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Partisan du Parti Libéral du Québec sous Jean Charest
Marc-André Bibeau, l’homme de l'ombre dans les coulisses du Parti Libéral du Québec

Il a récolté des millions pour le Parti libéral du Québec.  Pour certains, l’homme d’affaires Marc-André Bibeau était « plus pesant qu’un ministre ».  Et pourtant, dans le grand public, personne ne connaissait son nom.  Il y a plus de six ans, les policiers faisaient le premier geste d’une grande enquête sur le financement du Parti libéral, une investigation qui n’est toujours pas terminée.  Portrait de l’homme de l’ombre de l’ère Charest.

 En ce 14 avril 2003, Jean Charest et le Parti libéral du Québec (PLQ) viennent de remporter les élections, une victoire majoritaire qui met un terme à neuf années de gouvernement péquiste.  Derrière le nouveau premier ministre et son épouse Michèle Dionne, on retrouve, entre l’ex-premier ministre Daniel Johnson, à droite, et le directeur de campagne Raymond Boucher, à gauche, l’homme d’affaires Marc-André Bibeau.

 
 
 

L’influenceur

 

« Est-ce que notre “boss à tous” est au bureau aujourd’hui ? »

La femme qui écrit ce courriel, en juillet 2008, n’est pas n’importe qui.  C’est Violette Trépanier, responsable du financement au Parti libéral du Québec (PLQ).  Elle s’adresse à l’adjointe de Marc-André Bibeau aux Centres d’achats Beauward, l’une des entreprises de la famille Bibeau.

Pour les policiers de l’Unité permanente anticorruption (UPAC) qui enquêtent sur le financement du parti, avec cette expression sans équivoque, Mme Trépanier semble clairement faire référence à Marc-André Bibeau.  Car l’adjointe en question gère aussi l’agenda de ce dernier en ce qui concerne les activités de financement du PLQ.  

C’est ce que les policiers allèguent dans une déclaration sous serment rendue publique en janvier 2020 à la suite d’une décision de la Cour suprême.

Marc-André Bibeau et Jean Charest « sont devenus de très bons amis au fil des ans », a reconnu Mme Trépanier au cours d’une rencontre avec les policiers.  Les deux hommes sont « très, très près », ils sont « comme des frères », souligne Claudio Vissa, ex-vice-président de RSW, une firme d’ingénierie, toujours lors d’un entretien avec les policiers de l’UPAC.

Marc-André Bibeau

Selon les témoignages de dizaines de dirigeants d’entreprises d’ingénierie, Marc-André Bibeau en menait très large au sein du gouvernement Charest.  Luc Benoit, ex-président de Tecsult, le présente aux policiers comme « la porte d’entrée pour obtenir de l’information pour les projets du gouvernement ».

 

Luc Benoit, ex-président de Tecsult

 

Autour de 2004, il se présente, carte professionnelle avec le logo du gouvernement à l’appui, comme « conseiller du premier ministre », relate Georges Dick, ex-président de la firme d’ingénierie RSW, dans un entretien avec les policiers.  (Une affirmation à laquelle Jean Charest a dit ne pas prêter foi en entrevue à Radio-Canada, le 21 janvier 2020.)  Marc-André Bibeau est en mesure de montrer le pointage d’entreprises citées lors d’appels d’offres, témoigne Luc Benoit.  M. Bibeau, affirme ce dernier, l’a même déjà appelé pour « lui annoncer qu’il avait eu un contrat avant que ça soit officiel ».

Bref, à en croire ces présidents d’entreprise, Marc-André Bibeau se présentait comme un influenceur.  La proposition la plus limpide est faite à Luc Benoit, à qui M. Bibeau suggère de faire traîner les négociations sur le métro de Laval, « le temps qu’il convainque le ministre de changer de position », toujours selon les déclarations sous serment produites par l’UPAC.

Au début des années 2000, Marc-André Bibeau organise de fastueuses réceptions dans son domaine de Beaconsfield pour remercier les firmes qui contribuent généreusement à la caisse libérale, ont raconté sept dirigeants d’entreprises à l’UPAC.  « Il y avait aussi la présence de ministres, de députés et du PM », écrit l’UPAC dans un affidavit.

Un ancien acteur de la scène municipale a raconté à La Presse avoir été renversé par la précision des informations détenues par Marc-André Bibeau dans certains dossiers, après l’élection des libéraux, en 2003. « Il avait d’excellentes informations.  Est-ce que ça venait en aval ou en amont du Conseil des ministres ? Ce qui est certain, c’est qu’il avait des informations très précises.  Dans certains dossiers, il connaissait parfaitement les tenants et aboutissants.  Venant d’un député, ça aurait été normal, mais lui, il n’avait pas de rôle nulle part. C’était surprenant », relate-t-il.

 
«

C’était assez connu qu’il avait un pouvoir d’influence énorme sur le premier ministre.  On entendait souvent dire qu’il était plus pesant qu’un ministre.
-  Un ancien acteur de la scène municipale, ayant requis l’anonymat 

»
 

Une adjointe au bureau du premier ministre s’est étonnée devant les agents de l’UPAC qu’on lui ait demandé de transmettre à Marc-André Bibeau des documents confidentiels du ministère des Transports à l’aide d’un fax crypté.  Une situation, souligne-t-elle, qui s’est produite « plusieurs fois ».

Entre 2006 et 2012, Marc-André Bibeau a communiqué près de 700 fois – l’équivalent d’un appel tous les trois jours – avec Jean Charest, alors premier ministre, rapportait le Journal de Montréal en 2017, sur la foi de registres téléphoniques obtenus par l’UPAC.

 

Jean James Charest

 

Jean Charest n’a pas non plus donné suite à nos demandes d’entrevue.  Dans sa récente entrevue à Radio-Canada en janvier 2020, l’ex-premier ministre a cependant défendu le travail de Marc-André Bibeau. « Je n’ai jamais douté de l’honnêteté de Marc-André Bibeau. Et encore aujourd’hui. Jamais. Pas un seul instant. »  M. Charest a accusé l’UPAC de s’être livrée depuis six ans à une « partie de pêche ».  Pour lui, il n’y a « aucun fait avéré » dans les déclarations sous serment publiées par QMI/Quebecor à la fin janvier 2020.

 

Nominations sous influence

 

Avec la victoire des libéraux en 2003, Marc-André Bibeau avait acquis un statut au sein du PLQ, qui ne se démentira pas au fil des ans.  Il était devenu incontournable et, surtout, il avait l’oreille du premier ministre, alors que le changement de gouvernement avait entraîné une série de nominations pour installer des gens de confiance dans des postes clés.  « Marc-André Bibeau influençait autant qu’il pouvait les nominations du Conseil des ministres », affirme une source proche de Jean Charest, qui a requis l’anonymat.

