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Souvenirs de la rédaction au journal Le Devoir
Le cheminement d'un fils de la Révolution tranquille

Texte par: Paul CLICHE
Source: Journal Le Devoir
Publication :
17 septembre 2010

Paul Cliche lorsqu’il travaillait au Devoir, en 1968 - Adjoint au directeur de l'information puis chroniqueur parlementaire à Québec de 1965 à 1968

 

Paul Cliche, artisan de l’unité de la Gauche, rêve à une vraie réforme électorale soit la représentation proportionnelle.

   En vidéo: implication militante

Depuis cent ans, ils ont été nombreux les journalistes qui, à titre de reporters, de pupitreurs, de photographes ou de cadres de l'information, ont façonné Le Devoir. Mais eux, qu'ont-ils retenu de leurs années au journal? Chaque vendredi, jusqu'au début de l'automne, des anciens nous racontent.

Je suis un lecteur assidu du Devoir depuis près de 60 ans, soit depuis l'âge de 16 ans, alors que je faisais mon cours classique au collège de Lévis. En 1955, le correspondant parlementaire vedette du Devoir, Pierre Laporte, fut invité à prononcer une conférence au collège. Il a accepté, à notre grande surprise. En tant que directeur du journal étudiant, on m'a chargé de l'accueillir. C'était un dimanche après-midi. Il s'est présenté sa machine à écrire portable à la main. Comme il était en avance, il m'a demandé de lui trouver un coin afin qu'il puisse rédiger un article pour le numéro du lendemain. J'étais sidéré! À partir de ce moment-là, mon rêve a été de devenir correspondant parlementaire du Devoir à Québec.

J'étais loin de penser que ce dernier se réaliserait 10 ans plus tard après un parcours qu'il serait impossible de refaire aujourd'hui où le journalisme est devenu une profession encombrée. Mais on était alors à l'orée de la Révolution tranquille et tout semblait possible. Après 20 ans de duplessisme et des décennies de renfermement, les structures vermoulues de la société québécoise craquaient de toutes parts. Les jeunes envahissant le marché du travail pouvaient choisir parmi un éventail de postes qui s'offraient à eux dans des domaines de pointe dont le journalisme.

Pendant mes études en sciences sociales à Laval, j'ai commencé à tâter du journalisme à temps partiel pour finir par devenir correspondant parlementaire de L'Action catholique, un quotidien de Québec concurrent du Soleil. J'ai couvert les deux premières sessions du gouvernement Lesage. Quelle période exaltante, si on la compare au climat de morosité actuel!

Puis Jean-Louis Gagnon, le rédacteur en chef de La Presse, a décidé de lancer des cahiers d'informations régionales. Il est venu me chercher afin de diriger le bureau de Québec. Gérard Pelletier, qui lui a succédé, m'a amené à Montréal pour coordonner au pupitre le secteur de la politique fédérale et provinciale. J'ai décidé de partir lors du congédiement de Pelletier, en 1965, pour des raisons idéologiques. J'étais alors devenu chef de pupitre.

Quelques semaines plus tard, j'ai eu une entrevue avec le directeur du Devoir Claude Ryan, qui m'a embauché comme adjoint au directeur de l'information Michel Roy. J'ai alors encaissé une diminution de salaire de près de 40 %. Ma nouvelle tâche mettait à profit mon expérience de pupitreur. Elle a consisté notamment à trouver des moyens d'améliorer l'aspect visuel du journal. J'ai réussi à vendre l'idée de retenir les services d'un photographe pigiste pour prendre des clichés illustrant des aspects inédits de la vie montréalaise afin de rendre le visage du journal moins sévère. Le Devoir s'est ainsi démarqué des autres quotidiens en ce domaine.

Michel Roy, fils spirituel d'André Laurendeau

Sous la houlette de Michel Roy, j'ai appris à bien connaître ce dernier. C'était un être d'une grande sensibilité. On aurait dit qu'il avait des antennes pour appréhender l'état d'esprit de ceux qui l'entouraient. Disert et cultivé, il exerçait un grand ascendant sur la salle. On le considérait comme le fils spirituel d'André Laurendeau, dont le départ, en 1965, avait été durement ressenti par la plupart des membres de la rédaction, qu'il avait embauchés et sur lesquels il avait laissé son empreinte. Michel était l'âme de la rédaction et il servait aussi de paratonnerre à l'occasion contre les foudres du directeur Ryan.

