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Quand les contestataires sont jugés dangereux par le pouvoir en place,
la démocratie s'érode

Les élus.es québécois et canadiens suivent les recommandations du Groupe de Bilderberg, de la Commission Trilatérale, du Forum Économique Mondial et de bien d'autres groupes d'intérêts liés à l'enrichissement personnel. S'ajoute à cette vision malsaine du vivre en égoïsme son corollaire l'autoritarisme qui s'avère de plus en plus manifestement. Depuis 1980, l'application des règles démocratiques s'étiole à une vitesse exponentielle et la répression de toute dissidence est instrumentalisée par le pouvoir politique. Un seul exemple suffit pour en mesurer toute l'ampleur: le costume des policiers lorsque s'annonce une manifestation de citoyens et de citoyennes. La population manipulée par la propagande sait de moins en moins comment réagir. Pour y résister, il faut lire l'histoire récente de la politique et le texte de Claude Julien ci-dessous qui analyse un texte de la Commission Trilatérale et qui fait partie des grandes analyses nécessaires pour trouver les voies de sorties de l'entonnoir qui mène à la dictature. Faisons un saut dans le temps.                                                                                                                    - JosPublic

Note: je vous invite à faire une lecture de ce texte pour retrouver votre sens de la dérision, du rire sarcastique et de l’ironie.

 

Texte par Claude JULIEN

Claude Julien, fut pendant dix-huit ans — de janvier 1973 à décembre 1990 — responsable principal (d’abord rédacteur en chef puis directeur) du Monde diplomatique

 
«

En 1975, les "décideurs" occidentaux s'inquiétèrent: et si l'extension de la démocratie venait à menacer un libéralisme dont l'essence même est censitaire? Il s'employèrent alors avec succès à ce que les choses rentrent dans l'ordre....   Claude Julien 1976 ( 01 )

»
 

La démocratie traverse une grave crise en Amérique du Nord, au Japon et surtout en Europe, cette dernière étant «la plus vulnérable» des trois régions. Tel est le constat de la Commission trilatérale constituée en 1973 par des personnalités de ces divers pays ( 02 ). Un heureux concours de circonstances a permis aux sociétés démocratiques d'accomplir de belles performances entre 1950 et 1975, mais ces conditions favorables ont aujourd'hui disparu.

Pourquoi?

À cause, précisément, des succès de la démocratie nous racontent Michel J. Crozier, Samuel P. Huntington et Joji Watanuki dans leur rapport déposé à la Commission Trilatérale : «Plus un système est démocratique, plus il est exposé à des menaces intrinsèques disent-ils. (...)


«Au cours des années récentes, le fonctionnement de la démocratie semble incontestablement avoir provoqué un effondrement des moyens traditionnels de contrôle social, une déligitimisation de l'autorité politique et des autres formes d'autorité, et une surcharge d'exigences adressées au gouvernement, exigences qui excèdent sa capacité de les satisfaire. ( p. 8 correspond au texte de la Commission Trilatérale)

Les auteurs du rapport estiment que la «participation démocratique» s'est accrue - ce que dément pourtant le taux élevé d'abstentions aux élections états-uniennes: 46% en 1972, 62% en 1974. Mais, surtout, de nouveaux groupes sociaux ont fait irruption dans l'arène politique: les Noirs aux États-Unis, partout les jeunes et cette classe en expansion que constituent les intellectuels et les «cols blancs», public moins facile à convaincre ou à gruger, jugeant par lui-même les problèmes et les solutions proposées. Les temps sont révolus où l'action politique était pratiquement monopolisée par une seule classe sociale:

«

En général (...), le développement des villes et l'ascension de la bourgeoisie ont diversifié les sources du pouvoir, conduit à l'affirmation des droits de la personne et de la propriété contre l'État, et ont permis de rendre le gouvernement plus représentatif des principaux groupes de la société ( p. 5-6 )

»

Étrange «diversification» qui identifiait le pouvoir à la bourgeoisie, permettant aux marxistes de récuser la démocratie occidentale en la qualifiant précisément de «bourgeoise». De fait, les autres groupes de la société devaient s'écarter devant le groupe «principal»: les droits de la personne étaient d'autant plus sacrés qu'il s'agissait des droits d'une classe riche ou aisée, et, pour les autres - ouvrier, petits paysans, Noirs, etc. - , les droits de la propriété n'avaient évidemment pas plus de sens.