 
«

Certaines personnes ont été approchées par Violette Trépanier et Marc-André Bibeau pour des nominations sur des conseils d’administration de sociétés d’État.
Les policiers de l’UPAC dans une déclaration sous serment 

»
 

Une adjointe de Chantal Landry, responsable des nominations au cabinet du premier ministre, a déclaré aux enquêteurs de l’UPAC que Marc-André Bibeau et Violette Trépanier lui apportaient des curriculum vitæ.


« Elle se rappelle que Violette Trépanier l’avait appelée alors qu’elle était à Montréal avec Marc-André Bibeau pour lui demander de leur envoyer la composition des conseils d’administration des organismes gouvernementaux. »   La documentation – postes, durée des mandats, émoluments – aurait été rassemblée dans une reliure à anneaux (cartable), que Mme Landry aurait refusé de fournir à Violette Trépanier et Marc-André Bibeau.

 

  Violette Trépanier

 

La Presse a contacté cinq personnes du milieu des affaires qui ont été nommées à des conseils d’administration de sociétés d’État après l’élection des libéraux en 2003.

Norman Hébert a été nommé en 2004 au conseil d’administration d’ Hydro-Québec, puis à la présidence de celui de la Société des alcools (SAQ), en 2006.  

Il ne nie pas le rôle que Marc-André Bibeau a « possiblement » joué auprès de Jean Charest pour sa nomination. « Ce n’était pas un secret qu’il était près du premier ministre. Donc, est-ce qu’il jouait un rôle au niveau des nominations ? Possiblement comme conseiller », affirme M. Hébert, qui dirige le Groupe Park Avenue.

Après les élections de 2003, au moins quatre autres personnalités d’affaires proches de Marc-André Bibeau ont été nommées aux conseils d’administration de diverses sociétés.

Solange Dugas à Loto-Québec, Marie-Anne Tawil à la Société de l’assurance automobile (SAAQ) et à Hydro-Québec, Steven Cummings à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ ) et Diane Lanctôt à Investissement Québec.  

Ils ont tous refusé de commenter leur nomination ou de contribuer à ce portrait, convenant cependant qu’ils étaient des amis de M. Bibeau.

Tout comme Norman Hébert, ces proches ont notamment côtoyé Marc-André Bibeau dans le cadre de la Young Presidents Organization (YPO), un réseau mondial de leaders du monde des affaires.

Solange Dugas est une amie de longue date de Marc-André Bibeau, avec qui elle partage notamment les plaisirs du ski. Leurs filles sont allées à la même école, The Study à Westmount.

Diane Lanctôt a reconnu d’emblée être une amie de M. Bibeau lorsque nous l’avons jointe au téléphone.  

L’avocate Marie-Anne Tawil, qui dirige les Investissements Iron Hill, a aussi convenu que Marc-André Bibeau est un « ami » pour qui elle a « beaucoup de respect ».  Sa fille a également fréquenté l’école The Study.

Pour Michel Nadeau, de l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques (IGOPP), c’est un réflexe normal de se tourner vers des connaissances, de surcroît lorsque ces dernières sont compétentes, pour occuper des postes aux conseils d’administration de sociétés d’État.  Le président, en particulier, est « l’homme de confiance du gouvernement » et doit être « assez proche du premier ministre et des ministres ».

Les registres téléphoniques obtenus par l’UPAC et dont le Journal de Montréal a fait état en 2017 montrent qu’entre 2006 et 2012, Marc-André Bibeau a communiqué 1 241 fois, l’équivalent d’un appel tous les deux jours, avec Marie-Anne Tawil, qui siégeait alors au conseil d’administration d’Hydro-Québec.

Dans la foulée de l’élection des libéraux, Marc-André Bibeau, qui n’occupait aucune fonction officielle ni au sein du gouvernement ni même au parti, a assisté à certaines entrevues de sélection pour les dirigeants de sociétés d’État.  

Alain Cousineau, qui a été nommé PDG et président du conseil de Loto-Québec juste après les élections de 2003, se souvient très bien que Marc-André Bibeau était l’une des quatre personnes qui assistaient à son entrevue de sélection.

« Il n’y avait pas tout un processus comme celui d’aujourd’hui. À l’époque, rien de cela n’existait. C’était dans la foulée des élections, dans la foulée du comité de transition », précise-t-il à La Presse.

Dès l’arrivée de Jean Charest sur la scène québécoise, l’homme d’affaires en a mené large.  En 1998, un apparatchik libéral, qui désirait offrir ses services pour assurer les communications de Jean Charest, avait passé une entrevue à son bureau de Montréal.

Jean-Bernard Bélisle
, alors chef de cabinet de Charest, mène l’entrevue aux côtés de Marc-André Bibeau.

« Il était là pendant le processus d’entrevue. Je me suis toujours demandé ce qu’il faisait là, je ne savais même pas qui c’était », se souvient notre source, qui a désiré conserver l’anonymat.  Après l’entrevue, il s’enquiert auprès du personnel du cabinet Charest de l’identité de son intervieweur.  

« On m’a répondu que si je voulais un travail avec les libéraux, c’était quelqu’un à qui je devais parler. »

À cette époque, Jean Charest tente de reconstruire les liens avec les militants du PLQ affectés par la défaite électorale.

Ronald Poupart, ancien chef de cabinet de Robert Bourassa, sera invité à rencontrer Marc-André Bibeau pour faire son entrée dans le cabinet de M. Charest.  

La rencontre se déroule dans un hôtel de Laval, lors d’un petit déjeuner.  Malgré la présence de deux autres personnes qui ont un rôle officiel au sein du PLQ, c’est Marc-André Bibeau qui présente la proposition au nom de Jean Charest.

Norman Hébert

Solange Dugas

Marie-Anne Tawil

Steven Cummings

Diane Lanctôt

Michel Nadeau

Alain Cousineau

Jean-Bernard Bélisle

Ronald Poupart

 
«

J’étais étonné parce que je ne le [Marc-André Bibeau] connaissais pas. Il s’est présenté comme un ami de M. Charest en me disant qu’il parlait en son nom pour m’offrir le poste de chef de cabinet.
               - Ronald Poupart   ex-chef de cabinet de Jean Charest 

»
 

L’embauche a lieu la semaine suivante.

