d’affaires annuel est de 30 milliards de dollars, est la deuxième plus importante compagnie au monde dans le domaine de l’eau. Le groupe Bouygues est le numéro un français des travaux publics et la troisième plus importante compagnie française dans le domaine de l’eau. Son chiffre d’affaires annuel est de 20 milliards de dollars. 

 

L’EAU, LA VACHE À LAIT

 
 

Contrairement aux compagnies anglaises de l’eau, qui tirent la grande majorité de leurs revenus de cette activité, les compagnies françaises sont très largement diversifiées.  À titre de comparaison, la Lyonnaise des eaux ne tire que 27% de son chiffre d’affaires de la filtration, de l’épuration et de la distribution de l’eau.  Ce pourcentage tombe à 18% pour la Générale des eaux et à moins de 10% pour Bouygues. Malheureusement, les états financiers des trois compagnies françaises contiennent, selon le cas, très peu ou pas du tout d’informations sectorielles.

À partir des quelques données financières disponibles, nous pouvons toutefois affirmer que l’industrie de l’eau représente dans les faits une vache à lait pour les trois groupes français.  La Lyonnaise, par exemple, tire de l’eau la majorité de son résultat net, même si ce secteur représente une part relativement modeste de son chiffre d’affaires.

Au cours des trois dernières années, la portion du chiffre d’affaires de la Lyonnaise des eaux, pour la distribution et le traitement de l’eau, a représenté entre 25% et 30% du chiffre d’affaires des secteurs rentables, alors que la contribution de ce secteur aux résultats nets (excluant les secteurs non rentables) oscillait pour la même période entre 60% et 70% des résultats nets totaux.

Il est clair que la Lyonnaise des eaux profite abondamment de ses activités de traitement et de distribution d’eau, et rien ne nous laisse croire qu’il en va différemment pour la compagnie Générale des eaux et pour Bouygues.  Tous ces profits ont pu être réalisés même si dans la majorité des pays, les trois multinationales doivent œuvrer sous la gouverne d’une régie ou d’une agence nationale de l’eau.

Soulignons que la privatisation entraîne presque inévitablement une hausse faramineuse du prix de l’eau, en voici quelques exemples:

  • À Paris, le prix de l’eau a augmenté de 154% depuis la privatisation en 1984 alors que l’inflation n’a été que de 54% au cours de la même période;

  • À Strasbourg, l’augmentation du prix de l’eau a été de 16% en 1994;

  • À Grenoble, le prix de l’eau a presque doublé entre 1989 (année de la privatisation) et 1995, passant de 4,85 francs le mètre cube à 13,59 francs.

Selon un document déposé à l’Assemblée nationale de France, le prix de l’eau sur le territoire français a augmenté en moyenne de 46,71% entre 1990 et 1994.

 

L’INTÉGRITÉ DES TROIS GÉANTS FRANÇAIS

 
 

Les trois colosses de l’eau en France connaissent une croissance fulgurante depuis 10 ans.  Parallèlement, le nombre d’accusations de corruption à leur encontre subit la même poussée.  Les p.d.g. de Bouygues, de la Lyonnaise et de la Générale ont été à tour de rôle mis en examen dans des affaires de corruption.

De nombreux cadres supérieurs sont soupçonnés d’avoir versé des contributions occultes à des maires, des députés, des partis politiques en échange de contrats publics, notamment dans l’eau.  Certains d’entre eux ont été jugés et sont maintenant emprisonnés.   

 

UN MARCHÉ LUCRATIF

 
 

L’eau potable représente un secteur très lucratif pour les compagnies privées, puisqu’elle est nécessaire à la vie de tous les jours et que les compagnies qui détiennent des aqueducs sont en situation de monopole.  La Banque mondiale a même indiqué dans une étude récente qu’il faudrait investir 600 milliards de dollars au cours des dix prochaines années pour fournir de l’eau potable aux populations du tiers-monde et pour assainir les eaux usées des grandes villes des pays développés.

L’eau est devenue une des priorités de la planète.  Des intérêts puissants regardent de près le « marché » de l’eau.  Soulignons que Jérôme Monod, le pdg de la Lyonnaise, est un des sept conseillers du nouveau patron de la Banque mondiale et que la Lyonnaise vient de remporter le contrat de l’eau dans la bande de Gaza, lequel est financé par la Banque mondiale!

 

 UN SEUL BUT, LE PROFIT

 
 

Les agissements des compagnies françaises de l’eau sont révélateurs de leur préoccupation unique : le profit.  Elles n’hésitent pas à adopter des comportements discutables d’un point de vue moral. 


Par exemple, à Buenos Aires, la Lyonnaise a décidé de peindre de couleurs vives le trottoir devant les maisons de mauvais payeurs afin de les avertir qu’on risque de leur couper l’eau!  Certaines compagnies ont livré de l’eau impropre à la consommation.

