Montréal lève la suspension des gros contrats
Le directeur général de la Ville signe la fin du recours aux firmes d'experts-conseils

Par Jeanne Corriveau
Pour le journal Le Devoir
Québec -  Canada
Publié le
 6 avril 2010


 

M. Louis Roquet,
directeur général de Montréal

 

  L'administration de Gérald Tremblay a instauré de nouvelles règles pour encadrer l'octroi des contrats à la Ville et tenter de dissiper les doutes sur l'intégrité du processus. La suspension des gros contrats décrétée par le maire l'automne dernier a été levée, a indiqué au Devoir le nouveau directeur général de la Ville, Louis Roquet, qui affirme que les mesures mises en place donnent déjà des résultats.

Au lendemain de sa maigre victoire électorale en novembre, Gérald Tremblay s'était engagé à faire le ménage à l'Hôtel de Ville. C'est à Louis Roquet qu'il a confié le soin remettre la maison en ordre. Le Devoir a rencontré le nouveau directeur général qui accordait sa première entrevue depuis son arrivée en poste.

D'entrée de jeu, Louis Roquet se défend d'avoir été recruté pour faire le «ménage». «J'ai été embauché pour gérer la Ville», dit-il poliment. Reste que son début de mandat coïncide avec la révision complète du processus d'octroi de contrats amorcée par Rachel Laperrière, celle qui l'a précédé à la direction générale.

S'il fallait trouver une vertu au contrat des compteurs d'eau, c'est d'avoir permis d'étaler au grand jour les problèmes liés au processus d'octroi de contrats à la Ville de Montréal: perte de maîtrise des projets au profit du privé, manque de transparence et érosion de l'expertise interne. Pour assainir les règles du jeu, plusieurs mesures ont été ciblées, et certaines d'entre elles sont déjà appliquées.

L'une d'elles vise à scinder les gros contrats pour stimuler la concurrence parmi les entrepreneurs et attirer davantage de soumissionnaires. Si cinq entreprises peuvent se qualifier pour un projet de vingt millions de dollars, il est fort possible qu'en fractionnant le projet en quatre contrats, la Ville puisse obtenir vingt soumissionnaires, croit M. Roquet.

La Ville a désormais recours à des évaluateurs indépendants pour valider le coût des travaux à effectuer, afin de s'assurer que les prix proposés par les soumissionnaires sont raisonnables et qu'ils n'ont pas été gonflés par un petit club d'entrepreneurs se partageant les contrats. Ces évaluateurs sans liens avec les entrepreneurs «participent» eux aussi aux appels d'offres, et leur enveloppe est ouverte en même temps que celles des vrais soumissionnaires. Louis Roquet affirme que cette stratégie porte déjà ses fruits et que la Ville obtient maintenant des prix en deçà des évaluations.

«C'est évident que le marché de la construction institutionnelle et commerciale n'est pas à son meilleur, mais c'est rassurant de constater qu'on obtient de bien meilleurs prix», dit-il.

Louis Roquet plaide aussi pour une plus grande discrétion concernant la valeur des projets à venir. Fini le temps où l'estimation des projets était rendue publique avant l'appel d'offres. Désormais, ces informations sont traitées de façon confidentielle de manière à ce que seuls les élus puissent en prendre connaissance, explique M. Roquet. Pour illustrer ses propos, il cite le cas d'un particulier désireux de faire des travaux de rénovation chez lui. «Vous invitez un entrepreneur chez vous afin qu'il vous fasse une soumission pour changer vos fenêtres et vous avez le malheur de lui dire que vous êtes prêt à payer 10 000 $. Combien pensez-vous que vous allez avoir comme soumission?», demande-t-il.

Parmi les autres mesures mises en place, M. Roquet signale l'élimination des clauses trop restrictives susceptibles d'éliminer des entreprises qui ne font pas déjà affaire avec la Ville. Les élus seront aussi mieux informés de la progression des projets en cours, et les sommaires décisionnels seront plus complets, assure M. Roquet.

La Ville cessera également de recourir à des firmes d'experts-conseils pour la préparation des devis. Mais si elle veut se passer de cette expertise, il lui faudra regarnir les rangs de ses professionnels, cadres et fonctionnaires. «On est en train de remplumer notre expertise interne, pas avec un grand nombre de personnes, mais avec des gens qui sont très, très qualifiés», indique Louis Roquet.

Système mafieux?

Y-a-t-il des enveloppes brunes qui circulent à l'Hôtel de Ville? Le système mafieux évoqué par l'ex-chef de Vision Montréal, Benoit Labonté, pendant la campagne électorale existe-t-il vraiment? Louis Roquet rétorque qu'il était à l'étranger pendant la campagne électorale, mais, conscient que sa réponse peut sembler facile, il s'empresse d'ajouter qu'il ne détient pas de preuves concernant de telles malversations. «Je ne peux vraiment pas me prononcer au sujet de toutes les allégations qui ont pu être formulées, dit-il. Ce n'est pas parce que je suis gêné, mais parce que je n'en sais vraiment rien et parce que je n'en ai pas vu de preuves. Il y a des enquêtes [policières] qui sont en cours, et j'espère que, s'il y a eu de la malfaisance, elle va sortir. Mais moi, ce que j'essaie de faire, c'est de créer un cadre de gestion rigoureux.»

Le directeur général se désole d'ailleurs de l'état d'esprit des employés de la Ville encore ébranlés par les nombreux scandales qui ont secoué l'Hôtel de Ville l'an dernier. «Quand je suis venu la première fois à l'hôtel de ville [l'automne dernier], je me souviens, c'était un jeudi, il était quatre heures de l'après-midi et les fonctionnaires rasaient les murs, relate-t-il. Je me disais que ça n'avait pas de sens que des gens qui sont compétents, intègres et travaillants aient honte de leur employeur. L'impression que j'avais, c'est qu'ils se sentaient trahis par quelques personnes, mais qu'ils n'étaient pas partie à ce qui s'était passé.»

Long parcours

Louis Roquet n'est pas né de la dernière pluie. Ancien directeur de la communauté urbaine de Montréal (de 1990 à 1994) et ex-secrétaire général de la Ville (de 1994 à 1995), il a par la suite dirigé Investissement Québec avant de devenir président-directeur général de la Société des alcools, puis président et chef d'exploitation chez Desjardins capital de risque. «Il y a des gens qui s'imaginent que la Ville de Montréal, c'est une binerie, mais c'est l'entreprise la plus complexe que j'aie jamais gérée», lance-t-il.

Lorsque le maire l'a embauché, Louis Roquet a immédiatement démissionné de la présidence du conseil d'administration de la Société de développement Angus qui pilote plusieurs projets, dont le 2-22. Mais il a conservé la présidence du Fonds des médias du Canada et continue de siéger au sein du conseil d'administration de Birks and Mayors, puisant dans sa banque de jour de vacances pour respecter ces engagements. S'il a conservé ces fonctions, c'est qu'il juge important de maintenir le réseau qu'il s'est tissé au cours des trente dernières années, explique-t-il: «C'est un réseau que je mets au service de la Ville. Si je veux parler au président d'une entreprise au Québec, je peux lui parler et j'ai son numéro de cellulaire.»

Le 19 avril 2010, il soumettra aux élus le bilan des mesures qui ont été mises en place et, si tout se passe bien, le gâchis des compteurs d'eau ne se répétera plus.