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La grande conspiration mondiale existe-t-elle vraiment ?

Quand une crise de grande ampleur frappe, il est tentant d'en attribuer la responsabilité à une conspiration de puissants.  Immédiatement nous viennent à l'esprit des images de salles de réunion enfumées remplies d'hommes (éventuellement de femmes) rusés, complotant pour en tirer profit aux dépens du bien commun et des faibles.  Mais ces images sont des illusions. 

Pendant et après mon mandat de ministre de Finances de la Grèce , les gens me demandaient: ! « Qu'est-ce que le Fond monétaire International (FMI) attendait de la Grèce ? », «Les personnes qui étaient contre l'allégement de la dette avaient-elles une sorte d'agenda secret ? »« Étaient-elles à la solde de grands groupes ayant intérêt à pilonner les infrastructures de la Grèce - ses aéroports, ses stations balnéaires, ses compagnies de téléphone et ainsi de suite ? »  Ah, si seulement les choses étaient aussi simples.....

Yanis Varoufakis, ex-ministre des finances de la Grèce

 

 
 

La boite-noire des personnes imbriquées et l'ignorance des personnes exclues

 
 

    La seule couleur qui perçait l'obscurité du bar de l'hôtel était celle du liquide ambré scintillant dans son verre.  Je me suis approché et il a levé les yeux pour m'accueillir d'un hochement de tête avant de replonger son regard dans son whisky.  Je me suis affalé dans le canapé moelleux, épuisé.

   Sur le moment, sa voix, si familière, était à la fois imposante et sinistre.

   - Yanis, dit-il, vous venez de commettre une grave erreur.

   Au printemps, au coeur de la nuit, une douceur difficile à imaginer la journée se déploie sur Washington DC.  À mesure que les politiciens, les lobbyistes et les parasites se dispersent, la tension de l'air s'allège.  Les bars s'offrent alors aux rares personnes qui n'ont pas besoin de se lever à l'aube et aux plus rares encore que leurs responsabilités empêchent de dormir.  Cette nuit-là, comme les quatre-vingt-une-nuits précédentes et les quatre-vingt une qui allaient suivre, j'étais de ceux-là.

   J'avais marché un quart d'heure, protégé par l'obscurité, pour aller du 700, 19th street NW, siège du Fonds Monétaire International (FMI), au bar de l'hôtel où j'avais rendez-vous avec lui.  Jamais je ne n'aurais imaginé qu'une petite promenade solitaire dans un Washington sans intérêt puisse être aussi revigorante.

La perspective de retrouver ce grand homme contribuait à mon soulagement: après avoir passé quinze heures assis en face de personnages puissants trop banals ou trop effrayés pour dire ce qu'ils pensaient, j'allais découvrir un homme extrêmement influent à Washington et au-delà, un homme que personne ne saurait accuser de banalité ni de timidité.

Tout a basculé quand j'ai entendu cette première remarque acerbe, que la lumière tamisée et les ombres mouvantes rendaient encore plus réfrigérante.

    - De quelle erreur parlez-vous, Larry? ai-je répondu avec une froideur étudiée.

    - Vous avez gagné les élections !

Siège social du International monetary fund
Fonds monétaire international (FMI)

    C'était le 16 avril 2015, au beau milieu de mon bref mandat de ministre des Finances de la Grèce.  Six mois plus tôt à peine, je menais une vie normale, celle d'un professeur d'université enseignant à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs de l'université d'Austin (LBJ), au Texas, détaché de l'université d'Athènes.

En janvier 2015, ma vie avait déjà profondément changé, puisque j'avais été élu au Parlement grec.  Ma campagne reposait sur une promesse unique: tout mettre en oeuvre pour sauver mon pays de la servitude pour dettes et de l'austérité écrasante qui lui étaient imposées par ses voisins européens et le FMI.  C'était justement la promesse qui m'avait amené jusqu'à Washington et - avec Elena Paraniti, une des mes proches, qui avait organisé ce rendez-vous et m'accompagnait ce soir-là - jusqu'à ce bar.

    Souriant pour pallier l'humour froid de mon interlocuteur et dissimuler mon appréhension, j'ai tout de suite pensé: C'est comme ça qu'il compte venir m'interdire de lutter contre un empire d'ennemis ?  Je me consolais en me rappelant que le soixante et onzième secrétaire d'État au Trésor des États-Unis et le vingt-septième président de Harvard n'était pas connu pour son style affable.

