Inde : une ONG lance un billet de zéro roupie pour lutter contre la corruption

Par Antoine Guinard
Pour Aujourd'hui l'Inde
Publié le 13 février 2010

 

L'ONG 5th Pillar, du Tamil Nadu  basée à Chenmai, a lancé un billet de... zéro roupie.  Un stratagème ingénieux pour déstabiliser les fonctionnaires corrompus. et habitués aux pots-de-vin. En Inde, il est en effet courant de "graisser la patte" d'un représentant de l'État pour faire avancer un dossier, obtenir un passe-droit ou tout simplement une carte de rationnement. Transparency International a classé le pays en 84ème position de son indice de perception de la corruption en 2009. Un billet de zéro roupie, symbole d’une volonté d’éradiquer une pratique généralisée dont pâtissent les plus pauvres en Inde.

Glisser discrètement un billet entre le mains d'un fonctionnaire pour faire avancer un dossier reste une pratique courante, voire conseillée, dans de nombreux pays. C'est notamment le cas de l'Inde qui, selon Transparency International, devancerait même des pays comme la Georgie ou le Swaziland en matière de corruption.

Cette opération originale qui s'inscrit dans la digne lignée de la philosophie gandhienne, afin de protester contre les pots-de-vins: un billet de zéro roupie à offrir à toute personne cherchant à se faire graisser la patte. Il y a même fort à parier que c'est l'unique billet sur lequel le Mahatma aurait été fier de voir imprimer son portrait.

"Au départ, c'était pour attirer l'attention sur la corruption. C'est un problème souvent tourné en dérision, traité comme une vaste blague en Inde et nous voulions changer cela. Mais l'utilisation du billet de zéro roupie s'est révélée efficace, principalement lorsqu'un citoyen se voyait refuser un droit fondamental", explique Vijay Anand, fondateur de 5th Pillar.

Selon lui, plus d'un million de billets auraient été imprimés dans l'État du Tamil Nadu depuis 2006. "Je travaillais à Washington DC, où je me suis rendu compte qu'il était possible de fournir un service public correct aux citoyens", explique-t-il. C'est ainsi que cet ancien responsable informatique a tout lâché pour monter son ONG, investissant près de 5 millions de roupies (78 000 euros) à titre personnel dans l'aventure.

Pour Vijay Anand, le ver a incontestablement  élu domicile dans le fruit indien. "Je me souviens qu'au Gujarat, quelqu'un avait mis en place une opération piège et avait réussi à acheter un mandat d'arrêt  à un magistrat. Ce mandat était au nom d'Abdul Kalam, un ancien président de l'Inde, raconte-t-il!.  

Cette corruption endémique handicape particulièrement les pauvres. Le temps d'attente pour obtenir une ration card ("carte de rationnement", qui permet d'avoir accès à des produits de première nécessité subventionnés, dans des magasins gouvernementaux) dépend généralement du bon vouloir des fonctionnaires...et donc du portefeuille du demandeur qui n'a généralement pas les moyens financiers pour accélérer le processus.

Dans ces cas-là, le billet de zéro roupie est généralement insuffisant et 5th Pillar préfère dégainer une autre arme: le Right To Information act (RTI), voté en 2005, qui donne le doit à tout citoyen indien d'accéder aux dossiers administratifs et d'obtenir leur suivi.

Cette loi prévoit entre autres des sanctions pour les fonctionnaires qui "omettent" de prendre en compte des dossiers en temps et en heure. Selon Vijay Anand, plusieurs personnes ont obtenu gain de cause grâce au RTI et à l'aide de l'ONG. "Une femme qui attendait un titre de propriété depuis plus d'un an l'a obtenu quasiment sur le champ", assure-t-il.

La tâche reste ardue mais le fondateur de 5th pillar, qui prévoit d'ouvrir des bureaux au Kerala, en Andhra Pradesh et au Karnataka et dans plusieurs grande villes reste optimiste : "Aujourd'hui, 90% de la population indienne paye des pots-de-vin contre seulement 5 à 10% qui ne s'adonne pas à cette pratique. Notre objectif est d'inverser ces proportions dans les 15 prochaines années".