 
« Un service »
 

Dans les documents policiers, l’homme d’affaires Lino Zambito raconte aux policiers avoir reçu un appel de Marc-André Bibeau en 2009.  Ce dernier veut lui demander « un service », affirme M. Zambito.  La commission scolaire de la Seigneurie-des-Mille-Îles, locataire de bureaux dans des immeubles appartenant à M. Bibeau, ne désirait pas renouveler ce contrat.  M. Bibeau demande à Lino Zambito de « faire jouer ses contacts » avec les élus de la couronne nord pour que la commission scolaire signe un nouveau bail avec lui. M. Zambito, rappelons-le, a été l’un des témoins de la commission Charbonneau.  Il a reconnu sa culpabilité à six accusations de fraude.

Jean-François Lachance, directeur général de la commission scolaire, a raconté aux policiers de l’UPAC avoir reçu, des mois plus tard, un message du chef de cabinet de Jean Charest, Dan Gagnier, « à l’effet qu’il devait lâcher prise dans les négociations avec Marc-André Bibeau, car ça pouvait aller mal pour lui au point de vue professionnel ».

Ce n’est pas d’hier que Centres d’achats Beauward fait affaires avec le gouvernement. Selon un document policier cité en 2017 par les médias de Québecor, 25 organismes du gouvernement provincial louent des locaux dans 10 emplacements qui sont la propriété de Centres d’achats Beauward.  La plupart de ces baux sont signés de la main même de M. Bibeau, constate-t-on en parcourant une liasse de baux officiels obtenus grâce à la Loi sur l’accès à l’information.

En mai 2005, à Joliette, le maire de cette ville, René Laurin, a lui-même écrit à la Société de l’assurance automobile du Québec ( SAAQ) pour se plaindre des critères restrictifs d’un appel d’offres, montrent des articles publiés dans les médias locaux.  L’appel d’offres exigeait que la future bâtisse se retrouve dans un périmètre où se trouvent les Galeries Joliette, propriété des Centres d’achats Beauward, que possède Marc-André Bibeau.

 Les propriétaires de l’immeuble où logeait la SAAQ depuis plus d’une décennie, Michel Ferland et Mario Coutu, ont affirmé qu’ils avaient été exclus d’emblée de l’appel d’offres.  Quelques mois plus tard, la SAAQ a déménagé dans les locaux appartenant à Marc-André Bibeau.

Lino Zambito

Jean-François Lachance

Dan Gagnier

René Laurin

 

L’homme d’affaires

 

Été 1974. Le chantier du Stade olympique a accumulé de graves retards.  Les travaux d’excavation commencent à peine, les plans techniques sont inadéquats et les menaces de grève se succèdent. L’architecte Roger Taillibert, voyant poindre la catastrophe, prend les choses en main… et débarque à Saint-Eustache, dans une petite usine de béton de la banlieue de Montréal.

 

Schokbeton a fourni pour 44,8 millions de dollars de voussoirs, bas-fléaux, poutres et cages d’ascenseur entre 1975 et 1976. C’est la part du lion des 69,4 millions versés aux sous-traitants pour la construction du stade, précise le rapport Malouf.

 

Pour réduire les coûts de construction et assurer le respect de l’échéancier, les maîtres d’œuvre du chantier ont décidé dans l’urgence que l’ossature du stade serait faite de béton précontraint, une technique de fabrication à l’époque peu répandue au Québec.

Roger Taillibert et Fernand-R. Bibeau, le père de Marc-André Bibeau, concluent alors une entente hors du commun.  L’entreprise de M. Bibeau, Schokbeton, s’engage à produire un voussoir de béton par jour, une tâche colossale à laquelle jusqu’à 900 employés seront affectés à temps plein.  En contrepartie, la Ville de Montréal accepte de fabriquer, à ses propres frais, une usine de 8,4 millions de dollars, à même les terrains existants de Schokbeton, nécessaire à la réalisation des travaux.

 

Voussoirs en attente d’être acheminés vers le Stade olympique

 

En vertu du contrat entre Schokbeton et la Ville, « cette usine très spéciale » devait être rachetée par Schokbeton « au prix forfaitaire de 300 000 $ » à la fin du contrat, lit-on dans le rapport de la Commission d’enquête sur le coût de la 21e olympiade, le fameux rapport Malouf.

« Sans Schokbeton, il n’y aurait pas eu de Jeux », affirme, 40 ans plus tard, Claude Phaneuf, l’ex-ingénieur en chef de la Ville de Montréal, qui était responsable des installations olympiques.  « Schokbeton, pour avoir le contrat, n’a rien eu de particulier à faire.  La Ville avait désespérément besoin d’eux.  Le gars [Fernand-R. Bibeau] a accepté de faire une usine juste pour la construction du stade.  C’était normal qu’il fasse de l’argent », dit-il.

De l’argent, Schokbeton en a effectivement fait beaucoup avec l’aventure du Stade.  L’entreprise a fourni pour 44,8 millions de dollars de voussoirs, bas-fléaux, poutres et cages d’ascenseur entre 1975 et 1976. C’est la part du lion des 69,4 millions versés aux sous-traitants pour la construction du stade, précise le rapport Malouf.

Par la suite, Fernand-R. Bibeau, un ancien maire de Laval-sur-le-Lac qui s’était lancé en affaires en 1960, connaîtra une carrière fulgurante, siégeant notamment aux conseils d’administration de Papiers Scott, Chrysler Canada, Shell Canada, Xerox et Banque Paribas.  

Schokbeton a été impliquée dans plusieurs projets de travaux publics, dont un barrage d’Hydro-Québec et plusieurs édifices gouvernementaux.

Ses trois enfants, Suzanne, Robert et Marc-André (que tout le monde appelle Marc) ont suivi ses traces, et occupent aujourd’hui des rôles d’administrateur au sein des différentes entreprises du groupe.

En 1992, le journal Les Affaires Plus classait la famille Bibeau au 17e rang des 100 familles les plus riches du Québec, devant les Chagnon, Sirois et Saputo.

Fernand-R. Bibeau, à l’époque où il était maire de Laval-sur-le-Lac.

Tout juste derrière eux, au 18e rang, figurait l’homme d’affaires Hugh Hallward, un partenaire d’affaires de la première heure de Fernand Bibeau, qui a notamment été actionnaire minoritaire des Expos de Montréal avec Charles Bronfman jusqu’à la vente de l’équipe en 1991

M. Bibeau et lui avaient lancé Schokbeton en 1962, mais aussi, un peu avant, fondé ensemble les Centres d’achats Beauward (le nom est une contraction de Bibeau et Hallward).  L’entreprise est aujourd’hui considérée comme un des plus importants propriétaires fonciers au Québec, avec plus de 3 millions de pi2 sous son contrôle.  Elle possède des centres commerciaux à Saint-Eustache, Joliette, Saint-Hyacinthe et dans les Laurentides, mais aussi d’importants terrains dans plusieurs petites villes du Québec.

