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Être bien dans sa peau, tout un programme
Rencontre avec François Roustang

Se connaître soi-même ?  Une fausse piste.  Le langage ?  Un leurre.  La technique ?  Inutile.  Pour François Roustang, le psychothérapeute doit être avant tout un « provocateur », pour rappeler au patient qu’il n’a rien d’autre à faire que vivre.  Finalement, choisir la simplicité, la sensation d’être vivant et puiser dans son animalité pour se ressourcer.  C’est ce que propose le grand thérapeute François Roustang. 

 

 
 

En résumé

 
 

Ne lui dites pas qu’il a quitté la Compagnie de Jésus (Jésuites) et l’École freudienne, il vous dira que ce sont elles qui l’ont quitté. Éternel dissident de 92 ans, François Roustang reste un franc-tireur expert en esquives, pirouettes et paradoxes qui refuse les techniques et les opinions définitives.  Ce philosophe français, il faut le dire, est un sacré provocateur.  Son triptyque La Fin de la plainte, Il suffit d’un geste et Savoir attendre est réédité sous le titre général Jamais contre, d’abord.
( 01 )  Il y délivre la substantifique moelle de sa pratique de la psychothérapie : attention confiante à l’égard du patient, méfiance envers la technique et le langage même, intérêt pour le corps, abandon au lâcher-prise, autant d’éléments favorisés par l’hypnose… et encore, sans exclusive, écrit-il.  

Partisan d’une approche psychothérapeutique libre refusant l’enfermement dans une méthode spécifique, Roustang met surtout en avant la « qualité d’attention » du thérapeute.  Convaincu que « nous ne sommes pas des malades, nous sommes des maladroits », Roustang insiste sur la liberté du patient et lance qu’une « séance est réussie quand un patient repart en rigolant »

S’il suggère d’en finir avec la psychologie, c’est parce que, selon lui, « la psyché n’existe pas », en ce sens qu’« on ne peut pas distinguer le corps et l’esprit » et que « nous n’avons pas de “moi” surplombant notre vie ».  L’inspiration nietzschéenne est forte chez cet « éternel dissident », qui affirme qu’« il n’y a pas de vérité » thérapeutique, « qu’il n’y a rien d’essentiel » et que « se connaître est inutile ».  Le but d’une psychothérapie, écrit-il, n’est pas de trouver des « pourquoi », mais déceler « le détail qui bloque » pour le défaire. 

Emmanuel Carrèrel’a fait accéder à une notoriété dont il se serait sans doute bien passé.

Dans Le Royaume, son dernier récit, l’écrivain raconte comment, en 2005, le psychanalyste François Roustang l’a sauvé du suicide en une séance « unique » et « dense ».  Extrait : « “Eh bien, a répondu Roustang, vous avez parlé du suicide. Il n’a pas bonne presse de nos jours, mais quelquefois, c’est une solution.”  Ayant dit cela, il est resté silencieux.

 Moi aussi. Puis il a repris : “Sinon, vous pouvez vivre.” »  Depuis la publication du Royaume, le téléphone de François Roustang ne cesse de sonner.  Pas la peine d’insister : il ne prend – presque – plus personne.  Trop âgé, dit-il.  Trop facile.  En dépit de ses 91 ans, le cerveau tout comme l’allure de cet homme libre restent d’une agilité fulgurante.

Il faut vivre, tout simplement, laisser « le béton redevenir du sable », renouer avec une certaine désinvolture.  Ce n’est pas sorcier, suggère l’hypnothérapeute, qui reconnaît toutefois la part de magie de son approche.  « Commençons par comprendre qu’il n’y a pas de problème.  On fait ce qu’on a à faire, c’est tout », résume-t-il.

 
 

François Roustang, maître de l'hypnose

Rencontre rare avec un humaniste exigeant et attentionné,
grand théoricien et praticien de l’hypnose.

Entrevue menée par Hélène Fresnel

 
 

Psychologies : Dans une première vie, vous avez été prêtre catholique, puis vous avez quitté l’Église.  Comment cela est-il arrivé ?

 
 

François Roustang : Je suis né dans une famille catholique pratiquante.  Il était tout aussi évident, pour les enfants de mon milieu, d’être catholiques, d’être français ou tout simplement d’avoir eu ces parents. 

J’ai été poussé, sans avoir à m’en rendre compte, à militer pour cette religion dans ce pays et dans ce monde.  On pourrait dire à l’opposé que je n’ai jamais non plus quitté la foi.  C’est notre temps qui a quitté cette foi et tout ce qu’elle impliquait.  Il suffit de se référer au livre de Danièle Hervieu-Léger, Catholicisme, la fin d'un monde ( 02 ), pour se rendre à l’évidence.
 