    Déterminé à retarder les affaires sérieuses qui nous attendaient, j'ai fait signe au barman de m'apporter un verre de whisky et je lui ai dit:

    - Avant que vous précisiez ce que vous entendez par «erreur», permettez-moi de vous dire, Larry, que vos messages de soutien et vos conseils m'ont été très précieux ces dernières semaines.  Je vous suis profondément reconnaissant.  D'autant que, depuis des années, je vous appelle le Prince des ténèbres.

    - Au moins m'accordez-vous le titre de prince.  J'ai eu droit à pire, répondit Larry Summers, imperturbable. 

La conversation a duré deux heures et a pris un tour plus sérieux.  Nous avons parlé des questions techniques: échanges de dette, politiques budgétaires, réformes du marché, banques dites "bad banks" (méchantes ou mauvaises banques).  Sur le front politique, il m'a prévenu: j'étais en train de perdre la guerre de la propagande, et les «Européens», comme il appelait les instances supérieures de l'Europe, avaient décidé de me faire la peau. 

     Il sous-entendait que tout accord signé avec mon pays devait pouvoir être présenté par la chancelière allemande à ses électeurs comme si c'était son idée à elle, son legs personnel - et je le rejoignais sur ce point.

     Les choses se passaient mieux que je ne l'avais pensé.  Nous étions largement d'accord sur l'essentiel, et ce n'était pas rien d'avoir le soutien du formidable Larry Summers dans ce combat contre des institutions, des gouvernements et des conglomérats de médias puissants qui exigeaient la reddition de mon gouvernement, voire, si possible, ma tête sur un plateau d'argent.

    À la fin, après avoir accordé nos violons pour les prochaines étapes, et avant que l'alcool et la fatigue aient raison de nous, Summers a plongé ses yeux dans les miens et m'a posé une question tellement étudiée que je l'ai soupçonné de l'avoir testée sur d'autres:

    - Il y a deux types de politiciens.  Ceux qui en sont, les imbriqués, et ceux qui n'en sont pas, les exclus.  Les seconds privilégient leur liberté de parole pour donner leur version de la vérité.  Le prix de cette liberté, c'est d'être ignoré par les imbriqués, qui prennent les décisions importantes.

Les imbriqués ont un principe sacro-saint: ne jamais se retourner contre leurs pairs et ne jamais dire ce qu'ils font ou disent aux autres.  Quel est l'avantage ?  L'accès aux informations confidentielles et la possibilité, non garantie, d'avoir une influence sur des personnages et des dénouements essentiels.  Alors, Yanis, à quel groupe appartenez-vous ?

Mon instinct me commandait de répondre en un seul mot, mais j'ai été plus long.

    - Spontanément, je suis un exclu, ai-je commencé, ajoutant immédiatement: Mais je suis prêt à brider ma nature si ça peut permettre à la Grèce de signer un nouvel accord qui libère notre peuple de sa prison pour dettes.

    N'ayez aucune crainte, Larry: je jouerai naturellement le jeu aussi longtemps qu'il le faudra pour obtenir un accord viable - pour la Grèce, donc pour l'Europe.  Mais si les imbriqués avec qui je négocie se révèlent incapables de libérer la Grèce de cette éternelle servitude, je n'hésiterai pas à devenir un lanceur d'alerte - à reprendre ma liberté, qui est mon habitat naturel.

    - Je comprends, dit-il après un instant de réflexion.

    Il était temps d'y aller.  Le ciel avait commencé à déverser des trombes d'eau pendant que nous discutions.  Je l'ai accompagné jusqu'à ce qu'il trouve un taxi, le temps de me faire tremper par l'averse printanière.  Sa voiture a filé, et j'ai pu réaliser un de mes vieux rêves, qui m'avait aidé à supporter les interminables réunions des jours et des semaines précédentes: marcher seul, incognito, sous la pluie.   

Tête baissée face à ce rideau liquide, dans une solitude absolue, je réfléchissais à cette rencontre. 

Summers était un allié - certes, contre son gré. 

