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Le meilleur outil contre la corruption: les cols bleus !

Cols bleus de la ville de Hull - deuxième équipe

Écrit par
Jean-François LISÉE
chroniqueur et directeur du CÉRIUM
Magazine Actualité 15 juin 2011
Référence à une étude de Pierre-J. Hamel et Nancy Guénette

Les élus d’une ville québécoise avaient un doute. Se pouvait-il que les entrepreneurs de leur région s’organisent pour faire grimper le coût des travaux ? Qu’ils s’entendent entre eux pour que les soumissions soient plus élevées ? Et s’il n’y avait pas de collusion ni de fraude, se pouvait-il qu’il n’y ait pas assez de concurrents dans la région pour faire baisser les prix ?

Cette municipalité a eu une idée. Elle a demandé à son Service des travaux publics de participer aux appels d’offres. On verrait alors si, en embauchant des cols bleus supplémentaires, il pourrait faire aussi bien et à moindre coût.

Au début, ce fut la ca­ta­s­trophe. Dans la première soumission, les Travaux publics arrivèrent derniers. Ils demandaient le double de celui qui l’avait emporté ! Mais comme l’aurait fait un entrepreneur éconduit, ils sont retournés à la case départ. Un cadre, un contremaître, une petite équipe de cols bleus, toujours les mêmes, ont trouvé ensemble des gains d’efficacité un peu partout dans leur façon de fonctionner.

Ensuite, ils se sont mis à gagner des appels d’offres. Une fois sur deux. Puis, deux fois sur trois. En battant le privé, en moyenne, de 16 % sur les coûts. Sans réduire les salaires ou les conditions de travail des cols bleus. Sans appauvrir un seul salarié. L’expérience a duré une quinzaine d’années et les cols bleus ont effectué pour l’équivalent de 1,3 million de dollars de travaux par an.

La ville s’appelle (s’appelait) Hull ( 01 ). Cela a eu lieu de 1968 à 1984. Dans la seule étude sur le sujet, publiée en 1996 et dont je tire ma science, Pierre J. Hamel ( 02 ) et Nancy Guénette, de l’INRS-Urbanisation, ( 03 ) affirment que l’opération était pionnière en Amérique du Nord (on pense généralement que Phoenix, en Arizona, ou Indianapolis a inventé la formule) et gagnante…

• … pour les cols bleus, qui profitaient d’heures supplémentaires bien payées et de l’ajout de surnuméraires;

• … pour la Ville, 1) qui réalisait une économie directe de 3,5 millions lorsque les contrats étaient faits à l’interne ;

• … 2) et une économie additionnelle, car les entrepreneurs privés, craignant d’être battus par les redoutables Travaux publics, déposaient des soumissions plus basses et l’emportaient le tiers du temps.

De plus, il est courant que l’entrepreneur privé se négocie une « rallonge » pour des imprévus. Hamel et Guénette rapportent que les Travaux publics de Hull, eux, réussissaient à faire les travaux dans les limites du budget alloué et à dégager un surplus, utilisé à l’interne pour des achats divers.

« En somme, écrivent les auteurs, la municipalité y gagnait à tous les niveaux : les cols bleus étaient bien contents d’augmenter momentanément leur revenu, le Service des travaux publics obtenait une marge de manœuvre supplémentaire et la municipalité réalisait des économies non négligeables. »

Pourquoi, alors, l’expérience a-t-elle cessé en 1984 ? Avec la récession de 1982 et la fin des grands travaux publics, les entreprises de construction, assoiffées de contrats, ont convaincu la Ville de leur laisser le champ libre. Leur désœuvrement partiel les obligeait à une plus grande concurrence et elles estimaient pouvoir assurer les meilleurs prix.

Maintenant que le monde municipal québécois est montré du doigt pour des cas de collusion entre entrepreneurs et élus, et d’« élections clés en main » qui rendent le maire redevable à des entrepreneurs, l’expérience de Hull est plus nécessaire que jamais.

Depuis plusieurs années, je suis de ceux qui favorisent la concurrence du public et du privé, lorsque c’est possible, afin d’assurer une amélioration continue de la qualité et du rendement des services publics.

Mais cette mesure a des effets bénéfiques potentiels encore plus grands. Elle est, à l’extérieur du secteur public, un puissant levier contre la corruption, la collusion ou simplement la paresse des entreprises privées dans leurs appels d’offres.

« Faire concourir côte à côte les entreprises privées et les Travaux publics, écrivent Hamel et Guénette, ce serait la garantie pour les contribuables d’obtenir le meilleur prix. »

Ce serait, en prime, la pire chose qui puisse arriver aux « Fabulous Fourteen » — le groupe de grands entrepreneurs qui se partagent les contrats publics —, aux réseaux mafieux qui hantent la construction et aux politiciens qui vendent leur élection au plus offrant.

Cols bleus, la nation a besoin de vous !
 

  À propos de Jean-François Lisée et de la sous-traitance de la fonction publique

Par
Pierre DUBUC
Le rédacteur en chef de L'Aut'Journal

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Notes et Références:

01

Qu'est-ce que la ville de Hull ?

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02

Qui est , Pierre J. Hamel ?

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03

Qu'est-ce que l'INRS-Urbanisation ?

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04

Hamel, Pierre J. et Nancy Guénette (1994). « La concurrence entre le privé et le public. Le cas des travaux publics de Hull, 1968-1984 », in Marcel Miramond et Thierry Prost, (dir.), La vétusté des infrastructures urbaines, Actes du colloque tenu dans le cadre des Sixièmes Entretiens Jacques-Cartier, Lyon (décembre 1993), 362 p., p.191-212.  

Version augmentée mise en ligne en 2008

PDF 25 pages

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