C’est le catholicisme qui s’est vidé de son sens.  En particulier, il a fondé les lois régissant le couple et la famille sur ledit « naturel », c’est-à-dire finalement sur la biologie.  Par ailleurs, l’aspect missionnaire du christianisme s’est évanoui dans les groupes de prière et la culture de soi.

 

Pourquoi, après la religion, vous être intéressé à la psychanalyse ?

 
 

François Roustang : Je ne me suis pas « intéressé » à la psychanalyse.  J’y ai eu recours comme une nécessité pour des raisons personnelles, parce que la situation dans laquelle je me trouvais était intolérable.  Je n’arrivais plus à tenir ma position de représentant de l’Église par rapport aux interrogations des croyants qui venaient me voir.  J’ai pu ainsi découvrir l’efficacité de la pratique psychanalytique.  C’est dans un second temps que j’ai décidé de devenir psychanalyste.

 

Avez-vous remplacé une foi par une autre en vous formant à cette pratique ?

 
 

François Roustang : Vous posez la question du rapport de la croyance à la vérité.  L’important est de ne pas chercher à se consoler de la perte d’un dogme par l’adoption d’un autre dogme.

Il est sans doute exact que, lorsque l’on a fait une fois l’expérience de la désillusion, on est moins enclin à la croyance.  Mais cette expérience n’est pas faite une fois pour toutes.  Il faut, dans chaque cas et chaque jour, la répéter à nouveaux frais.

Il n’y a pas de vérité, il y a seulement un travail quotidien de désillusionnement.  Je croyais avoir trouvé aujourd’hui la réponse à mes interrogations, mais demain, si je reste éveillé, l’inexactitude ou la fausseté apparaîtront.  L’expérience faite grâce à la psychanalyse a été pour moi décisive.  Elle a été l’appui qui m’a permis d’être sans appui, seul.

 

Pourquoi alors vous en être détourné ?

 
 

François Roustang : Je ne dirais pas que je me suis détourné de la psychanalyse.  Je l’ai plutôt traversée, comme on court le risque de traverser un désert ou une forêt avant de retrouver son chemin.  Je me suis égaré au sens où j’ai perdu mes repères.  En psychanalyse, ce qui est fondamental, c’est de pouvoir parler sans chercher à produire du sens, sans signification.  Il faut être hors de soi, se laisser aller à l’inintelligibilité du langage.  C’est dans ces apparents moments de folie qu’apparaît un fond, qu’apparaît la vie.

 

Pourriez-vous me parler de votre rencontre avec l’hypnose ?

 
 

François Roustang : J’ai rencontré l’hypnose sous la forme de la suggestion [influence exercée par le psychanalyste pendant la séance, ndlr] dans ma pratique de psychanalyste, mais également dans ma lecture de Freud.  Quand des psychanalystes nous racontent avec obstination et sans nuance que Freud a abandonné l’hypnose, ils prouvent qu’ils sont de piètres historiens.

On la retrouve dans ses premiers textes, dans les Études sur l’hystérie, dans les premières pages de la « Science des rêves », où il dit explicitement, par exemple, que l’association libre [règle qui consiste à dire tout ce qui passe par l’esprit sans en chercher le sens] est impossible sans quelque chose de semblable à l’état hypnotique.  Avant de m’y intéresser, je partageais l’avis de mes collègues : l’hypnose était une chose exécrable.

Mais tout de même, j’ai voulu vérifier et en savoir plus.  De hasard en hasard, j’ai eu dans les mains un livre de Milton H. Erickson.   Puis j’ai rencontré une Américaine qui avait été formée à l’hypnose par des disciples de cet Erickson et qui nous a fait faire, avec un petit groupe d’amis, un certain nombre d’expériences.  Les effets n’avaient rien à voir avec ce que j’avais entendu.  Ce fut un moment joyeux et libérateur.

 

À quoi l’état hypnotique mène-t-il ?

 
 

François Roustang : Il conduit le patient à ne rien faire, lui fait expérimenter un état où il ne peut rien faire.  Qu’est-ce qui reste alors ?  À quoi le patient est-il réduit ?  Qu’est-ce qui reste quand on a enlevé à quelqu’un tout ce qui relève de son initiative ?  Qu’est-ce que l’être humain ne peut pas se donner ?  Il ne peut pas se donner la vie, se donner son état d’être vivant, le contact avec son état d’être vivant, la plongée dans sa propre vitalité.  Et c’est cette expérience qui produit des effets parfois surprenants.