Un imposant organigramme préparé par la commission Charbonneau donne l’ampleur de l’empire Bibeau, qui compte cinq principaux piliers.  Saramac et Shockbeton, spécialisées dans la fabrication de béton préfabriqué, les Centres d’achats Beauward, qui possèdent des locaux commerciaux à travers le Québec, Construction Argo, qui se spécialise dans la construction résidentielle, Suroma Corp., qui offre des services aux entreprises.  Une société à numéro possédée par la famille Bibeau exploite également des bâtiments résidentiels et des immeubles à logements.

 

 
« Quelqu’un de très hands on »
 

Alors que Robert tient les rênes de Schokbeton, c’est Marc-André Bibeau, aujourd’hui âgé de 60 ans, qui est véritablement le grand responsable de l’empire immobilier et commercial, ont indiqué plusieurs sources consultées pour ce portrait.

Les Centres d’achats Beauward, « c’est une compagnie qui fonctionne bien », estime Jean-François Grenier, directeur principal, division recherche et marketing au Groupe Altus.

  « Marc-André Bibeau a fait des choses intéressantes à Saint-Hyacinthe, par exemple. On était dans un processus de densification avec l’ancien centre des congrès. Il a tout récupéré ça, le centre des congrès, l’hôtel et le centre commercial. On peut accéder à l’un ou l’autre des endroits par des passages souterrains. Il a été l’un des premiers à faire ça au Québec. »

Jean-François Grenier

L’ancien maire de Joliette, René Laurin, qui a connu Fernand-R Bibeau il y a plus de 50 ans, dit ne pas garder un très bon souvenir de sa première rencontre avec son fils Marc.  « Le père, Fernand, était un chic bonhomme, très respectueux des institutions. Il était créatif en affaires. C’était à une époque où les subventions n’existaient pas », dit-il.

 

René Laurin, ex-maire de Joliette, en 2012

 

« Marc-André Bibeau, j’en garde un souvenir très différent. Notre première rencontre n’a pas été très chaleureuse. Je l’ai trouvé hautain. Je sentais qu’il me considérait de haut, comme s’il voulait me faire sentir qu’il en menait large parce qu’il avait beaucoup de moyens. Je n’ai pas été impressionné. Il voulait obtenir une permission pour pouvoir agrandir son centre d’achats. Il est reparti de mauvaise humeur de mon bureau », affirme M. Laurin, un ancien député du Bloc québécois.  Politiquement, on n’avait pas beaucoup d’atomes crochus, mais les choses se sont quand même placées. On a toujours eu une bonne relation par la suite », ajoute-t-il.

Titulaire d’un baccalauréat en administration des affaires de l'Université (de premier cycle) Bishop, Marc-André Bibeau a été décrit comme un gestionnaire personnellement très impliqué dans toutes ses transactions.  

« C’est quelqu’un de très hands on », résume un homme d’affaires qui a eu à négocier un échange de terrain avec lui.  « C’est un gars qui peut t’appeler quatre, cinq, six fois par jour pour te mettre de la pression. C’est un homme d’affaires hors pair, un fin stratège. Une de ses stratégies, c’est d’essayer de précipiter le deal en créant un sentiment d’urgence. C’est sûr qu’à un moment, j’ai failli craquer. Mais ça reste un gentleman », affirme cet homme d’affaires, qui a demandé qu’on taise son nom.

Durs compétiteurs, les Centres d’achats Beauward n’hésitent pas non plus à jouer du coude avec les municipalités.  L’entreprise a notamment poursuivi la Ville de Saint-Hyacinthe pour faire annuler des règlements municipaux permettant à un autre groupe, le Groupe Robin, de développer un projet concurrent de centre d’affaires. Beauward soutenait que « ce règlement n’a été adopté que pour favoriser le Groupe Robin », un argument que la Cour supérieure a rejeté en 2014.

À Boucherville, une filiale dirigée par Marc-André Bibeau, Construction Argo, a intenté en 2013 une poursuite de 37 millions en dommages-intérêts contre la municipalité après que le maire, Jean Martel, eut refusé de lui accorder un changement de zonage permettant la construction d’un immeuble de huit étages dans le quartier Avaugour.  « Le président d’Argo (Marc-André Bibeau), choqué par ce qu’il considère être une volte-face de la Ville, signe une mise en demeure qu’il adresse au maire Martel et à l’ensemble des conseillers municipaux et la leur fait signifier par huissier à leur domicile respectif », lit-on dans le jugement de la Cour supérieure qui a rejeté la demande.

Jean Martel

 

Mâchurer 101
 

 

Ce n’est qu’au tournant de 2010 que des questions nourries par des libéraux mécontents ainsi que par l’opposition sont soulevées sur la place publique concernant Marc-André Bibeau.  Jusque-là, son nom est très peu connu.  

Sa proximité avec Jean Charest est soulignée à l’Assemblée nationale ; on s’inquiète que les deux hommes aient assisté, assis à la même table, à une réception en l’honneur du président américain George W. Bush, en 2004.

« Quelle est l’influence qu’exerce M. Bibeau sur Jean Charest ? », avait alors lancé le député de Québec solidaire, Amir Khadir.  

En novembre 2011, la commission d’enquête Charbonneau sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction est mise en place.  

Le gouvernement de Jean Charest avait précédemment créé, en février 2011, l’Unité permanente anticorruption (UPAC), qui ouvrira, dans les mois suivants, un dossier d’analyse sous le nom de Bibeau.

 Amir Khadir

En juin 2012, la commission Charbonneau dépose un diagramme concernant la famille Bibeau et les entreprises qui y sont associées.  En parallèle, l’UPAC perquisitionne dans les entreprises de Marc-André Bibeau, d’abord en novembre 2013 puis à l’été 2016.  

Entre-temps, l’enquête anticorruption Mâchurer, qui vise le financement politique du PLQ par de grandes entreprises sollicitées entre autres par M. Bibeau, est mise en place.  

L’enquête est toujours en cours.

 
L’argentier
 

Octobre 1995.  Le Québec est plongé en pleine campagne référendaire.  Avec Lucien Bouchard à leur tête, les souverainistes grignotent inexorablement du terrain dans les sondages.  À la permanence du Parti libéral du Québec, le téléphone sonne, un homme propose ses services comme bénévole pour poser des pancartes pour le camp du Non, dans l’ouest de l’île de Montréal.