Époque idyllique dont les progrès mêmes de la démocratie marquent le terme, car les groupes laissés au second plan se sont éveillés, ont pris conscience de leur droits politiques. Peut-on rêver plus beau triomphe de la démocratie ? Hélas! tout le mal vient de là:

«Le fonctionnement effectif du système politique démocratique requiert habituellement une certaine mesure d'apathie et de non - participation de la part de  quelques individus et groupes. Dans le passé, chaque société démocratique a eu une population marginale, numériquement plus ou moins importante, qui n'a pas activement participé à la vie politique. En elle-même, cette marginalisation de certains groupes est antidémocratique par nature, mais elle a aussi été l'un des facteurs qui ont permis à la démocratie de fonctionner effectivement. Des groupes sociaux marginaux, les Noirs par exemple, participent maintenant pleinement au système politique. Et le danger demeure de surcharger le système politique d'exigences qui étendent ses fonctions et sapent son autorité». ( p. 114 )

Tout allait très bien lorsque seules les classes riches ou aisées présentaient au gouvernement leurs propres exigences, d'autant plus volontiers satisfaites que ces couches sociales formaient l'assise du pouvoir et que les autres groupes en faisaient les frais. La démocratie, estiment les auteurs, devient difficile à gouverner, voir «ingouvernable» lorsque chaque groupe social entend se montrer aussi actif que la bourgeoisie.

 La «vulnérabilité» des gouvernements démocratiques ne provient dont pas d'abord «de menaces extérieures, bien que celles-ci soient réelles, ni d'une subversion intérieure de droite ou de gauche, bien que ces deux risques puissent exister, mais plutôt de la dynamique interne de la démocratie elle-même dans une société hautement scolarisée, mobilisée et participante (...) Nous en sommes arrivés à reconnaître qu'il y a des limites potentiellement désirables à la croissance économique. Il a aussi des limites potentiellement désirables à l'extension indéfinie de la démocratie politique». ( p. 115 )

Voilà qui est clair. Que les groupes les moins «importants» - mais qui les désignera ? - se laissent marginaliser, et cela pour le salut de la démocratie, même si le principe en est «intrinsèquement antidémocratique».

En même temps que ces couches, jadis passives et silencieuses, présentaient leurs revendications aux gouvernements, ceux-ci voyaient leur autorité contestée avec vigueur. Prétendant appliquer un esprit scientifique à l'analyse des réalités sociales, les auteurs du rapport remarquent que «l'autorité fondée sur la hiérarchie, la compétence et la fortune (...) a été soumise à une rude attaque», ( p. 75 ) mais ils ne recherchent pas les causes de ce phénomène.

Un courant de désobéissance civile s'est alors développé, «impliquant que la valeur morale de l'obéissance aux lois dépend du contenu de la loi et non pas de la régularité de la procédure qui a permis de la voter». ( p. 75 )

Voilà bien la pire abomination! Pourtant, la démocratie n'est-elle par le seul système qui impose au citoyen le devoir de se rebeller contre une loi injuste?

Au nom d'une morale supérieure à une légalité formelle, les démocraties n'ont-elles pas condamné les nazis coupables de crimes par soumission aveugle à l'autorité établie?

Renoncer à un tel principe, c'est accepter une conception totalitaire du pouvoir, c'est fonder l'autorité non pas sur la justice mais sur l'ordre érigé en valeur suprême, c'est évacuer tout jugement sur les finalités d'une société.

26 mars 2015. -Sauvage attaque des policiers de la ville de Québec contre des manifestants pacifiques, non armés n'ayant pas entendu dans le brouhaha l'annonce que la manifestation était devenue illégale...on ne sait trop pourquoi ? « C'est vraiment scandaleux de voir les interventions policières qui ont eu lieu, ici à Québec, alors que les manifestants essayaient de se disperser et de rejoindre les autobus. Il y a eu beaucoup de violence policière. Une manifestante a été blessée au visage par une canette de gaz lacrymogène », a affirmé la porte-parole de l'ASSE, Camille Godbout.