La naissance de l’hypnose

« Je me suis inspiré des pages que Hegelconsacre à l’ancêtre de l’hypnose, le magnétisme animal », explique François Roustang.  Ces pages annotées par le thérapeute (et qui figurent dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques, publiée en 1817) ne se donnent pas d’emblée au lecteur.  Car, comme le reconnaît le philosophe allemand, « la connaissance de l’esprit est la plus concrète, donc la plus difficile »

Hegel éclaircit ce que nous percevons confusément : il existe une « conscience sourde, subjective », où rêves et pressentiments mènent la danse.

Cette « âme sentante », nous pouvons y accéder, en nous plongeant dans un état particulier.  Un état que le philosophe nomme magnétique et que l’on appelle aujourd’hui hypnotique.

 

Vous êtes un théoricien mais également un grand praticien du lâcher-prise.  Pourriez-vous expliquer en quoi ne rien faire est en soi une action ?

 
 

François Roustang : « Ne rien faire » n’est justement pas une action.  La question la plus troublante est la suivante : à quoi aboutit-on si on ne fait rien, si on en vient à supprimer tout ce qui fait une action, laquelle suppose toujours une intention ?  En d’autres termes : qu’est-ce qui reste si on ne fait rien ?  On peut répondre, par comparaison, en se demandant ce qui se passe dans le sommeil : toutes les fonctions vitales demeurent à l’oeuvre, y compris le pouvoir de rêver.  Mais on ne fait plus rien quand on dort.  On est réduit à l’état d’être vivant, et cela est régénérateur.  Ne peut-on supposer que la même réduction soit possible dans la veille ?  En tout cas, c’est le « ne rien faire » que l’on cherche à produire lors de l’induction à l’état hypnotique.

 

Ne pensez-vous pas que, plus que la méthode, c’est le thérapeute qui compte ?

 
 

François Roustang : Les études qui ont été faites sur l’efficacité des différentes thérapies donnent toutes la plus grande importance à la personne du thérapeute.  Ce facteur passe avant tous les autres et, en particulier, avant sa compétence dans la spécialité qu’il propose ou défend.  Mais il faut souligner que la valeur d’un thérapeute réside d’abord et avant tout dans la qualité de son absence de savoir et de prétention à résoudre les problèmes qui lui sont proposés.  Devant tout nouveau patient et à chaque séance, n’avoir aucun appui sur des expériences et des connaissances antérieures est le seul moyen de respecter l’originalité de l’interlocuteur.

 

Vous dites que « l’être humain est malade dans sa tête d’un souci de maîtrise ». Ce « souci » explique-t-il les comportements et souffrances narcissiques actuels?

 
 

François Roustang : Les problèmes d’existence ne se résolvent pas par un effort mental, par une meilleure maîtrise de soi, ou encore par des explications.  Le psychisme n’existe pas.  Il existe seulement des individus à part entière, à la fois cœur, corps, esprit.  C’est cet ensemble qu’il s’agit de replacer dans son contexte en tenant compte des circonstances et en se laissant remodeler par elles.

L’origine de nos souffrances est donc essentiellement un défaut de position.  La meilleure réponse à votre question nous est donnée par Wittgenstein

« Lorsqu’on sent que l’on se heurte à un problème, il faut cesser d’y réfléchir davantage, sans quoi on ne peut pas s’en dépêtrer. Il faut plutôt commencer à penser là où on parvient à s’asseoir confortablement. Il ne faut surtout pas insister. Les problèmes difficiles doivent tous se résoudre d’eux-mêmes devant nos yeux. »

 

Source: Revue Science humaine pour J.-F. Dortier et les salariés du magazine; Le Devoir pour SPEQ Le Devoir Inc.; Magazine Psychologies pour le Groupe Rossel

Choix de photos, fusion de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 10 décembre 2015

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

Dates clés

1923 : naissance.

1965 : prêtre jésuite, il suit une analyse et devient membre de l’École freudienne de Paris de Jacques Lacan.

1966 : quitte l'Église catholique. Devient  psychanalyste.

1983 : première expérience d’hypnose

1986 : rompt avec les lacaniens.

1991 : publication d’Influence, dans lequel il démontre la proximité entre le transfert psychanalytique et l’état hypnotique.

2009 : publication de Feuilles oubliées, feuilles retrouvées. 

2014: “Petite bibliothèque” recueil d’articles et de conférences retraçant l’évolution de sa pensée.

2015: Son triptyque La Fin de la plainte, Il suffit d’un geste et Savoir attendre est réédité sous le titre général Jamais contre, d’abord publié chez Odile Jacob.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notes & Références encyclopédiques:

01

 

Jamais contre, d’abord

La présence d'un corps Broché

Date de parution 26/08/2015

Editeur Odile Jacob

Collection Psychanalyse

 

 

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02

 

Danièle Hervieu-Léger

Catholicisme, la fin d'un monde

Bayard 2003

 

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