Il n'avait pas le temps de se poser des questions sur la politique de gauche de mon gouvernement, mais il savait que notre défaite n'était pas dans l'intérêt de l'Amérique.

Les politiques économiques de la zone euro étaient non seulement épouvantables pour la Grèce, mais terrifiantes pour l'Europe, donc pour les États-Unis.  Il savait aussi que la Grèce était un laboratoire: ces politiques vouées à l'échec y étaient testées avant d'être appliquées ailleurs en Europe.

Voilà pourquoi Summers nous tendait la main.  Nous parlions la même langue économique, en dépit de nos différences idéologiques et politiques, et nous n'avions aucune difficulté à nous accorder sur les objectifs à atteindre ni sur les tactiques à adopter.  Il n'empêche, ma réponse l'avait gêné, même s'il n'avait rien laissé transparaître.  Mon petit doigt me disait qu'il serait monté dans son taxi avec beaucoup plus d'entrain si j'avais fait preuve d'un peu plus d'intérêt pour «en être».  Comme la publication de ce texte l'atteste, il y avait peu de chances que cela arrive.

    De retour à l'hôtel, alors qu'il me restait deux heures à peine avant que le réveil ne me somme de retourner sur la ligne de front, je réfléchissais, angoissé, tout en me séchant: comment mes petits camarades, chez moi, au gouvernement, auraient-ils répondu à la question de Summers en toute sincérité? Cette nuit-là, j'étais déterminé à croire qu'ils auraient répondu comme moi.

    Moins de deux semaines plus tard, j'ai commencé à avoir de sérieux doutes.

 

 
 

Super-boîtes noires

 
 

    Le 29 août 2012, Yiorgos Chatzis fut déclaré disparu.  Il avait été vu pour la dernière fois dans une petite ville du nord de la Grèce appelée Siatista, où il avait appris que son allocation d'invalidité mensuelle de 280 euros (446 dollars canadiens) avait été suspendue.  Les témoins ont dit qu'il n'avait pas eu un mot pour se plaindre.

« Il était hébété et sans voix », écrirait plus tard un journal.  Peu après, il prit son portable pour appeler sa femme.  Comme elle ne répondait pas, il laissa un message: « Je me sens inutile. Je n'ai plus rien à t'offrir.  Veille bien sur les enfants. » 

Quelques jours plus tard, son corps fut retrouvé dans une zone boisée éloignée, pendu au-dessus d'une falaise.  Son portable gisait au sol près de lui.

La vague de suicides provoqués par la grande dépression grecque avait attiré l'attention de la presse internationale quelques mois auparavant, lorsqu'un certain Dimitris Christoulas, un pharmacien à la retraite de soixante-dix-sept ans, s'était tiré une balle sur la place Syntagma, au coeur d'Athènes, laissant derrière lui un manifeste bouleversant contre l'austérité.

Autrefois, sa douleur muette et pleine de dignité, de même que celle des proches de Yiorgos Chatzis, auraient suffi à réduire à un silence coupable le plus endurci des huissiers. 

Mais au Renflouistan, le nom satirique que j'ai donné à la Grèce poste-2010, nos huissiers gardent leurs distances de leurs victimes, se barricadent dans des hôtels cinq étoiles, filent en convois automobiles et se calment les nerfs grâce à des projections statistiques infondées qui seraient la preuve d'un redressement économique.

    Toujours en 2012, trois longues années avant que Larry Summers ne m'explique la différence entre ceux qui en sont et ceux qui n'en sont pas, ma compagne, Danaé Stratou, présentait dans une galerie du centre d'Athènes une installation intitulée: Il est temps d'ouvrir nos boîtes noires!  

C'était une immense figure géométrique composée de cent boîtes métalliques noires disposées sur le sol.  Chacune d'elles contenait un mot que Danaé avait sélectionné parmi les centaines que les Athéniens lui avaient envoyés sur les réseaux sociaux pour répondre à sa question: « En un seul mot, de quoi avez-vous le plus peur, ou que tenez-vous à préserver plus que tout ? »

L'idée de Danaé était la suivante: contrairement aux boîtes noires d'un avion qui s'écrase, par exemple, ces boîtes seraient ouvertes avant qu'il ne soit trop tard.  Les mots qui revenaient le plus souvent n'étaient pas « travail », « allocation » ou « épargne ».  Ce que les Athéniens redoutaient de perdre était leur « dignité ».  