Deux exemples : en Argentine, les citoyens de la ville de Tucuman affirment que la Générale des eaux leur a livré de l’eau contaminée assez dangereuse pour provoquer le choléra, la typhoïde et l’hépatite.

Ironiquement, on avait doublé leurs tarifs l’année auparavant.  En France, la Générale des eaux a été poursuivie en justice avec succès, en juillet 1994, pour avoir fourni de l’eau de mauvaise qualité à une communauté en France (à Trégueux, en Côte d’Armor). 

 

RÉFLÉCHIR DEUX FOIS PLUTÔT QU’UNE

 
 

La logique la plus élémentaire exige de réfléchir aux implications et aux risques pour les citoyens et la Ville avant de privatiser le service d’eau potable.  Or, l’attitude des partisans du néolibéralisme « mur à mur » débouche plutôt en une obstination dénuée de sens critique exigeant l’entrée en scène des sociétés privées dans les services publics, coûte que coûte.

Leur reconnaissance des risques « théoriques » de la corruption (qui semblent trouver leur aboutissement dans la pratique de façon très fréquente dans le cas des sociétés d’eau françaises), n’arrive même pas à leur inspirer une plus grande méfiance envers un système qui génère autant de « louvoiement moral » chez ses dirigeants.

L’augmentation inévitable des prix suite à la privatisation et les comportements questionnables des compagnies françaises dans le tiers-monde devraient également inciter des gens comme Pierre Bourque ou Bernard Landry, qui affirmait récemment que les privatisations d’eau dans le monde s’étaient révélées des expériences heureuses, à réfléchir deux fois plutôt qu’une avant de se prononcer en faveur de la privatisation de l’eau. 

 

ENCADRÉ : La police des eaux

 
 

Un livre très révélateur intitulé Gestions urbaines de l’eau, nous révèle beaucoup de choses sur les agissements de compagnies françaises au tiers-monde, puisque parmi ceux qui ont collaboré à cet ouvrage, il y avait des gens de la Lyonnaise des eaux, de la Générale des eaux et du groupe Bouygues, en plus d’un conseiller de la Banque mondiale et d’un directeur-adjoint aux Nations Unies.

Ce livre, publié en 1995, nous apprend qu’en Guinée, où une compagnie formée de l’association Bouygues et Générale des eaux opère le réseau d’eau potable, on a fait intervenir l’armée pour arracher des branchements illégaux ou pour couper des branchements d’eau en cas de non-paiement.  Une législation devrait être introduite prochainement en Guinée pour la création d’une police des eaux.

Les sociétés françaises sont en faveur d’une telle police et ne s’en cachent pas.  Elles affirment dans le livre Gestions urbaines de l’eau que « L’inexistence d’une police des eaux est un grand obstacle à la privatisation dans la mesure où l’absence de règles empêche une bonne politique de recouvrement financier ».  Une telle police risque de proliférer dans les pays pauvres où la dépense pour l’eau gruge une part importante du budget des citoyens.

Les grandes sociétés françaises appliquent une politique générale du « profit d’abord ».  Ce qui a parfois des conséquences graves quand la marchandise vendue est le liquide le plus essentiel à la vie.  Mais qu’importe, on impose une « très grande rigueur dans l’application des mesures de coercition ».

En Côte d’Ivoire, le groupe Bouygues, qui opère la compagnie d’eau, a réussi à obtenir un taux d’encaissement des factures émises de 97% pour l’année 1993.  Le tout dans un pays où « 90% des abonnés (…) sont économiquement faibles et consomment très peu d’eau »

Le groupe Bouygues a également trouvé un moyen de maintenir la marge de profit en Côte d’Ivoire, en créant les bornes-fontaines Yacoli.  Ces dernières, que l’on décrit dans Gestions urbaines de l’eau comme étant une innovation, ont permis la « suppression de bornes-fontaines gratuites et une intensification de la chasse aux vendeurs illégaux d’eau » !

 

L’INTÉGRITÉ DES TROIS GÉANTS FRANÇAIS DE L’EAU

 
 
  • Corruption active

  • Contributions occultes à des organismes politiques

  • Vente d’eau impropre à la consommation

  • Pots-de-vin

  • Collusion et ententes illégales lors d’appels d’offres

  • Délits d’initiés

  • Facturation illégale d’une taxe spéciale aux usagers

  • Trafic d’influence

  • Abus de biens sociaux

  • Faux et usage de faux

  • Évasion fiscale

LA PRIVATISATION DE L'EAU AU QUÉBEC: Première partie : les expériences dans le monde
Octobre 1996

Léo-Paul Lauzon, professeur titulaire, François Patenaude, chercheur, Martin Poirier, chercheur
PDF 61 pages

 

LA PRIVATISATION DE L'EAU AU QUÉBEC: Deuxième partie : le cas de Montréal et du Québec
Mars 1997
Léo-Paul Lauzon, titulaire, François Patenaude, chercheur
PDF 67 pages