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Les baleines auront-elles des droits ?

Le mouvement réclamant la reconnaissance d’une personnalité juridique aux mammifères aquatiques  prend de l’ampleur, mais les hommes sont-ils prêts à traiter des animaux en égaux ? À première vue, les débats internationaux sur la chasse aux baleines sont simples. Il existe un large soutien à l’interdiction de la chasse, de même qu’une forte opposition émanant de certains pays qui tournent autour de l'économie. Que ce soit pour nourrir des populations autochtones ou une industrie de la pêche baleinière qui tente de conserver son marché. Il y a un décalage croissant entre le cadre juridique existant et les problèmes qu’il lui revient désormais de traiter. En 2013, l'organisme de contrôle de la chasse ou de la pèche aux baleines semble sur le point de trépasser par absence de vision à long terme de ses participants.

Photo d'une peinture d'un baleinier de la Nouvelle-Angleterre aux Étas-Unis-d'Amériques, peint par Walfang Swishchen 1856 à 1907

 

 
 
 
 
 

Les règles de chasse ou pêche à la baleine

 
 

La Commission baleinière internationale (C.B.I.) fut établie en application de la Convention de 1946 sur la réglementation de la chasse à la baleine, qui donna une forme juridique à la volonté d’éviter que la reprise de la chasse commerciale après la Seconde Guerre mondiale conduise à la surexploitation grossière des grands cétacés qui s’était produite dans les années 1930.

La Commission avait pour double objectif la conservation appropriée des populations de baleines, afin de permettre un développement réglé de l’industrie baleinière. Il n’est guère utile d’insister sur le fait que l’émergence ultérieure de soucis éthiques, de même que des preuves flagrantes de niveaux de prises incompatibles avec l’équilibre des populations de baleines, ont transformé les relations entre ces deux objectifs et, partant, considérablement modifié la logique du cadre réglementaire.

Amarrée au navire baleinier à vapeur, la baleine sera remorquée jusqu'au chantier de dépeçage. Photographie prise vers 1900

À partir des années 1960, certaines espèces de baleines ont été protégées, des interdictions nationales ont été mises en œuvre dans certains pays pourvus d’industries baleinières, et des sanctuaires ont été créés dans les océans indien et austral : l’équilibre du calcul utilitaire s’est ainsi déplacé.

En parallèle, le principe même du calcul fut remis en cause par l’argument selon lequel aucune méthode humaine de mise à mort des baleines n’était concevable et par l’argument, plus radical, selon lequel les baleines auraient une spécificité intrinsèque les rendant impropres à la consommation humaine.

Depuis l’introduction du moratoire sur la chasse par la Commission en 1982, on a constaté une reprise des populations de nombreuses espèces, quoique les baleines soient encore en nombre très faible. ( 01 ) Toutefois, la situation écologique est beaucoup plus complexe qu’on ne l’avait précédemment pensé.

Cette tension entre problèmes globaux et solutions locales n’est cependant pas simplement une insuffisance politique ou un obstacle à surmonter. Il n’y a rien d’anecdotique à ce que la prise en compte des intérêts des peuples autochtones pose la question: « la diversité pour qui ? ».

Autochtones dépeçant une baleine

La prise en compte de toutes ces dimensions souligne la complexité de la question de la diversité, qui associe trois éléments fondamentaux : la culture, la biologie, le lieu. Il ne faut en négliger aucun, mais il ne faut pas non plus que l’un d’entre eux domine.

L’identité humaine résulte des différentes interprétations intellectuelles des interactions entre ces éléments, et c’est précisément ici que la globalisation des politiques a l’impact le plus fort. Les valeurs qui prévalent au sein d’une société et qui reflètent ses croyances à un moment donné peuvent être influencées et modelées au cours du temps par l’information scientifique ; mais il n’en reste pas moins que, à tout instant, ces valeurs et ces croyances pèsent davantage dans la définition des politiques publiques que les résultats de la recherche scientifique de pointe.