C'est en Crète, une île dont les habitants sont connus pour leur fierté, qu'on a vu le taux de suicides le plus élevé après la crise. 

Quand une dépression s'aggrave, que les raisins de la colère gonflent et « sont prêts pour la vendange », la source de désespoir la plus profonde est la perte de dignité.   

    J'avais rédigé un texte pour le catalogue de l'exposition dans lequel j'évoquais un autre type de boîte noire.  En ingénierie, une boîte noire est un dispositif ou un appareil dont le mécanisme intérieur nous semble opaque, mais dont nous comprenons et utilisons couramment le fonctionnement, qui consiste à transformer ce qui l'alimente, l'input (intrant), en énergie, output (extrant).

Un téléphone portable transforme le toucher de nos doigts en un coup de fil ou en l'apparition d'un taxi: cela dit, pour la plupart d'entre nous, sauf les ingénieurs en électricité, ce qui se trame dans un Smartphone (téléphone dit intelligent) est un mystère.  Comme les philosophes l'ont souvent remarqué, le cerveau d'autrui est la quintessence de la boîte noire: nous n'avons aucune idée précise de ce qui s'y passe.

    Mais il y a aussi ce que j'appellerais des « super-boîtes noires », dont la taille et l'importance sont telles que même ceux qui les ont créées et les supervisent n'en comprennent pas le mécanisme intérieur.

  C'est le cas des produits dérivés financiers, dont les effets ne sont complètement maîtrisés ni par les ingénieurs financiers qui les ont conçus, ni par les banques mondiales, les corporations multinationales et leurs PDG, ni, bien sûr, par les gouvernements et les institutions supranationales comme le Fonds monétaire International (FMI), dirigés par des politiciens et des bureaucrates influents qui ont peut-être les commandes, mais rarement le pouvoir. 

Eux aussi transforment une alimentation - argent, dettes, impôts, votes - en énergie - profit, dettes plus élaborées, réduction des prestations sociales, politiques de santé publique et d'éducation.  

La différence entre ces super-boîtes noires et un modeste téléphone intelligent - voire un autre être humain -, c'est que la majorité d'entre nous contrôle très peu de cette alimentation, tandis que l'énergie qu'elle produit donne forme à nos vies.

    Cette différence se résume en un seul mot: pouvoir.  Non pas le pouvoir que nous associons à l'électricité ou à la force inouïe des vagues de l'océan, mais un pouvoir plus subtil, plus sinistre: celui que détiennent  « ceux qui en sont », les imbriqués, comme les appelle Larry Summers.  Le pouvoir dont il avait peur que je ne sois pas disposé à l'embrasser: le pouvoir de l'information secrète.

    Si la dégradation de nos conditions de vie peut être imputée à une conspiration, ses acteurs ne savent même pas qu'ils y participent.  Ce qui pour beaucoup s'apparente à un complot réunissant les grands de ce monde n'est autre que la propriété émergent de n'importe quel réseau de super boîtes noires.

 

 

Installation par Danái Strátou  - Il est temps d'ouvrir nos boîtes noires! - avril 2012

     L'œuvre est un projet participatif.  L’artiste a proposé à un éventail de personnes contactées par les réseaux sociaux d’exprimer par un mot leur inquiétude, leur peur de l’avenir ou leur besoin de protection. Parmi un millier de réponses, elle a choisi une centaine de mots qu’elle a déposés dans 100 “boîtes noires” en aluminium, alignées au sol à égale distance les unes des autres, de manière à former une grille rectangulaire.  L’installation constitue donc une sorte d’échiquier des frayeurs contemporaines.  En entrant dans l’espace d’exposition, le spectateur est confronté à un mélange de sons, des bips, des battements cardiaques, des explosions et des lignes plates.  Chaque boîte contient un écran sur lequel s’affichent les mots sélectionnés par l’artiste et un compte à rebours qui dramatise l’écoulement des secondes comme dans une bombe à retardement. Lorsque le compte à rebours est écoulé, chaque boîte émet le son d’une explosion, de manière à intensifier la sensation de tension, de crise et d’alarme…

 

 

Les clés de ce type de réseau sont l'exclusion et l'opacité.  Souvenez-vous de la devise de Wall Street et de la City avant l'implosion financière de 2008: Greed is great («vive l'appât du gain»).  Beaucoup d'honnêtes employés de banques étaient écoeurés par ce qu'ils faisaient et voyaient autour d'eux.