Or des groupes ont osé invoquer l'esprit de la démocratie pour, sapant l'autorité, se rendre coupables du crime de lèse-démocratie. Au premier rang de ces assassins de la liberté figurent des individus aptes à se servir de leur culture et de leur intelligence: «Un défi important est lancé par les intellectuels et par les groupes proches d'eux, qui affirment leur dégoût de la corruption, du matérialisme et de l'inefficacité de la démocratie, en même temps que de la soumission des gouvernements démocrates au capitalisme de monopole.» Le danger que représentent ces contestataires est considérable, «potentiellement au moins aussi sérieux que ceux qui furent dans le passé constitués par les cliques aristocratiques, les mouvements fascistes et les partis communistes». ( p. 6-7 )

C'est intellectuels disposent de moyens puissants, non seulement l'enseignement, mais aussi la presse, «très importante source de désintégration des vieilles formes de contrôle social» ( p. 34 ). Aggravant les choses, les journalistes «tendent à s'organiser eux-mêmes pour résister à la pression des intérêts financiers et gouvernementaux». ( p. 35 ) Crime impardonnable car l'«autonomie des journalistes ne conduit pas nécessairement à une transparence de la vérité, mais peut déformer la perception de la réalité», ce qui n'est évidemment jamais le cas pour les «intérêts» à la pression desquels ils veulent se soustraire.

«Les preuves ne manquent pas qui suggèrent que le journalisme télévisé a contribué à saper l'autorité gouvernementale» ( p. 98 ). «Par le choix des thèmes traités, l'accent mis sur la controverse et la violence (...) les journalistes ont tendu à provoquer des attitudes défavorables à l'égard des institutions et un déclin de la confiance accordée aux gouvernements» ( p. 99 )

On n'en finirait pas de relever les «abus» (p. 181) commis au nom de la liberté de la presse. Et de même que, pour réprimer les abus de la liberté d'entreprise, il fallut voter une législation antitrust, de même «quelque chose de comparable apparaît maintenant nécessaire en ce qui concerne les médias» (P. 182). Il faut aussi «assurer au gouvernement le droit et la possibilité pratique de retenir l'information à la source» (p. 182). Ainsi son autorité ne pourrait-elle être «défiée et défaite» (p. 99 ) comme elle le fut dans le cas de Richard Nixon avec le Watergate.

Richard Nixon, président des États-Unis destitué

Car nul ne saurait ignorer que c'est par la faute des intellectuels et de la presse que «la confiance du public dans ses leaders politiques a décliné» (p. 93 ). Déclin d'autant plus injuste que ces «leaders politiques ont eux aussi des doutes sur la moralité de leur pouvoir». Ils se posent des «questions sur la légitimité de la hiérarchie, de la coercition, du secret, de la tromperie - tous procédés qui, dans quelque mesure, sont les inévitables attributs du gouvernement.» (p. 93 )

Les auteurs ne cherchent pas à savoir si le recours à ces procédés hautement antidémocratiques n'est pas à l'origine de la méfiance entretenue à l'égard des gouvernements. Le problème est beaucoup plus simple: le rôle des gouvernements est de gouverner, et comment pourraient-ils le faire s'ils ne disposent pas de la confiance des gouvernés, confiance que des intellectuels et des journaux s'acharnent à détruire? Ainsi, aux États-Unis, un président a été chassé avant l'expiration de son mandat, dénouement fâcheux car «une courte période au pouvoir réduit l'efficacité du président» (p. 94), rend la société à peu près ingouvernable.

Comme le démontre péremptoirement le président Gerald Ford, les États-Unis seraient beaucoup mieux gouvernés si Nixon était encore à la Maison Blanche, mais pour cela il eût fallu réduire au silence le Washington Post, le New York times, ainsi que quelques chaînes de télévision.

Le coauteur états-unien du rapport écrit dans sa conclusion: «Al Smith» remarqua une fois que "le seul remède aux maux dont souffre une démocratie est d'assurer davantage de démocratie". ( 03 ) Notre analyse suggère qu'appliquer ce remède à l'heure actuelle pourrait bien revenir à jeter de l'huile sur le feu. Au contraire, certains problèmes de gouvernement aux États-Unis aujourd'hui surgissent d'un excès de démocratie» (P. 113).