C’est Marc-André Bibeau.

 

Des partisans du camp du Non célèbrent à l’annonce du résultat du référendum sur la souveraineté,
à Montréal, le 30 octobre 1995

 

Comme le rappelle une personne proche de M. Bibeau, la situation commandait que tous les fédéralistes se mobilisent, y compris l’homme d’affaires qui n’avait jamais été impliqué en politique jusque-là.  Un organisateur politique de l’époque souligne que « Marc a pris le bâton de pèlerin parce qu’il croit au Canada » et non pas parce qu’il a une carrière politique en tête.  

Mais il est certain, ajoute-t-il, qu’il n’était pas un bénévole effacé, car son nom est connu, son réseau d’affaires extraordinaire et il a déjà « le pouvoir de celui que les gens pensent qu’il est ».  Un collègue du PLQ précise toutefois que « Marc n’est pas encore le Marc que vous voyez aujourd’hui ».

C’est donc durant la tourmente référendaire que l’homme d’affaires fera ses premières armes en politique. Des années plus tard, alors qu’il sera devenu une puissance de l’ombre au sein du PLQ, cette anecdote de poseur de pancartes fera partie de la légende Bibeau, ironise une source libérale influente. « Il s’en vante. »

 
Adolescence dorée
 

Marc-André Bibeau a passé une jeunesse dorée au sein d’une famille riche.  Mais on ne peut pas dire que ses anciens condisciples du collège de Rigaud où il était pensionnaire en aient conservé un souvenir très précis. 

« Ce dont je me souviens, c’est que c’était un gars solitaire. J’ai eu très peu de contacts avec lui : ce n’était pas quelqu’un de facile d’approche.  Il n’avait qu’un ou deux amis », se souvient le pilote Mario Faubert, lui aussi pensionnaire au collège.  « Il se tenait vraiment à l’écart du groupe.  Est-ce que c’était par snobisme ?  On savait qu’il venait d’une famille riche.  Il faisait vraiment intello solitaire qui se tient à l’extérieur de la masse. »

Tous les élèves devaient à l’époque porter le veston et la cravate, mais l’ingénieur Stéphane Downs se souvient des habits forts bien coupés de Marc-André Bibeau. « Disons qu’il avait vraiment du beau linge ! » De nombreux membres de la promotion 1976 se souviennent cependant de la passion qu’entretenait le jeune Bibeau pour le tennis.  « Il jouait beaucoup au tennis. C’était l’une des meilleures jeunes raquettes au Québec. Il avait certainement des cours privés », se rappelle M. Downs.

Au milieu des années 90, l’adolescent, devenu homme d’affaires, a fait du chemin.  Il a réussi brillamment dans le monde de l’entrepreneuriat.  Il est impliqué dans de nombreux conseils d’administration, dont, plus tard, celui de la Corporation Financière Power (CFP).  « Monsieur Bibeau est un administrateur expérimenté qui contribue de façon importante au conseil de CFP depuis 2009, note Stéphane Lemay, vice-président, chef du contentieux et secrétaire de Power Corporation.  Lors de la dernière assemblée annuelle, plus de 99 % des actionnaires de CFP ont voté en faveur de sa réélection. »

Marc-André Bibeau a de l’argent, il forme un couple uni avec sa femme, Tracy, il a deux enfants, il s’implique dans de nombreuses œuvres caritatives : Leucan, le centre hospitalier de St. Mary, l’Institut de cardiologie de Montréal.  

Chaque année, par exemple, il va servir des repas à la Mission Old Brewery.  Il est un fidèle –et très discret – contributeur de l’organisme encore aujourd’hui.

Résidence de Beaconsfield

« C’est un homme qui a beaucoup donné à la société. Il est extrêmement généreux. Quand il fait quelque chose, ce n’est pas à moitié », dit une de ses amies proches.

La politique attire clairement Marc-André Bibeau, d’où son aventure référendaire.  Deux ans après avoir posé des affiches du Non, il hérite de son premier poste officiel chez les libéraux : il devient membre de la puissante commission des finances, l’un des six organes internes du parti.  Et puis, en 1998, Jean Charest annonce qu’il sera candidat à la direction au PLQ.  Rapidement, Marc-André Bibeau se range derrière lui. « C’est à ce moment-là que Marc a fait sa marque dans le parti. Et là, il est devenu ami avec Jean », se souvient un organisateur libéral.

En la personne de Jean Charest, Marc-André Bibeau a trouvé sa cause, celle à laquelle il choisit de se consacrer.  « Quand tu n’as pas besoin d’argent, tout ce que tu veux, c’est la gloire, la reconnaissance, l’estime. […] Le plus grand pouvoir que tu peux avoir dans la vie, ce n’est pas le nombre de personnes que tu as en dessous de toi, c’est l’influence que tu peux avoir sur la personne en haut de toi », renchérit un ancien député libéral.

De 1998 à 2003, année où les libéraux prennent le pouvoir, Marc-André Bibeau sera donc aux côtés du chef libéral, dans sa vie professionnelle comme personnelle.  « Jean Charest, c’était son loisir. Il y consacrait ses fins de semaine », explique un homme qui faisait alors partie du cercle d’amis de l’ex-premier ministre.

Quelques mois après la défaite électorale de 1998, Marc-André Bibeau organise une fin de semaine de pêche sur la renommée rivière Miramichi au Nouveau-Brunswick, où le saumon de l’Atlantique fait rêver bien des amateurs de pêche sportive.  Le groupe compte Jean Charest, son frère Robert, son fils Antoine, l’organisateur libéral Pierre Bibeau et des gens d’affaires, tous clients des entreprises de M. Bibeau.

Il s’agit de ferrer le poisson et peut-être davantage, ironise l’un des participants de cette aventure de pêche.   « C’était plus que ça », dit-il, en soulignant que lorsque Marc-André Bibeau invite, il le fait toujours en grand.

Le groupe s’est donné rendez-vous à l’aéroport de Saint-Hubert.  Au préalable, la pointure pour les bottes de pêche de chaque participant a été notée.  Sur place, chacun a son pavillon et avant de dormir, on offre un cognac aux invités.  Tout le monde est traité aux petits oignons.

Dom Pérignon, un champagne à 250 $ la bouteille

« Le soir, il y a une réception et le midi, une boîte à lunch. […] Tu soupes et tu refais le monde », raconte cette personne.  Marc-André Bibeau est bien décidé à faire connaître Jean Charest et « créer de bons liens » en vue de la prochaine bataille électorale.  Et quoi de mieux que de le faire dans « une atmosphère conviviale » ?