De ce point de vue, il importe de souligner que la capacité humaine destructive est une composante intrinsèque de l’écosystème, et non pas quelque chose d’extérieur qui puisse en être détaché. La diversité des espèces avec lesquelles nous interagissons de manière plus ou moins intime est grande et la fréquence des contacts s’étend de la symbiose, avec les espèces qui cohabitent de façon plus ou moins permanente avec nous, à des rencontres très rares avec d’autres espèces.

Sans doute l’idée de considérer les humains comme une espèce biologique qui répond aux mêmes grands principes écologiques que les autres espèces rencontre-t-elle de l’opposition.

Certains voudraient, bien au contraire, que les humains soient d’une manière ou d’une autre en-dehors du monde naturel ou distincts de lui.

Pourtant, nous sommes prédateurs d’autres espèces (que ce soit de manière herbivore ou carnivore) pour l’alimentation comme pour d’autres besoins. Comme d’autres espèces, nous transformons les lieux que nous habitons et sommes parfaitement capables de les rendre inhabitables.

Nous sommes également en concurrence avec d’autres espèces pour des ressources, y compris dans les océans. D’ailleurs, l’un des arguments avancé pour justifier la chasse à certaines espèces de baleines (par exemple les baleines minke) est qu’elles sont en concurrence avec les pêcheurs pour le poisson.

Comme le note le chercheur Marc Stevenson ( 02 ), qui s’appuie sur un rapport du Département canadien des pêches et des océans,

«

...là où les êtres humains se considèrent comme partie intégrante des écosystèmes naturels, l’utilisation peut être une excellente stratégie de conservation. Par exemple, aussi bien les Inuit que les scientifiques ont reconnu que les populations de baleines qui font l’objet d’une chasse durable ont moins de maladies, plus de nourriture et un rythme de reproduction plus rapide que celles qui ne font pas l’objet d’une chasse durable.

»

Dans la plupart des pays, ce sont de puissants lobbies qui orientent les politiques relatives à la faune sauvage, qu’il s’agisse de conservation, de chasse ou de gestion. Curieusement, il existe aussi de forts lobbies d’ONG qui plaident pour que des États agissent contre les politiques d’autres États à travers des organismes internationaux comme la Convention sur le commerce des espèces menacées d’extinction ou la Convention sur la chasse à la baleine.

Il n’est pas de mon propos ici de donner tort ou raison, mais simplement de relever l’approche schizophrène que nous avons des questions locales, nationales et globales de gestion de la faune sauvage. Si nous comprenons que nombre de nos paysages terrestres ou marins sont désormais instables, avec des populations qui sont sorties de leur équilibre naturel, il devient clair que la gestion de la faune a un rôle essentiel à jouer, quelles que soient les réticences que le terme « gestion » peut susciter dans certaines perspectives écologiques.

Dans le contexte des débats sur la politique baleinière internationale, l’enjeu de la gestion au sens large est incontournable, compte tenu des tensions complexes et diverses qui pressent la Commission Baleinière Internationale.

Au vu de la remontée de certaines populations de baleines, le souci primordial de l’extinction, sans avoir disparu, a désormais moins de poids que, par exemple, la préoccupation du caractère humain de la mise à mort des baleines, surtout dans un contexte où les produits issus de la baleine ne répondent pas à des besoins pressants.

Il est frappant, cependant, que toutes ces vues émanent du lobby des supermarchés et des cafés occidentaux, et ne prennent guère en considération les préoccupations des communautés baleinières. Cela crée une tension récurrente et à certains égards porte à contradiction entre les objectifs originels de la Convention de 1946 : conserver les ressources baleinières et permettre un développement réglé de l’industrie.

L'observation des baleines comme mode touristique industriel peut devenir un cirque

Une évolution plus récente complique encore les choses, y compris du point de vue utilitaire le plus étroit: de plus en plus, des communautés dans toutes les parties du monde reconnaissent l’existence d’usages des cétacés qui ne passent pas par la consommation et en tirent profit. Les excursions d’observation des baleines et des dauphins représentent désormais une industrie importante pour des communautés qui, dans certains cas, n’ont guère d’autre option économique. C’est le cas d’une communauté maori de l’Île Sud de la Nouvelle-Zélande, qui est devenue opératrice d’excursions d’observation des baleines.

