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Les frissons de Davos!
           Par
M Yvan Allaire

Par
M Yvan Allaire, Ph. D.
Le professeur était paneliste au forum de Davos 2010. Il est également membre du Council on Global Business Issues du World Economic Forum.
Davos 1er février 2010

Sur la photo: de gauche à droite : Yvan Allaire, Président du conseil d'administration de l'Institut sur la gouvernance d'organisations privées et publiques. (IGOPP), sur l'écran Tom Glocer, Président/Directeur général de Thomson Reuters, Yasuchika Hasegawa, Président/Directeur général de Takeda Pharmaceutical Company, Hartmut Ostrowski, Président/Directeur général de Bertelsmann, Jim Wallis, Chef éditeur et directeur général de Sojourners, Muhammad Yunus, Directeur de la gestion de Grameen Bank et James Quigley, Directeur général de Deloitte (de gauche à droite) participent à une session du Forum économique mondial à Davos le 27 janvier 2010

 

Si un vent de panique soufflait sur Davos en 2009, la trame de la conférence de 2010 fut un long soupir de soulagement entremêlé de multiples frissons. La crise financière s’estompe. La catastrophe fut évitée. Tout allait rentrer dans l’ordre, du moins c’est ce que prétendaient et espéraient les forces du statu quo, habilement représentés à la conférence.

Toutefois, on ressentit tout au long de ce remarquable forum une insaisissable tension, le bruissement de frissons qui ne faisaient pas tout à fait une angoisse.

Le frisson macro-économique

De toute évidence, la crise financière d’origine micro-économique aurait pu mener à la catastrophe, n’eut été de l’intervention massive des gouvernements. Or, cette intervention a semé les germes d’une possible crise d’origine macro-économique : un endettement publique insupportable, un risque d’inflation déchaînée, la hantise de taux d’intérêts grimpants, la pression sur les monnaies, en particulier sur l’euro. Les premiers signes d’un tel scénario arrivèrent à Davos en même temps que le premier ministre de la Grèce.

Le frisson d’une telle crise fut peut-être le seul sentiment universellement partagé, le seul souffle commun d’une mondialisation en fracture. En fait, l’ultime et grinçante ironie fut d’entendre les financiers faisant la leçon aux gouvernements, incitant ceux-ci à la prudence fiscale et à la réduction urgente de leur dette publique!

Le frisson chinois

La Chine fut au centre des discussions à Davos. Fortement et habilement représentée, la Chine se défendit, sans convaincre, d’entretenir des visées «impériales », feint une modestie que démentait l’assurance, confinant à la morgue, de ses représentants.

Les propos des délégués du gouvernement chinois furent disséqués, soupesés pour en saisir toutes les nuances et les sous-entendus. Davos 2010 fit constater un Japon rapetissé, une Europe incertaine, une Amérique ébranlée, l’ascendance de l’Inde et de la Chine.

Davos 2010 marqua en fait la sortie en force de la Chine dans l’univers de la finance et de l’économie. Au modèle anglo-saxon, dominant depuis 1989, fait de marchés libres, d’une finance déréglementée et d’une démocratie omniprésente, la Chine oppose un modèle fait de gouvernement autoritaire d’un capitalisme de sociétés d’État et de marchés progressivement libérés.

Avec une croissance économique qui ne connaît pas la récession, la Chine affirma subtilement la supériorité de son modèle sur celui qui faillit faire basculer les économies occidentales dans l’abîme. La perspective que le succès du modèle chinois perdure et suscite l’émulation des pays émergents donne le frisson.

Autre frisson chinois; et si l’économie chinoise n’était qu’une autre bulle, si sa croissance était insoutenable sans l’avantage d’une monnaie faible, si la Chine trébuchait, le monde se casserait-il la figure?

Le frisson réglementaire

Les hommes et les femmes politiques ont tenu à Davos des propos inquiétants pour les milieux financiers, leur ont donné le frisson. Le président Sarkozy fit un discours enflammé et pugnace dans lequel il promit qu’un «capitalisme moral » remplacerait le capitalisme financier des dernières années. La crise que nous traversons n’est pas une crise du capitalisme. C’est une crise de la dénaturation du capitalisme. C’est une crise liée à la perte des valeurs et des repères qui ont toujours fondé le capitalisme. Le capitalisme a toujours été inséparable d’un système de valeurs, d’un projet de civilisation, d’une idée de l’homme...