Malheureusement, quand ils mettaient la main sur des preuves ou des informations présageant de conséquences terrifiantes, ils se retrouvaient face au dilemme de Larry Summers: le révéler aux outsiders et se tirer une balle dans le pied; garder le secret et devenir complices; ou profiter de leur pouvoir en échangeant ces informations contre d'autres détenues par un collègue bien au courant, créant ainsi une double alliance qui donnerait un sacré coup de fouet à l'influence de chacun au sein du vaste réseau des imbriqués.

À mesure que de nouvelles informations sensibles s'échangent, ce type d'alliance à deux établit des liens avec d'autres alliances similaires.  Il en résulte un nouveau réseau de pouvoir au sein de réseaux préexistants, mettant en jeu des participants qui conspirent de facto, même si ce n'est pas consciemment.

     Chaque fois qu'un dirigeant politique dans le secret accorde une exclusivité à un journaliste en échange d'une info qui sert son intérêt, le journaliste est inclus, même à son insu, dans un réseau d'imbriqués.

    Chaque fois qu'un journaliste refuse de biaiser sa présentation des faits pour favoriser un politicien, il prend le risque de se priver d'une source d'information importante et d'être exclu de ce réseau. 

C'est ainsi que des réseaux de pouvoir contrôlent le flux de l'information: en cooptant ceux qui n'en sont pas et en excluant ceux qui refusent de jouer le jeu.

Ils évoluent de façon organique et sont alimentés par une force supra-intentionnelle qu'aucun individu ne saurait maîtriser, pas même le président des États-Unis, ni le PDG de Barclays, ni les personnes qui occupent les postes clés du Fonds monétaire international (FMI) ou des gouvernements nationaux.

Une fois pris dans la toile du pouvoir, il vous faut une étoffe de héros pour vous transformer en lanceur d'alerte, surtout si vous n'arrivez pas à entendre votre propre voix dans la cacophonie de cette immense machine à sous.   Les quelques personnes qui rompent les rangs finissent comme des étoiles filantes, vite oubliées par un monde devenu dingue.

    Paradoxalement, les imbriqués, surtout quand leurs liens avec le réseau sont moins forts, sont inconscients de la toile qu'ils contribuent à tisser, parce qu'ils ont peu de contacts avec elle.

De même, ceux qui font partie du réseau y sont trop profondément intégrés pour voir qu'il existe un monde extérieur.  Rares sont ceux qui ont assez de discernement pour être conscients de la boîte noire dans laquelle ils vivent et travaillent.  Larry Summers est de ceux-là.  Sa question revenait à m'encourager à dire non à l'attrait de l'extérieur.  Son système de croyance s'appuyait sur la conviction qu'on ne peut changer le monde que de l'intérieur de la boîte noire.

     C'est là qu'il se trompait, pensais-je, et dans les grandes largeurs.

 

Thésée et le Minotaure, tableau du Maitre de Cassoni Campana

 
 

Thésée face au labyrinthe

 
 

    Avant 2008, quand les super-boîtes noires fonctionnaient, nous vivions dans un monde qui paraissait équilibré et auto-immune. 

Le ministre des Finances britannique, Gordon Brown, fêtait la fin des cycles d'expansion et de récession, et le futur directeur de la Réserve fédérale états-unienne, Ben Bernanke, annonçait la Grande Modération.

C'est évidement une illusion due aux super-boîtes noires dont personne ne comprenait la fonction, les imbriqués qui en étaient chargés encore moins que les autres. 

Et puis, en 2008, elles ont explosé de façon spectaculaire, provoquant la «crise de 29» de notre génération, sans compter la chute de la petite Grèce.

    J'estime que la crise financière de 2008, qui dix ans plus tard, est toujours là, est née de la rupture terminale de ces super-boîtes noires mondiales - les réseaux de pouvoir, les conspirations sans conspirateurs qui déterminent nos vies. 

La foi aveugle de Summers, persuadé que les remèdes à la crise émergeraient de ces mêmes réseaux, brisés, grâce aux opérations habituelles des imbriqués, était d'une naïveté presque touchante.   