La chose la plus importante est sans doute la compréhension croissante du fait que les baleines ne peuvent pas être envisagées sans référence à leur environnement marin, et notamment aux transformations de cet environnement qui menacent les populations de baleines au même titre que le reste de la biodiversité marine. La pollution de l'eau de mer conjuguées à celles du recensement, de la gestion et de la régulation des populations de baleines, ont encore renforcé les vues des personnes et des pays qui s’opposent à toute reprise de la chasse commerciale à la baleine.

Ce souci se traduit notamment par la revendication d’un vaste sanctuaire qui protégerait une population de baleines qui seraient en tout état de cause à l’abri de la chasse. Et il est clair qu’une approche en termes d’écosystème passe notamment par des zones protégées, quel qu’en soit le statut exact.

Fond de mer invitant pour la faune marine

En dernière analyse, une vision s'impose de plus en plus à l'effet que les baleines auraient, par essence, quelque chose de spécial, au point que chaque baleine mériterait un sanctuaire individuel. Cette suggestion va bien au-delà des exigences de la conservation comme du principe de précaution, qui s’intéressent aux espèces de baleines.

Ce qui manque dans cette analyse des baleines comme « métaphore », c’est que les baleines et les humains partagent un globe où leurs interactions ont été complexes et sophistiquées. Sans doute, depuis un siècle, ces interactions ont-elles été particulièrement brutales et défavorables aux baleines, mais il nous faut de meilleures modalités pour exprimer la complexité des relations qui prévalent, surtout dans les sociétés autochtones.

Comme je l’ai noté précédemment, dans nombre de débats actuels sur les questions d’environnement au niveau national ou international, les humains ne sont pas considérés comme faisant partie de la biosphère, et ne sont certainement pas pris en compte dans la biodiversité. D’une manière générale, nos valeurs restent ambivalentes et mal à l’aise s’agissant du statut des humains par rapport à la nature.

Pourtant, en dernière analyse, il y a du « néronisme » à débattre du droit de chasser les baleines alors que les populations de mammifères marins dans les océans se trouvent très loin de leur équilibre initial et évoluent de manière mal connue et imprévisible – c’est, en d’autres termes, jouer du violon pendant que Rome brûle.

Peter Bridgewater

 
 
 
 

Des chercheurs croient que les cétacés représentent une forme d'évolution convergente vers l'intelligence complexe

 
 

En 2013, y a-t-il un nouveau débat ou sommes-nous englué dans les intérêts financiers des uns et des autres. Le mouvement réclamant la reconnaissance d’une personnalité juridique aux mammifères aquatiques (cétacés) prend de l’ampleur.

Les recherches récentes de Hal Whitehead ( 03 ) y sont pour beaucoup. Lors d'une sortie en mer, il nous parle de ses découvertes pendant qu'à quelques mètres de la coque une des baleines roule sur le flanc, exposant le rose tendre de sa mâchoire, si étonnamment mince et fragile par rapport à son énorme rostre.

Une autre lui passe sur le corps en ondulant, une troisième sort la tête de l’eau à la verticale comme si elle humait l’air, puis se cambre, dos cintré, et replonge dans la mêlée. Le puissant appareil des chercheurs prend photo sur photo tandis que d'autres consignent fébrilement toutes ces interactions dans le journal de bord. 

Cette socialisation, dit Whitehead, est la «colle» qui soude les clans de cachalots.

 Elle ouvre aussi une fenêtre sur la thèse la plus étonnante du biologiste: les cachalots auraient non pas une, mais des cultures. Chaque clan serait unique à presque tous les égards: alimentation, migrations, soin des baleineaux, taux de reproduction. Les cachalots parlent aussi des dialectes différents. Outre les cliquetis d’écholocalisation, ils émettent des vocalisations appelées «codas» qui varient d’un clan à l’autre.

Pensez aux différences entre le vénitien et le sicilien – et sont probablement une manifestation identitaire.«Ces différences ne sont pas innées, mais apprises», dit Whitehead. Les cétacés – de même que les chimpanzés, les éléphants et peut-être certains oiseaux – se distinguent par la persistance de leurs acquis. Transmis de génération en génération, ils contribuent à façonner l’identité du clan.