Cette profonde pensée est due à un remarquable spécialiste de la démocratie, Samuel P. Huntington, professeur à Harvard, qui, pour sauver la démocratie au Vietnam, imagina la stratégie dite de l'"urbanisation forcée". Cette stratégie consistait, par les bombardements, le napalm, les bombes à billes et à fléchettes, les défoliants, etc., à rendre les campagnes et les villages inhabitables afin de contraindre les populations paysannes à s'entasser dans les camps de réfugiés.

 Brillant logicien, le professeur Huntington pensait qu'ainsi les «vietcongs», les combattants communistes du Sud-Vietnam, faute de pouvoir évoluer dans une population complice, ne pourraient plus être «comme des poissons dans l'eau» et que, de surcroît, les techniques de «contrôle social» seraient plus facilement applicables sur des masses humaines regroupées dans des camps. Raisonnement inattaquable qui a permis au professeur Huntington, avec d'autres, de contribuer efficacement à la communisation du Vietnam....

Qu'après de tels états de service on ait songé à un tel expert pour formuler un diagnostic sur l'état de la démocratie états-unienne et pour prescrire un traitement, voilà qui laisse assez sceptique sur la sagacité des directeurs de la Commission Trilatérale. Le résumé des discussions publié en fin de volume (p. 188 à 203) montre bien que les thèses du professeur Huntington se sont heurtées à de vives critiques, notamment de la part de Ralf Dahrendorf, directeur de la London School of Economiscs ( 04).

Mais nombreux sont les gens, en Europe comme aux États-Unis, qui s'inquiètent des prétendus «excès» de démocratie. Ils appartiennent à la très prestigieuse tradition des partisans d'un État fort, de "Law and order", et se soucient assez peu de l'épanouissement de la démocratie. Pour eux, l'autorité doit toujours l'emporter sur la liberté, l'ordre sur la justice.

Depuis les révolutions états-unienne et française, c'est grâce à eux que la démocratie s'est trop souvent trouvée en crise, et c'est contre eux que se sont toujours dressés les véritables serviteurs de la démocratie

Claude Julien, Commission Trilatérale, Trop de démocratie, riches ont peur de perdre leur pouvoir. la démocratie venait à menacer un libéralisme

Source: Le Monde diplomatique pour Le Monde partenaires et associés LIPA, Manière de voir Bimestriel, Numéro 95 Octobre-Novembre 2007 - Les droites au pouvoir.

Choix de photos, commentaire d'ouverture, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 19 juin 2015

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

 

Les policiers de Montréal lors d'une manifestation pacifique le 27 mars 2015

 

Notes & Références encyclopédiques:

01

 

Claude Julien, un engagement et une éthique: Le devoir d’irrespect - Site du Monde Diplomatique

 

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02

 

Les promoteurs de l'étude et membres de la Commission Trilatérale: les présidents de Coca-Cola, Bendix, Bank of America, Exxon, Caterpillar, Lehman Brothers, Chase Manhattan Bank, Sears & Roebuck, Fiat, EDF, Banque de Paris et des Pays-Bas, Dunlop, Péchiney-Unige-Kuhlmann, Banque Lambert, Royal Dutch, Saint-Gobain-Pont-à-Mousson, Compagnie financière, Barclay Bank, Kredietbank, Mitsubishi, Banque de Tokyo, Sumitomo, Nippon Steel Co, Sony, Toyota, etc. - plus les habituels journalistes et professeurs d'université, parmi lesquels se sont égarés quelques syndicalistes.

Leurs travaux sont publiés sous le titre The Crisis of Democracy, Report on the Governability of Democraties to the Trilateral Commission, New York University Presse, 1975, 200 pages. Pour accès à un dossier plus complet voir ici

 

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03

 

Al Smith ex-gouverneur de l'État de New York, candidat démocrate contre Herbert Hoover à l'élection présidentielle de 1928.

 

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04

 

La crise des démocraties occidentales tient au fait que trop de décisions échappent à tout contrôle démocratique, alors que, malgré les apparences, les citoyens ne sont pas égaux devant les urnes, ce qui entraîne de nombreuses inégalités sociales, économiques, etc. Telle est la thèse que nous avons soutenue dans "Le Suicide des démocraties", Grasset, Paris, 1972

 

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