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Le vote stratégique

À la veille de l'élection provinciale québécoise du 7 avril 2014, la question du vote stratégique se pose comme à chaque élection. Est-ce que cela existe vraiment, vaut-il la peine de faire la démarche, a-t-il un impact et lequel? Jean-François Daoust et Paul Cliche, deux personnes férues de science politique font le point sur la question.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vote stratégique : mythes et réalités

 

La plaie du vote stratégique cause des dégâts démocratiques importants

Jean-François Daoust

Candidat à la maîtrise en science politique à l’Université de Montréal 3 avril 2014

 

Paul Cliche

Auteur du livre Pour réduire le déficit démocratique: le scrutin proportionnel 3 avril 2014

Depuis le début de la campagne électorale, le « vote stratégique » s’est imposé comme thème récurrent, sans pour autant qu’on précise à quoi se réfère cette notion et quelles sont les conséquences réelles du vote stratégique. 

Trois mythes en particulier persistent dans le discours public. Contrairement à ce que laissent entendre plusieurs médias et partis, très peu d’électeurs sont concernés par le vote stratégique, son impact est minime et, finalement, un mode de scrutin proportionnel n’éliminerait pas le vote stratégique. 

Qu’est-ce qu’un « vote stratégique ? » D’entrée de jeu, on entend par vote stratégique le fait qu’un électeur n’appuie pas son candidat préféré car, selon sa perception, un autre candidat est plus susceptible de l’emporter et ainsi de bloquer un pire choix. 

Premier mythe : beaucoup d’électeurs sont concernés par le vote stratégique. 

Tout d’abord, pour qu’un électeur soit concerné par le vote stratégique, il faut que son premier choix n’ait pas de chance de l’emporter, mais également que la course entre les deux principaux candidats soit serrée. Cette deuxième condition, trop souvent oubliée, est nécessaire, car si le premier choix d’un électeur est loin dans la course, mais que le premier est aussi loin devant tous les autres (par exemple, dans les comtés « châteaux forts »), il lui est inutile de voter « stratégique », car il ne peut pas bloquer un pire choix. 

Avec ces deux restrictions, on peut difficilement s’attendre à ce que la proportion d’électeurs concernés par le vote stratégique s’élève à plus de 20 %. 

Deuxième mythe : le vote stratégique est un facteur déterminant dans les résultats. 

L’impact concret dépend de la proportion des électeurs concernés (autour de 20 %) qui voteront bel et bien « stratégique ». Or, même si le contexte incite cette minorité à voter de manière stratégique, relativement peu d’entre eux le font. Dans les modes de scrutin pluralitaires comme celui du Québec (Ontario, Canada, Royaume-Uni, etc.), ce ne sont généralement que 25 à 30 % des électeurs concernés qui optent pour une coordination stratégique. 

C’est donc dire que dans ce scénario typique, parmi les 20 % concernés par cette option, seulement 30 % votent « stratégique », pour un total de 6 % de votes qui ne sont pas sincères. Ce 6 % n’allant évidemment pas à un seul parti, il est divisé à travers les partis les plus importants, au nombre de deux ou trois, selon l’élection.

Un impact crucial qui pourrait sceller l’issue d’une course serrée, direz-vous ! Peut-être. Comme n’importe quelle autre variable qui peut faire varier le vote de 2-3 %. Alors pourquoi une telle disproportion médiatique pour ce comportement d’ampleur (très) modeste ?

Troisième mythe : en proportionnel, tous les électeurs voteraient sincèrement puisque « chaque vote compte ». Or, ce raisonnement exclut le fait qu’il existe des incitatifs stratégiques dans tous les systèmes, et que la proportion demeure essentiellement la même.

Par exemple, le système proportionnel allemand, tant idéalisé, procure aux partisans des grands partis des incitatifs stratégiques pour voter via une liste électorale pour un plus petit parti (le partenaire junior de la coalition gouvernementale anticipée) incertain de franchir le seuil minimal de 5 % pour obtenir des sièges.

Au final, il n’y a pas de différence significative entre le nombre de votes stratégiques dans les systèmes proportionnels et dans les systèmes pluralitaires, comme au Québec.

 

 

Ainsi, selon ce que M. Jean-François Daoust a écrit sous la rubrique libre opinion dans Le Devoir le 3 avril 2014, le vote stratégique serait en bonne partie un mythe, une vue de l’esprit en quelque sorte. 

