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À qui profite le crime?

On ne s'en sort pas. La saga des compteurs d'eau soulève des questions qui transcendent les frontières de Montréal. Des questions qu'on ne peut pas ignorer. Il en va de la gestion des fonds publics. De l'éthique et de l'imputabilité des élus. Donc, de la qualité de notre démocratie.

Écrit par Josée Legault
Analyste politique
Pour le journal Voir
Publié le 23 septembre 2009

 

Pourquoi? Parce que l'odeur qui se dégage de cette boue sent mauvais. Très mauvais. Parce que ce contrat n'est que l'exemple le plus spectaculaire d'une série de scandales et d'un laisser-faire en matière d'éthique publique à la "tout-le-monde-le-fait-fais-le-donc". Autant à Montréal qu'à d'autres paliers de gouvernement. On se croirait en pleine régression tranquille.

En voici les principales manifestations. Primo: la "sous-traitance" par des élus de la gestion des taxes et impôts à des firmes privées dans le processus d'attribution de contrats publics. J'en parle ici depuis des mois. Un processus devant pourtant relever des élus. Quant au privé, par définition, il n'a rien à cirer du bien commun, recherche le profit maximal, protège ses intérêts et ceux des firmes amies qu'il "choisit". La relation est taillée sur mesure pour produire des conflits d'intérêts et du trafic d'influence entre élus, entrepreneurs et, parfois même, semble-t-il, le crime organisé!

Secundo: ce délestage de responsabilités au bénéfice du privé rend les élus de moins en moins imputables. Ce qui affaiblit la démocratie. Ex.: le maire Gérald Tremblay continuant d'ânonner "je ne savais pas", "on ne m'a pas informé" et "je ne me souviens pas". Si c'est vrai, c'est grave. Si c'est faux, c'est dramatique.

Tertio: sur l'éthique, les "élites" étant tricotées plus serré ici qu'une ceinture fléchée, il arrive des périodes de relâchement où les retours d'ascenseurs se multiplient tout à coup entre le privé et le politique. Les mêmes firmes obtiennent les gros contrats. Et les contribuables épongent les dépassements de coûts dans ce système devenu, ou redevenu, sourd, muet et aveugle.

Le rapport du vérificateur général (VG) de la Ville de Montréal sur le contrat des compteurs d'eau en dit ceci: "Notre enquête a révélé que certaines rencontres étaient planifiées, donc dans l'agenda, avec la Ville et les partenaires externes impliqués dans le projet (...), ces informations amènent un doute sur les liens de promiscuité entre ces personnes et sur l'influence que ces rencontres auraient pu avoir sur le déroulement du projet." "Promiscuité"? Au Québec, c'est un euphémisme...

Le VG parle d'un processus d'appel d'offres tronqué pour empêcher toute concurrence entre soumissionnaires. Ah, qu'en termes galants ces choses-là sont mises! Ça rappelle que pendant le processus d'octroi, l'ancien bras droit du maire, Frank Zampino, avait séjourné sur le yacht de son copain Tony Accurso, dont le consortium avait obtenu le fameux contrat, et que Zampino s'était ensuite trouvé un poste moelleux chez Dessau, une des deux firmes du même consortium.... Pourtant, en avril, le maire s'exclamait que le contrat avait été donné "dans les règles de l'art".

POLICE SECOURS

Ce n'est pas pour vous faire peur, mais s'il y a eu autant de manquements dans l'octroi d'un contrat d'un demi-milliard de dollars, on n'ose imaginer comment ça se passe pour des contrats plus modestes...

Pour les citoyens, deux questions subsistent. Était-ce de l'incompétence, de la corruption, ou un mélange des deux? Et surtout, POURQUOI des élus se sont-ils délestés de leurs responsabilités et ont-ils castré leur propre fonction publique dans le processus d'attribution des contrats en le sous-traitant au privé? Pour reprendre la formule classique: à qui profite le crime? Ou, pour le dire en termes de science politique: les intérêts de qui cela a-t-il servi?

Car le maire a beau dire maintenant, en catastrophe, qu'il "reverra" le rôle du privé, c'est son administration et la précédente qui lui ont ouvert toute grande la porte. Même chose au niveau provincial.

Mais comme les pouvoirs du VG sont limités, il remet le tout à la Sûreté du Québec. Une autre enquête policière sur la gestion de nos impôts? Rassurant....

Ce qu'on dit peu, c'est qu'il existe aussi une composante bien canadienne dans cette manie de pelleter les scandales dans la cour de la "police" plutôt que de sévir contre l'éthique élastique, le copinage et la dilapidation des fonds publics,. Ex.: le scandale des commandites. Une poignée de petits mercenaires ont pris le chemin de la prison. Mais les politiques restent intouchables. Ce pelletage, on le voit aussi à Québec. Le gouvernement "attend" que la police enquête sur une possible collusion entre le crime organisé et l'industrie de la construction. Et ce, même s'il s'apprête à "distribuer" plus de 40 milliards de dollars en contrats d'infrastructures! Maman, on a peur!

Voici d'ailleurs ce qu'observait récemment dans The Gazette William Weintraub, un journaliste montréalais retraité de 83 ans, qui a vu neiger. Son analyse est d'une justesse dévastatrice: "L'attitude de laisser-faire nous revient en plein visage. On aurait besoin d'avoir des condamnations pour corruption, mais ce n'est pas ce que nous obtenons - nous avons des enquêtes! C'est ça, le système canadien (...). Quelque chose cloche et nous créons une commission royale ou demandons une enquête policière, et ça met le couvercle sur la marmite. On ne peut plus en parler pendant que l'enquête se fait (...). Puis on finit par perdre le fil des histoires et on passe tout simplement au prochain scandale."

Bref, la police est devenue le dernier alibi des élus lorsque vient le temps de justifier leur inaction dans des dossiers où l'éthique se fait aussi rare qu'un palmier à Kuujjuaq...