Cette personne souligne d’ailleurs que MM. Bibeau et Charest s’entendaient comme larrons en foire, partageant, avec leur femme respective, des sorties de divertissement ou de sport de fin de semaine.  Par exemple, il était fréquent que M. Charest et Michèle Dionne se rendent faire du ski à Stowe, au Vermont, où le couple Bibeau avait une résidence secondaire.

Les deux hommes deviennent si proches que lorsque le fils de Jean Charest, Antoine, célébrera ses 18 ans avec ses amis dans un pub du centre-ville de Montréal, Marc-André Bibeau voudra payer des caisses de Dom Perignon, un champagne à 250 $ la bouteille.  « Il fallait lui dire quand ne pas donner », raconte cette même source, insistant sur ce qu’elle qualifie d’amitié liée à l’argent.

 

Changement de culture

 

Dès le début de la course à la chefferie de Jean Charest, l’homme d’affaires fait jouer ses nombreux contacts dans le milieu des affaires et organise un déjeuner-bénéfice au Club Saint-Denis.

 
«

Il (Marc-André Bibeau) a réussi à ramasser un demi-million de dollars en un seul déjeuner. J'étais pas mal impressionné.  Sous Robert Bourassa, il fallait en faire, des soupers spaghettis, pour arriver à ce montant-là! 
               - Robert Benoit  ex-député de la circonscription d'Orford 

»
 

Robert Benoit 

Finalement, la course à la direction tourne à l’eau de vaisselle, puisque tous les opposants à Charest se désistent.  

Une partie de l’argent sera retournée aux généreux donateurs… qu’on invite à soutenir le PLQ. « C’est à ce moment que j’ai senti que la culture de l’institution était en train de changer. Il y avait une autre façon de procéder », poursuit Robert Benoit.

Les avocats de Marc-André Bibeau rétorquent que le témoignage de M. Benoit « offre une perception complètement déformée de la réalité ».  

Pour l’ex-premier ministre Charest, plusieurs commentaires sur le financement du PLQ à cette époque sont « une légende urbaine ».

Moins d’un an après les faits relatés par Robert Benoit, Jean Charest perd son duel électoral contre Lucien Bouchard.  Le Parti québécois (PQ) est réélu.  Les conseillers issus du Parti conservateur, qui entouraient Charest à son arrivée, sont évincés du bureau du chef.  « On était arrivés là, tout du nouveau monde… Bibeau était là… La greffe n’a jamais pris, raconte l’un de ceux qui sont partis à l’époque. En arrivant chez les libéraux, on a eu un choc. Si j’avais un mot à dire sur Marc-André Bibeau, c’est qu’il n’était pas de notre monde. C’était le gros monde des affaires. »

Puis, à l’été 2002, l’Action démocratique du Québec (ADQ) de Mario Dumont gagne plusieurs partielles.  « Le PLQ a été ébranlé. C’est là que le rôle de Marc-André Bibeau est devenu plus grand », dit une source très proche des libéraux à l’époque.

 
La médecine Bibeau
 

À partir de là, disent plusieurs sources, Bibeau se donne une mission : assainir les finances du parti et récolter de l’argent.  Beaucoup d’argent.  Car c’est le nerf de la guerre en vue des prochaines élections. Pour ce faire, il n’hésite pas à « brasser » des députés qui, selon lui, ne contribuent pas assez au financement, se rappelle un ancien officier du parti.

Bernard Brodeur, alors député de la circonscription de Shefford, avait déjà goûté à cette médecine.  En 2001, il se fait convoquer au bureau du whip, le préfet de discipline des députés.  Quatre personnes étaient présentes, dont Marc-André Bibeau.  « Ça faisait pas mal tribunal d’Inquisition », se souvient M. Brodeur.

Bibeau le somme d’amasser dans Shefford la somme qu’il requiert de tous les députés libéraux et qui oscillait, selon les circonscriptions, entre 25 000 et 40 000 $.

 
«

Il  (Marc-André Bibeau) trouvait que je ne ramassais pas assez d'argent.  Il m'a menacé en disant que si je ne ramassais pas ce montant, le chef  n'allait pas signer mon bulletin de candidature.
        Bernard Brodeur ex-député de la circonscription de Shefford

»
 

Bernard Brodeur

« Disons que c’était un changement de culture.  Avant 1998, le financement, c’était important, mais on ne nous mettait pas un gun sur la tempe. »

Bernard Brodeur a fini par récolter les fonds requis.  « Moi, le financement à outrance, j’avais de la misère avec ça. Quand quelqu’un te donne 1 000 $, il a tendance à venir te revoir ensuite avec des demandes. »   Un autre député libéral, qui a requis l’anonymat, dit avoir reçu le même traitement de la part de Bibeau.  À peu près à la même époque, il le croise dans un restaurant de la Grande Allée et Bibeau l’apostrophe vertement.

« Il me reprochait de ne pas participer aux activités de financement dans mon comté. C’était complètement faux ! se souvient-il. C’était une rencontre très désagréable. »

Un ancien officier du PLQ se souvient lui aussi très bien de ces rencontres avec les députés.  « Je l’ai vu engueuler des députés comme du poisson pourri parce qu’ils n’atteignaient pas leurs objectifs, rigole-t-il. Disons que les députés se sont mis à travailler. Dans certains cas, ç’a été un électrochoc. »

La compétence appelle une certaine intransigeance, croit un ancien proche collaborateur de Marc-André Bibeau.  « Ça fait partie du personnage, du tempérament des gens qui sont dans le train, en avant, et qui veulent influencer les choses ».

Mais si Marc-André Bibeau a une personnalité que certains libéraux qualifient d’abrasive, on constate que le trésor de guerre du PLQ en bénéficie.  Les contributions explosent.  Entre 2000 et l’année électorale de 2003, les dons passent de 3,7 millions$ à 8,4 millions$.  Et le rythme ne décélère pas au cours des années qui suivent.  La caisse électorale atteint même un sommet de 9,3 millions$ en 2008.  

Marc-André Bibeau demeurera un solliciteur de financement pour le PLQ jusqu’en 2011.  Plusieurs témoins de la commission Charbonneau viendront expliquer le stratagème des prête-noms qui permettra aux entreprises de contribuer, en toute discrétion, à ce trésor de guerre libéral.