Fallait-il s'en étonner ?  Trois ans plus tôt, j'avais écrit dans le catalogue de Danaé: «Ouvrir ces super-boîtes noires est devenu urgent si nous voulons permettre à l'honnêteté, à des populations entières et à notre planète de survivre.  Autrement dit, nous n'avons plus d'excuses.  Il est donc temps d'ouvrir ces boîtes noires!»  En pratique, qu'est-ce que cela implique?

 

Premièrement, nous devons reconnaître que chacun de nous est peut-être déjà le point nodal d'un réseau, un conspirateur qui s'ignore.

Deuxièmement, et c'est là le génie de Wikileaks, si nous arrivons à nous glisser dans ce réseau, tel Thésée entrant dans le labyrinthe, et à perturber le flot d'informations, si nous arrivons à transmettre la peur des informations incontrôlables aux maximum de leurs membres, ces réseaux de pouvoir, qui s'expliquent mal et fonctionnent mal s'effondreront sous leur propre poids et absurdité.

Troisièmement, il nous faut résister à la tendance à vouloir substituer des nouveaux réseaux aux vieux réseaux cadenassés.

 

    Le temps d'entrer dans mon bar de Washington, trois ans plus tard, j'avais mis de l'eau dans mon vin.  Ma priorité n'était plus de transmettre des informations aux outsiders, mais de tout faire pour sortir la Grèce de sa prison pour dettes.  Peu importait s'il fallait prétendre en être.  En revanche, si le prix d'admission dans le cercle des imbriqués était d'accepter l'incarcération permanente de la Grèce, je claquerais la porte.

Dérouler un fil d'Ariane dans le labyrinthe des imbriqués et être prêt à le suivre jusqu'à la libération était une condition non négociable pour préserver la dignité et le bonheur du peuple grec, en tout cas à mes yeux.

    Le lendemain de mon rendez-vous avec Larry Summers, j'ai fait la connaissance de Jack Lew, alors secrétaire du Trésor états-unien. 

Après notre entrevue au Trésor, un fonctionnaire m'a raccompagné et m'a surpris en me confiant: «Monsieur le ministre, je me sens obligé de vous prévenir que, d'ici à une semaine, vous allez avoir droit à une campagne de diffamation émanant de Bruxelles.»  

    Le beau laïus de Larry sur l'importance d'en être et son avertissement selon lequel nous étions en train de perdre la guerre de la propagande se rejoignaient brusquement.

    Il fallait s'y attendre.  Ceux qui en sont, écrivais-je en 2012, réagiraient violemment contre quiconque oserait révéler leur super-boîte noire aux autres: «Ce ne sera pas facile.  Ces réseaux réagiront violemment, s'ils n'ont pas déjà commencé.  Ils seront plus autoritaires, plus fermés, plus fragmentés.  Ils seront de plus en plus jaloux de leur "sécurité" et de leur monopole de l'information, et plus défiants vis-à-vis du peuple. »

 
 

Signez-ici !

 
 

    Tout se réduisait à un petit gribouillis sur un bout de papier: accepterais-je ou non de signer au-dessus des pointillés pour un nouveau prêt destiné à sauver la Grèce, qui ne ferait que la pousser davantage dans le labyrinthe de sa prison pour dettes ?

     À vrai dire, ma signature était importante pour une raison inattendue: ce ne sont ni les présidents ni les Premiers ministres des pays déchus qui signent les accords de prêt avec le FMI ou l'Union européenne. Ce privilège empoisonné revient à l'infortuné ministre des Finances.  Aux yeux des créanciers de la Grèce, il était donc vital que l'on m'oblige à plier, que je sois coopté, ou alors broyé et remplacé par un ministre plus conciliant.

Si j'avais signé, un nouvel exclu serait devenu imbriqué, et j'aurais eu droit à un concert de louanges plutôt qu'au torrent d'adjectifs ignobles que la presse internationale a déversés sur moi un peu plus d'une semaine après mon rendez-vous à Washington, conformément à ce que le fonctionnaire m'avait prédit.  J'aurais été qualifié de « responsable », de « partenaire fiable », de « franc-tireur ayant su se réformer » et placer les intérêts de la nation au-dessus de son « moi narcissique ».