Le capitalisme purement financier est une dérive dont on a vu les risques qu’elle faisait courir à l’économie mondiale. Mais l’anticapitalisme est une impasse pire encore.

Larry Summers, au nom du président Obama, a également tenu un sombre propos sur la nécessité de réformer le système financier américain.

Même le premier ministre Harper, ayant souligné avec la modestie qui convient à un canadien la solidité de notre système bancaire, y est allé de mises-en-garde et d’invitations à la vigilance.

Le propos de la gente politique fut vigoureux, parfois virulent mais avait-il pour seul objet de tirer un capital politique de la fureur populaire à l’égard des «banquiers »? On jugera aux résultats, mais les « banquiers » ont déjà entrepris à Davos une opération de relations publiques bien orchestrée. Le propos est sobre, raisonnable, et modéré. On reconnaît les erreurs et la nécessité d’une certaine réglementation. On rappelle que les causes de la crise furent multiples et complexes. Il serait malsain et injuste de faire des banquiers les boucs émissaires de cette crise. Bien sûr, disent-ils, il faut réglementer mais avec modération afin de ne pas étouffer l’innovation et étrangler le dynamisme des marchés financiers si essentiels au développement économique!

À propos des rémunérations fastes des gens du milieu, motus et bouche cousue. Comment défendre l’indéfendable? Par un silence embarrassé, un haussement d’épaule entendu. Lorsque la question est soulevée, elle reste sans réponse, comme si un gros mot avait été lâché. Le frisson avant-coureur du gros bonus qui vient.

Le frisson protectionniste

Sans l’avoir vraiment voulu, Davos devint par le passé la tribune favorite de tous les chantres de la mondialisation et de ses bienfaits. Ceux-ci avaient la voix enrouée cette année. Une reprise économique anémique, incapable de comprimer le chômage dans les économies dites développées, fit souffler le vent froid du protectionnisme sur Davos.

Le représentant du Président Obama, Larry Summers, a réaffirmé du bout des lèvres l’engagement des États-Unis envers le libre échange. Toutefois, il faut comprendre, dit-il qu’aux États-Unis, “un homme sur cinq âgé de 25 à 54 ans est présentement au chômage. Si la reprise se confirme, cela pourrait être un sur sept. Avant la crise, 95% de cette population avait un emploi. Cela aura des répercussions importantes sur notre politique”.

Toutefois, le ton se faisait menaçant d’allusions visant la Chine, qui ne peut, a-t-on affirmé maintes fois, bénéficier du libre-échangisme des autres tout en pratiquant une politique mercantiliste à son avantage.

On ne peut pas d’un côté prôner le libre-échange et de l’autre tolérer le dumping monétaire, dit le président Sarkozy, dans une allusion transparente à la Chine.

Le frisson éthique

Les organisateurs du Forum 2010 souhaitaient de toute évidence un débat de fond sur les valeurs, sur leur défaillance, précurseur de la crise financière ainsi que sur les moyens d’en affirmer le rôle à l’avenir.

Les opérateurs financiers comprirent vite que cette « conversation » les servirait mal. Les appels à la modération, à la solidarité, à l’engagement social, au partage eurent de faibles échos. L’éthique, c’est la résistance des valeurs sous pression. Or, le système d’incitatifs et de motivations a créé une telle pression que les valeurs ont cédé. On comprit qu’un changement de ce système était préalable à l’émergence et la floraison des valeurs sociales. Une telle perspective donne le frisson à ceux qui ont profité et comptent bien profiter encore du système en place. Le courant éthique ne passa que faiblement à Davos 2010.

Conclusion

Davos 2010 fut un moment et un lieu d’affrontements feutrés. Les forces de la réforme et de la résistance ont pu se jauger, se mesurer. Le Forum économique mondial (l’organisme qui tient la conférence de Davos) a mis sur pied un nombre de groupes de travail (ou « councils ») rassemblant des personnes aux opinions variées et intérêts divergents autour d’un thème à débattre et de recommandations à formuler.

« Il faut repenser, refaçonner, rebâtir ce monde, un monde où les multiples parties prenantes auraient leur place et seraient entendues, un monde de justice et d’équité, de créativité et de solidarité » dit le professeur Schwab, le fondateur du Forum économique de Davos. Noble cause, redoutable défi, frisson d’espoir!