Au Devoir, durant cette période, on a ressenti le choc de deux cultures. D'un côté, la tradition libérale classique qui accordait une grande importance à la liberté de l'information. De l'autre, une conception plus pragmatique et conservatrice que le nouveau directeur Ryan incarnait. Ce dernier voulait naturellement l'imposer à la salle de rédaction. Il y avait de la résistance, surtout parmi l'équipe de reporters politiques. Cette situation a abouti au départ de plusieurs journalistes en l'espace de quelques mois.

Le jeu politique se corse

En juin 1966, Daniel Johnson prit le pouvoir de façon inattendue en recueillant moins de votes que les libéraux de Jean Lesage, tout comme Duplessis l'avait fait aux dépens du libéral Adélard Godbout en 1944. C'est alors que le directeur Ryan m'a offert le poste de correspondant parlementaire à Québec, à condition que j'assume le coût de mon déménagement de Montréal à Québec. J'ai accepté.

La victoire unioniste avait rendu bien des gens inquiets. Qu'adviendrait-il en effet de la Révolution tranquille? Un gros soupir de soulagement a accueilli la décision du nouveau gouvernement de garder le cap sans toutefois lancer de nouvelles réformes. Après la fébrilité des deux mandats libéraux, où une réforme n'attendait pas l'autre, le début du mandat de l'Union nationale a été beaucoup plus calme. Les gens ne s'en plaignaient pas trop, car on sentait le besoin de faire une pause.

Mais la bourrasque politique a repris de plus belle en 1967. La crise larvée au sein du Parti libéral a dégénéré publiquement et a abouti, en octobre, au départ fracassant de René Lévesque et de quelques fidèles qui ont créé le Mouvement souveraineté-association, qui a abouti à la fondation du Parti québécois un an plus tard. Quelques mois auparavant, Pierre Elliott Trudeau, ministre fédéral de la Justice dans le cabinet Pearson — auquel il devait succéder tôt en 1968 —, avait profité de son passage au congrès de l'Association du Barreau canadien à Québec pour dévoiler les grandes lignes de la politique constitutionnelle qu'il préconisait. Les pions commençaient donc à s'aligner sur l'échiquier. C'était une préfiguration des durs affrontements à venir.

Un départ hâtif, un changement radical

Mon séjour à Québec comme correspondant parlementaire n'a pas duré longtemps. À ce poste, j'oeuvrais dans un des domaines que se réservait le directeur Ryan, qui, en plus de ses convictions fédéralistes, avaient des idées bien tranchées en matière constitutionnelle. La situation était délicate. Le moindre commentaire laissant soupçonner des convictions souverainistes, par exemple, lui déplaisait... souverainement.

Dans mon cas, le point de rupture est survenu à la fin de novembre 1967 à la clôture des États généraux du Canada français, le jour précédant l'ouverture à Toronto de la Conférence interprovinciale sur la Constitution organisée par le premier ministre ontarien John Robarts. J'ai alors rédigé une analyse, publiée en une, où j'ai émis l'opinion que la conclusion des États généraux, qui avaient rejeté le fédéralisme et réclamé les «pleins pouvoirs» pour le Québec, pourrait influencer la position du gouvernement Johnson à la conférence. C'en était trop pour mon directeur, qui m'a même rabroué en éditorial.

Le climat s'était d'ailleurs gâché progressivement au cours des mois précédents. M. Ryan m'a convoqué à quelques reprises, à mes frais, à son bureau le dimanche après-midi pour me faire des reproches. Rendu malheureux par cette absence de confiance, j'ai décidé de démissionner comme l'avaient déjà fait plusieurs autres. Mon collègue Gilles Lesage, plus placide et patient que moi, m'a remplacé. Mon périple au Devoir avait pris fin, beaucoup plus vite que je ne l'avais prévu et souhaité.

En quittant Le Devoir en 1968, j'ai fait une bifurcation majeure en entrant à l'emploi de la CSN. D'observateur, je suis alors devenu acteur, sur la scène syndicale, militante et politique. Et je le suis toujours, notamment comme militant pour l'instauration d'un scrutin proportionnel au Québec au sein de l'association citoyenne le Mouvement pour une démocratie nouvelle.