    De mon côté, j'avais compris qu'il voulait m'aider à obtenir un accord viable.  Et qu'il ferait ce qu'il pourrait pour cela, à condition de ne pas enfreindre sa règle d'or: les imbriqués ne se retournent jamais contre leurs pairs, et ne révèlent rien aux exclus de ce que font ou disent les imbriqués.

Mais il y avait une chose dont je n'étais pas sûr: arriverait-il enfin à comprendre pourquoi il n'y avait aucune chance pour que je signe un nouvel accord de prêt que je jugeais non viable ?  Exposer mes motivations eût été trop long.  Et, même si nous en avions eu le temps, nos romans familiaux sont sûrement trop différents pour que mon raisonnement ait du sens à ses yeux.

Finalement un ministre des finances grec a signé et ce n'était pas Yanis Varoufakis.  Il a dit vrai, n'est pas un imbriqué et n'a pas signé la reddition de mort économique de son peuple     - JosPublic

 

Source Conversations entre adultes - dans les coulisses secrètes de l'Europe par Yanis Varoufakis

Choix de photos, collection de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication: 28 mars 2018

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

  Donald Trump: le populisme et l'enjeu d'un gouvernement mondial

Chișinău l'alternative à Davos. "Quelle alternative au capitalisme pour le 21ème siècle?".

Ceux qui nous gouvernent illégitimement

Notes & Références encyclopédiques:

 

Notes & Références encyclopédiques:

De quelle erreur parlez-vous, Larry...

 

Économiste états-unien. Lawrence Henry Summers est devenu chef du Conseil économique national en janvier 2009, sous la présidence de Barak Obama. 

Il a quitté cette fonction en 2010, retournant enseigner à l'université de Harvard, dont il avait été nommé président en 2001.

 

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il m'a posé une question tellement étudiée que je l'ai soupçonné de l'avoir testée sur d'autres....

 

Quelques mois après ma démission, mon ami et collègue Tony Aspromourgos, qui avait entendu parler de mes échanges avec Larry Summers, m'a fait parvenir une citation de la sénatrice états-unienne Elizabeth Warren, rapportée en 2014, qui ne faisait que confirmer ce que je soupçonnais déjà :

«Tard dans la soirée, Larry s'étira dans son fauteuil et me prodigua quelques conseils.  Voici comment il me présenta les choses: j'avais le choix.  Je pouvais être une imbriquée ou je pouvais être une observatrice.  Les exclus peuvent dire ce qui leur chante.  Mais les imbriqués n'écouteront pas.  Les imbriqués, en revanche, ont accès à tout ou presque, et ils peuvent faire avancer leurs idées.  Les gens - les gens puissants - écoutent ce qu'ils ont à dire.  Mais les imbriqués savent aussi qu'il existe une règle qu'il ne faut jamais violer: on ne critique par les autres imbriqués. J'étais prévenue » - De John Cassidy en 2014 «Elizabeth Warren's moment». New York Review of  Book, vol. 61 (no.9), 22 mai-4 juin 2014, p.4-8.

 

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Quand une dépression s'aggrave, que les raisins de la colère gonflent....

 

Les Raisins de la colère (titre original en anglais : The Grapes of Wrath) est un roman de John Steinbeck publié en 1939. L'intrigue se déroule pendant la Grande Dépression (crise de 1929) et le lecteur suit les aventures d'une famille pauvre de métayers, les Joad, contrainte de quitter l'Oklahoma à cause de la sécheresse, des difficultés économiques et des bouleversements dans le monde agricole.

Alors que la situation est quasiment désespérée, les Joad font route vers la Californie avec des milliers d'autres Okies (habitants de l'Oklahoma), à la recherche d'une terre, de travail et de dignité.  L'auteur reçoit pour cette œuvre le prix Pulitzer en 1940.   Une adaptation cinématographique a été réalisée en 1940 par John Ford, avec Henry Fonda

 

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C'est le cas des produits dérivés financiers...

 
 

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La source de ce texte...

 

Dans un récit personnel et explosif, Yanis Varoufakis, économiste d’envergure mondiale, lève le voile sur les coulisses cachées de l’Europe. Pour la première fois, un ancien ministre européen explique comment les choses se passent très concrètement dans les couloirs de Bruxelles.