Ayant milité depuis près de 15 ans au sein de partis progressistes souverainistes comme l’Union des forces progressistes (UFP) et aujourd’hui Québec solidaire, je peux témoigner, au contraire, que la manifestation de cette plaie démocratique, induite par le scrutin majoritaire à un tour, produit des résultats antidémocratiques importants. Le vote stratégique a influencé grandement les résultats de scrutins où Québec solidaire avait de bonnes chances d’être élu comme, par exemple, l’élection de 2007 dans Mercier et celle de 2008 dans Gouin. Il risque aussi de faire la différence, lundi, dans Sainte-Marie-Saint-Jacques  où la lutte est particulièrement serrée entre Québec solidaire et le Parti québécois.

Mais ce phénomène ne se manifeste pas seulement dans les circonscriptions où quelques centaines de votes séparent les candidats solidaires des candidats péquistes. J’ai pu le constater, ces dernies jours, alors que j’ai fait du porte-à-porte dans le complexe résidentiel où je demeure dans l’Est de Montréal. J’ai alors discuté avec quelques centaines de personnes et je me suis aperçu que plusieurs, ayant voté jusqu’ici pour le PQ, étaient sympathiques au programme de Québec solidaire et admettaient que ses deux députés avaient faire un excellent travail. Mais néanmoins elles m’ont dit ne pouvoir l’appuyer parce qu’elles voulaient éviter l’élection du candidat libéral. Pourtant il s’agit d’une circonscription où le député péquiste a été élu avec une confortable majorité en 2012.  

Tirons les conclusions suivantes de ce phénomène bien réel qui n’est pas une vue de l’esprit loin de là. Le vote stratégique empêche des tiers partis émergents comme Québec solidaire de prendre la place qui devrait leur revenir démocratiquement sur la scène politique québécoise. En les privant de quelques sièges parlementaires stratégiques il freine leur progression. Et en étant généralisé dans plusieurs circonscriptions, ne serait-ce que de façon marginale, il prive le parti d’un financement public substantiel.

Cette perte est cruellement ressentie compte tenu du fait que la caisse électorale d’un tiers parti est loin d’être aussi bien garnie que celle des partis traditionnels. Mais c’est la règle d’airain du scrutin majoritaire favorisant le bipartisme qui continue à s’appliquer comme cela a été le cas dans les 40 élections provinciales que le Québec a connues depuis 1867.

La démonstration qui précède ne s’applique pas seulement dans le cas de Québec solidaire. À droite, on constate que des milliers de votes que la Coalition avenir Québec (CAQ) a recueillis en 2012 menacent maintenant de s’exprimer en faveur du Parti libéral par peur de la tenue d’un référendum si le PQ était réélu.

Au niveau fédéral c’est la même chose dans le cas du Nouveau parti démocratique (NPD) et du Parti libéral surtout en Ontario et en Colombie britannique. Bien des votes néo-démocrates sont transférés aux libéraux de crainte de l’élection d’un candidat conservateur. Le phénomène est tellement ressenti comme crucial qu’on discute depuis plusieurs années de la fusion possible du PLC et du NPD.

M. Daoust estime de façon conservatrice à quelque 6% la proportion d’électeurs qui votent réellement stratégique. Mais c’est énorme quand on constate que ce n’est que par 7 571 votes distribués dans 12 circonscriptions que s’est joué le sort des élections de 2012. C’est en effet ce chiffre, ne représentant que douze centièmes de 1% des 4 362 688 votes valides enregistrés dans l’ensemble du Québec, que s’est décidée l’élection d’un gouvernement péquiste majoritaire ou, par contre, un gouvernement libéral minoritaire qui aurait maintenu le PQ dans l’opposition.

Cette analyse permet  en effet de constater que le Parti québécois devait récolter 5 784 votes de plus pour être victorieux dans les 9 circonscriptions stratégiques qui lui manquent pour former un gouvernement majoritaire plutôt que minoritaire, soit passer de 54 à 63 députés. Par contre, il ne manquait que 3 209 votes au Parti libéral pour former un gouvernement minoritaire, soit passer de 50 à 53 députés, et ainsi maintenir le PQ dans l’opposition avec 51 députés.

Je conclus en constatant que le texte prétendument objectif de M. Daoust constitue plutôt une opération de révisionnisme teintée d’impressionnisme.  

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 3 avril 2014

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