Malgré les enquêtes policières, un ancien libéral influent est persuadé que ces contributions se sont faites dans les formes.  « Marc est un gars drette, dit-il. Les contributions ont toujours été faites dans les règles. »

 
 

L’ex-argentier libéral Marc Bibeau a organisé au moins sept somptueuses réceptions pour mettre en contact les ministres du gouvernement libéral et les gens d’affaires qui contribuaient à la caisse du Parti Libéral du Québec (PLQ)

Champagne, steaks de thon, cascades de fruits frais, truffes, majordomes en tuxedo, serveuses en kimono... Marc Bibeau, grand patron du financement du PLQ à l’ère Charest, ne ménageait aucun faste dans l’espoir de mettre en relation les donateurs du parti et les membres du gouvernement, dont Jean Charest, Philippe Couillard, Jacques-P. Dupuis et Michelle Courchesne.

Ces réceptions fastueuses, organisées au quart de tour avec l’aide de traiteurs de luxe, se déroulaient à la résidence personnelle de Marc-A. Bibeau, à Beaconsfield, et chez son père Fernand-R. Bibeau, sur l’île Roussin à Laval. (source Agence QMI)

 
Les clés du bureau
 

À la veille des élections de 2003, où les libéraux sont en bonne position pour reprendre le pouvoir, la pression s’exerce encore davantage sur les élus.  C’est durant un caucus, dans la chambre d’un hôtel de Sainte-Foy, qu’a lieu la désormais célèbre rencontre entre Bibeau et Robert Benoit.  « Au caucus, on voyait tout le monde partir à tour de rôle, monter un escalier pour aller dans une chambre.  Pas besoin d’être devin pour comprendre ce qui se passait », relate Benoit.

Une fois dans la chambre, Bibeau indique à Robert Benoit que s’il veut se représenter, il va lui falloir amasser de l’argent.  Benoît répond sèchement qu’il ne présentera pas sa candidature dans Orford.  « Si tu veux être nommé quelque part, lui fait alors valoir Bibeau, il faudrait contribuer aussi… »  Benoit rejette la proposition du revers de la main et s’en va.  La rencontre a duré tout au plus quelques minutes, mais fera grand bruit lorsqu’il la racontera, 10 ans plus tard, devant la commission Charbonneau.  Les avocats de Marc-André Bibeau soulignent que M. Benoit est le seul témoin à avoir tenu un tel discours et que des ministres comme Julie Boulet et Nathalie Normandeau ont prétendu le contraire.

« J’en ai vu, du monde, s’assurer que les députés faisaient des efforts. Pas de problème avec ça. Mais c’étaient des personnes nommées par l’exécutif et le chef.  Et soudain, lui se ramasse là, il n’a pas de titre, il n’est pas élu, pas nommé. Et il est omniprésent et puissant », dit Robert Benoit.

Le soir des élections, le désormais ex-député d’Orford regarde avec stupéfaction les images de la soirée électorale chez les Charest.  Aux côtés des membres de la famille Charest, il y a Daniel Johnson… et Marc-André Bibeau.  « Je me dis : voyons donc ! On vient de prendre le pouvoir. Il y a des gens qui vont comprendre qui a la clé de la porte du bureau du premier ministre. »

 

Le 14 avril 2003, Jean Charest est élu premier ministre du Québec

 
Note de la rédaction de La Presse 
 

Pour rédiger ce portrait de Marc-André Bibeau, nous avons contacté un total de 50 personnes.  Un certain nombre de ces sources ont désiré conserver l’anonymat, soit parce qu’elles craignent de subir des représailles de la part de M. Bibeau, qu’il pourrait leur arriver d’être de nouveau en relation avec lui sur le plan personnel ou professionnel, qu’elles sont elles-mêmes visées par des poursuites judiciaires, ou alors parce qu’elles redoutent une poursuite de la part de M. Bibeau.

Nous avons pris contact avec les représentants légaux de M. Bibeau à plusieurs reprises pour obtenir une entrevue avec lui, qu’il a finalement déclinée par l’entremise de ses avocats. Nous leur avons également demandé de nous mettre en contact avec des proches ou des amis de M. Bibeau qui seraient prêts à parler de lui, chose qu’ils ont également refusée.   Il nous a cependant fait parvenir une déclaration écrite, qui résume sa position.

 

« Il est évident que notre client fait l’objet d’une enquête démesurée, parsemée de fuites et de violations de ses droits fondamentaux », estiment ses avocats, William Brock et Léon Moubayed.

Marc-André Bibeau « réaffirme son intégrité » et réitère que son engagement politique s’est toujours fait « librement, bénévolement, par conviction personnelle et en conformité avec les lois ».

 
 

Lettre du bureau d’avocat Davies

William Brock - Marc-André Bibeau - Léon Moubayed

 
 

Le 24 janvier 2020

PAR COURRIEL

À : Katia Gagnon Chef de division, Enquêtes

La Presse 750 boul. St-Laurent Montréal (Québec) H2Y 2Z4

Objet: Déclaration des avocats de Marc-André Bibeau

Chère Mme Gagnon,

Nous vous écrivons en réponse à votre demande d’entrevue avec notre client, Marc-André Bibeau. Nous comprenons que celle-ci est formulée pour la préparation d’un portrait que La Presse a l’intention de publier sous peu. Nous faisons exception à notre réserve habituelle afin de rectifier certains faits et, surtout, rappeler ceux qui semblent être commodément omis par les médias.

La Commission Charbonneau a été formée pour se pencher sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction. Après avoir engendré des coûts de près de 45 millions $ en deniers publics et entendu près de 300 témoins (dont la majeure partie n’avait rien à voir avec notre client), la Commission Charbonneau n’a porté aucun blâme, ni tiré aucune conclusion défavorable à l’égard de M. Bibeau. De plus, tel que le rapportait votre quotidien le 15 janvier 2015, la décision de la Commission Charbonneau de ne pas convoquer M. Bibeau à témoigner publiquement serait due au fait que son témoignage tenu à huis clos «n’a rien donné»1.

Qui plus est, le coprésident de la Commission Charbonneau Renaud Lachance a été très clair: «Les faits présentés devant la Commission n’ont pas montré un lien, qu’il soit direct ou indirect, entre le versement d’une contribution politique au niveau provincial et l’octroi d’un contrat public»2.En 2017, alors que l’enquête de l’UPAC piétinait déjà, tous les grand médias –y compris La Presse –ont publié des informations strictement confidentielles qui résultent manifestement de fuites délibérées, par les autorités policières, d’éléments contenus dans leurs dossiers d’enquête.