Les éléments de preuve réunis par Whitehead nous forcent à reconsidérer nos critères de protection des cétacés. Ils nous révèlent en effet que si nous détruisons un groupe de cachalots, d’épaulards ou de dauphins, nous n’anéantissons pas seulement des individus ou une population animale, nous annihilons un dialecte, une technique de chasse, une tradition sociale – bref, une très ancienne culture vivante.

«

Il y a quelques centaines de milliers d’années, la culture était pour l’essentiel marine, affirme Whitehead. Baleines et dauphins ont possédé les cultures les plus avancées de la planète jusqu’à l’apparition d’un drôle d’hominidé bipède

»

Quand Whitehead et son collègue Luke Rendall ont publié leurs résultats dans un numéro spécial de l’influente revue Behavioral and Brain Science, en 2001, quelques critiques scientifiques ont fait la moue, jugeant leurs conclusions «fragiles» et «exagérées». D’autres, convaincus par leur démonstration, en ont fait la pierre angulaire de recherches sur la cognition des cétacés qui se sont poursuivies pendant toute la décennie.

Un tournant s’est produit à Vancouver en février 2012 lors du congrès annuel de l’Association américaine pour l’avancement de la science, le plus grand rassemblement scientifique du monde: un petit groupe de chercheurs et d’éthiciens a présenté, dans une salle pleine à craquer, une proposition qu’il voulait révolutionnaire: la déclaration des droits des cétacés. «Nous affirmons, dit ce texte, que tous les cétacés sont des personnes et ont, à ce titre, droit à la vie, à la liberté et au bien-être.»

La déclaration leur reconnaît dans le même mouvement le droit de ne pas être massacrés, détenus en captivité, vendus, exploités ou arrachés à leur milieu naturel.

Elle a bien sûr été abondamment commentée par les médias du monde entier, en bien le plus souvent, d’un ton plus acerbe ou perplexe dans quelques cas. «L’essentiel, dit Lori Marino, neurobiologiste à l’université Emory d’Atlanta qui a participé à sa rédaction, c’est qu’on la prend au sérieux.»

La déclaration n’est pas contraignante, et rien ne dit que ses promoteurs réussiront à lui donner force de loi. Ils aimeraient la soumettre à l’assemblée des Nations unies. Dans un autre contexte, Marino et certains signataires collaborent avec le Projet des droits non humains, organisation qui s’apprête à entamer les premières poursuites destinées à faire tomber le mur juridique séparant les êtres humains des autres créatures vivantes.

«Nous voulons que les cétacés soient reconnus par le droit  – qu’un dauphin ou une baleine soit le plaignant, explique Marino. Il doit bien y avoir quelque part un juge prêt à entendre une cause de ce genre. La science est avec nous

 
 

Il serait impensable de massacrer des cétacés
s'ils étaient considérés comme des personnes

 
 

L’argument principal sera que baleines et dauphins sont des personnes, comme les êtres humains. «Le statut de personne est reconnu aux êtres humains parce qu’ils possèdent un certain nombre d’attributs, dit Marino. Ils sont conscients, intelligents, complexes, autonomes, cultivés, etc. Si on admet cette définition – et c’est elle qui, sous une forme ou une autre, figure dans les constitutions et autres législations du monde entier – alors les dernières découvertes scientifiques démontrent que les cétacés y répondent aussi. Ils sont donc des personnes non humaines.»

L’heure des droits civils semble avoir sonné pour les cétacés – à condition que les preuves scientifiques sur lesquelles s’appuie la déclaration soient valables. Si oui, quelles sont les conséquences juridiques et morales d’une extension du statut de personne aux cétacés? À quoi pourrait bien ressembler une «nation cétacéenne»?

Le plus influent – et le plus controversé – des acteurs de ce retournement d’opinion est un brillant médecin et neurophysiologiste qui a fait sa marque durant les années 1960 appelé John Cunningham Lilly.

Il était l’un des premiers chercheurs et promoteurs de l’intelligence des dauphins. Doué d’un sens inné du spectacle, il imagine, entre autres, de leur enseigner à pépier des phrases en anglais. Décédé en 2001, les médias l’adoraient.