« Un livre absolument haletant (…) qui se lit comme un thriller » 28 minutes

« Un document saisissant » Le Monde

« Un livre passionnant » Le Point

« Un véritable document historique » Le Figaro Magazine

« Un livre haletant » L’Obs

« Parmi les meilleurs mémoires politiques de tous les temps » The Guardian

« Un livre essentiel et terrifiant, à lire absolument ! » The Times

« Quand la duplicité et le cynisme prennent le pouvoir. Éblouissant ! » Daily Telegraph

Yanis Varoufakis, Conversations entre adultes. 527 pages, 26€, en librairie. chez les éditions Les liens qui libèrent pour la traduction française, 2017.

 

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si nous arrivons à nous glisser dans ce réseau, tel....

 

Le fil d'Ariane et la traversée du Labyrinthe - Mythe grec.
(...) Thésée est désigné par le sort et part avec les jeunes gens pour la Crète, destiné à être livré au Minotaure pour être tué.

Lorsqu'il y arrive, Ariane, fille de Minos, amoureusement disposée à son égard, lui donne une pelote de fil qu'elle avait reçue de Dédale, l'architecte, et elle lui recommande d'attacher, après être entré, le début de la pelote au verrou du haut de la porte, d'avancer en la déroulant jusqu'à ce qu'il arrive au fond et, lorsqu'il aurait saisi le Minotaure endormi et l'aurait vaincu, de sacrifier à Poséidon des cheveux de sa tête, puis de revenir en réenroulant la pelote. «Après avoir tué le Minotaure,» Thésée prend Ariane et embarque aussi sur le navire les jeunes gens et les jeunes filles, pour qui le moment d'être livré au Minotaure n'était pas encore venu. Extrait d'un texte par Élodie Matricon-Thomas, agrégée d'histoire au lycée Jean Monnet (Saint-Étienne).

 

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J'avais rédigé un texte pour le catalogue de l'exposition...

 

Texte: It's time to open the black boxespar Yanis Varoufakis pour l'installation de Danái Strátou: à Athènes jeudi le 19 avril 2012

 

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Souvenez-vous de la devise de...

 

La devise de Wall Street et de la City avant l'implosion financière de 2008

Greed is great («vive l'appât du gain»)

Cette devise a pris sa naissance en 1986 dans un discours prononcé lors d'une cérémonie de fin de session des gradués.es à l'université Berkley en Californie, É.-U., par Yvan Boesky, courtier pour les initiés.

Peu de temps après, le courtier a été poursuivi pour avoir fraudé ses clients et les registres réglementaires. À l'amende de 250 000$, il a dû rembourser 100 millions$ en argent états-unien, et purger trois ans de prison.  La phrase exacte qu'il avait prononcée lors du discours était: “I want you to know that. I think greed is healthy. You can be greedy and still feel good about yourself.”  Traduction : Greed is great («vive l'appât du gain»)

La phrase fut reprise et est devenue célèbre, car le cinéaste Oliver Stone raconte s'en être inspiré pour son film Wall Street.  Il a mis la phrase dans le discours de son personnage Gordon Gekko- Source New York Times et Chicago Tribune en décembre 1986.

Au Québec la phrase fut reprise par l'éditorialiste du journal La Presse, Alain Dubuc dans un livre au titre évident: Éloge de la richesse - Il est analysé par Jean-François Lisée journaliste pour le magazine l'Actualité, le 30 septembre 2007.

 

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Qu'est-ce que La City...

 
 

Le quartier de Londres en Angleterre qui porte le nom de La City est un véritable État dans l’État disposant d’un pouvoir total sans avoir de compte à rendre au Parlement de Westminster, et ce depuis un décret de 1644.

Même que le maire de la ville privée délègue un émissaire au Parlement anglais pour s'assurer de protéger les intérêts des citoyens corporatifs de sa ville, sans avoir le devoir de payer des impôts à l'Angleterre. Le quartier est considéré par la majorité des fiscalistes comme étant un paradis fiscal où trônent les sièges sociaux des plus grandes institutions financières privées du monde.

 

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Finalement un ministre des finances grec a signé...

 

Euclide Tsakalotos, nommé ministre des Finances de la Grèce depuis le 23 septembre 2015 par Aléxis Tsípras

 

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