En outre, les médias ont aussi rapporté que le «coulage d’informations» fait partie intégrante de la stratégie de l’UPAC3. Ces fuites en toute apparence orchestrées ont été et sont toujours hautement préjudiciables pour toutes les personnes concernées, incluant notre client.

Elles sont par ailleurs intolérables dans une société de droit et constituent un manque de respect flagrant. Malgré l’annonce en grande pompe d’une enquête interne à l’UPAC en mai 2017, rien n’a été fait.

Depuis octobre 2018, le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) poursuit également sa propre enquête sur ces fuites de l’UPAC et les résultats se font toujours attendre. Mais il y a plus.

En 2018, les tribunaux ont annulé en bloc des mandats de perquisition illégaux qui avaient été obtenus et exécutés par Revenu Québec agissant sous l’égide de l’UPAC. Les cours, dont le plus haut tribunal de la province, ont déterminé que la juge qui a émis les mandats avait été induite en erreur, car les autorités avaient omis de lui divulguer des «faits d’importance capitale». Un tel «choix éditorial» de la part des enquêteurs était «fatal» et a entaché d’un « vice fondamental» le processus d’autorisation des perquisitions.

Ultimement, les autorités ont voulu saisir la Cour suprême pour chercher à régulariser les mandats illégaux, sans succès.

De plus, toute allégation selon laquelle les recours de M. Bibeau auraient retardé l’enquête n’est qu’un prétexte cherchant à tout prix à justifier l’injustifiable. D’ailleurs, bien que l’ancien Commissaire de l’UPAC ait abandonné cette fausse prétention en mai 2017, les médias continuent de la répéter ad nauseam.

Cela dit, il est évident que notre client fait l’objet d’une enquête démesurée, parsemée de fuites et de violations d’une panoplie de ses droits fondamentaux. Quant au battage médiatique des derniers jours, M. Bibeau réitère qu’il prend acte de la décision de la Cour suprême. Il avait déposé sa demande d’autorisation d’appel dans le but de préserver ses droits et sa réputation contre une médiatisation d’allégations non vérifiées et basées sur du ouï-dire. Il va de soi que ce débat entre M. Bibeau et certains médias, qui portait sur la non-publication, ne concernait pas l’UPAC et n’a eu aucun effet sur le déroulement de l’enquête. Dans ces circonstances, M. Bibeau réaffirme son intégrité et maintient qu’il continuera à faire valoir ses droits. Son engagement politique s’est toujours fait librement, bénévolement, par conviction personnelle et en conformité avec les lois.

William Brock, Ad.E. Léon Moubayed

 

Notes & Références encyclopédiques:

et le directeur de campagne du PLQ...
 

Raymond BOUCHER

Charest nomme son président de campagne

Le Parti libéral du Québec (PLQ) a annoncé hier soir la nomination de Raymond Boucher à titre de président de la campagne électorale. 

Ancien vice-président marketing à la Brasserie Labatt et fondateur de l'entreprise de communication PNMD BBDO, M. Boucher a été en charge de la stratégie de communication du PLQ lors des élections de 1985 et 1989. Source: Le Devoir pour SPEQ Le Devoir Inc.., publier le 17 janvier 2003.

 

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Une adjointe de Chantal Landry, responsable des nominations au cabinet du premier ministre...
 

Chantale LANDRY

Commission Bastarache - Le Barreau s'inquiète des
«post-it» de Chantal Landry - Sur Le Devoir, le 22 octobre 2010

 

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Jean-Bernard Bélisle, alors chef de cabinet de Charest, mène l'entrevue...
 

Jean-Bernard Belisle:

Ex-chef de cabinet de Jean Charest en 1998.  Cofondateur du Groupe Everest communication il vend ses actions et démissionne de ses fonctions le 9 septembre 1996.  Il fonde avec Claude Boulay (célèbre à cause de la Commission Gomery) Everest Quebec Creation (G.E.C.M.) Inc. en 1990 l'entreprise est toujours active selon les données du gouvernement fédéral.  En 1989 Il fonde Ascension creation (Québec) Inc. Et ferme l’entreprise le 5 mars 1990
Depuis 1998 aucune mention de ses activités sur internet.

 

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les plans techniques sont inadéquats et les menaces de grève se succèdent...
 

Roger TAILLIBERT

Collusion dans la construction: Pour Roger Taillibert, l'architecte du Stade Olympique de Montréal, «rien n'a changé»

L'architecte français n'en démord pas: la gangrène de la corruption et de la collusion s'est mise en place au Québec lors de la construction du Stade olympique qu'il a créé. Elle s'est affinée au fil des décennies, rythmée par la croissance des firmes d'ingénierie. Sur MétéoPolitique, le 26 mars 2013

 

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Sans Schokbeton, il n'y aurait pas eu de Jeux, affirme 40 ans plus tard...
 

Le rapport du juge Albert Malouf qui a présidé la Commission d'enquête sur le coût des jeux de la 21e olympiade de 1976. Analyse par Claude Phaneuf ingénieur chargé du projet jusqu'à ce que le gouvernement du Parti Libéral du Québec s'accapare le projet et en fasse un outils de financement politique. Entrevues à propos de la construction du Stade Olympique sur le site de Claude Phaneuf

 

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Ses trois enfants, Pierre, Marc-André et Suzanne...
 

L'étau se referme sur Suzanne et Marc-A. Bibeau pour détournement de bien public.

Un complot allégué pour détourner des matériaux de l'AMT vers la résidence de Suzanne Bibeau, la soeur de Marc-A. Bibeau, l'ex-grand argentier du Parti libéral du Québec, aurait été démasqué grâce à la vigilance d'un chauffeur de camion.

 

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Source: Fiducie de soutien à La Presse et archives de meteopolitique.com

Choix de photos, collection de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Mise à jour le 3 février 2020

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

Marc-André Bibeau essuie un revers en Cour suprême. Des documents incriminants sont rendus publics

Suzanne Bibeau, Marc-A. Bibeau et une magouille de Schokbeton

Propriétaires et administrateurs de Schokbeton, Saramac et autres entreprises liées

Bio-politico-judiciaire
au fil du temps

Marc-A. Bibeau un passe muraille
du financement politique

Marc-A. Bibeau: "Éminence grise" du Parti Libéral du Québec

Des gens d'affaires
mêlés à des histoires douteuses sur le plan de l'éthique

Politiciens et politiciennes
Ayant un sens de l'éthique en conflit avec l'intérêt de l'ensemble de la population

Employés.es de l'État
Ayant un sens de l'éthique en conflit avec l'intérêt de l'ensemble de la population

Vers la Fiche:
Corruption et Éthique

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