Ses livres se vendent comme des petits pains et inspirent une génération de biologistes marins. Ses résultats et articles scientifiques sont si bien accueillis qu’il n’hésite pas à faire des proclamations radicales: «Dauphins et baleines doivent avoir les mêmes droits individuels que les êtres humains.» Il considère la recherche sur la communication des cétacés comme un enjeu capital pour la civilisation humaine, car «nous devons apprendre quels sont leurs besoins, leur morale, leur philosophie. Les extraterrestres sont ici, au fond des mers.»

Lori Marino pense que l’octroi d’une personnalité juridique et de droits fondamentaux aux cétacés forcera la Commission Baleinière Internationale C.B.I. à corriger les dernières failles du traité, rendant la chasse beaucoup plus difficile pour tout le monde. Cela pourrait aussi mettre fin à la captivité des baleines et dauphins, ce qui handicaperait les parcs d’attractions à la SeaWorld, mais profiterait aux entreprises qui vivent de l’observation des baleines dans leur milieu naturel, activité touristique en expansion rapide qui rapporte plus de deux milliards de dollars par an et emploie plus de 13 000 personnes dans le monde.

Pour la sensibilité humaine, cette reconnaissance est une nouvelle révolution. Le concept de «conscience cétacéenne» attend depuis un demi-siècle le jour où il cessera d’être une hypothèse passionnément défendue par une minorité pour devenir une idée largement acceptée. Un certain nombre de chercheurs croient – déclaration à l’appui – que ce jour est venu. 

 

 
 

Et l'intelligence est-elle au rendez-vous scientifique ?

 
 

La partie du cerveau des baleines qui intrigue le plus Lori Marino, c’est le système limbique, le régulateur des émotions chez les mammifères. À certains égards, note-t-elle, celui des cétacés est plus plissé que le nôtre. Il est en outre si volumineux qu’un lobe supplémentaire, dit paralimbique, pénètre dans le cortex. Sa position laisse penser qu’il est impliqué dans une fusion sans équivalent connu entre émotion et cognition, peut-être un mélange de communication et de conscience que nous ne comprenons pas.

«

Les cétacés sont probablement les mammifères les plus sociables, communicatifs et coordonnés de la planète, êtres humains compris, dit Marino. Par exemple, jamais un épaulard sauvage n’en tue ou n’en blesse gravement un autre bien qu’ils se disputent les mêmes proies et partenaires sexuels et qu’il y ait des affrontements. Dans cette société-là, la violence est bannie, et la répartition des ressources entre les clans d’un même secteur se fait de manière pacifique
– chose qui nous échappe encore à nous, pauvres humains  
                          - Lori Marino

»

Nous sommes dans l'embarcation sur la Mer de Cortez et l’une des plus grandes baleine femelles nous guette, le rostre pointé vers le ciel comme un massif périscope, les yeux au ras de l’eau. J’ai l’impression d’être scruté par une intelligence étrangère.

Sensation excitante et déconcertante à la fois, comme si j’étais invité à un dialogue auquel je ne suis pas préparé.

C’est ce que doivent ressentir certains critiques de la déclaration. Tasha Kheiriddin, chroniqueuse et analyste politique du journal National Post, s’est empressée de souligner que, pour avoir des droits, on doit adhérer à un contrat social, chose impensable entre animaux et humains.

«

Un animal n’a pas de biens en propre. Il n’est pas assujetti à l’impôt. Il ne peut pas être tenu responsable de ses actes, juridiquement ou autrement: n’espérez pas faire un procès à un dauphin qui vous a mordu ou a détruit votre bateau      - Tasha Kheiriddin

»

Lori Marino réplique qu’il y a d’autres façons d’envisager la question. «Nous n’attendons pas des petits enfants qu’ils prennent des responsabilités, dit-elle, mais nous les considérons quand même comme des personnes.»

Si on s’en tient aux droits élémentaires, poursuit-elle, il est très difficile de récuser la déclaration. «Nous ne disons pas que les dauphins devraient aller à l’école ou voter – ce serait absurde. Nous voulons que les droits d’une espèce soient fondés sur ses besoins essentiels. S’agissant des cétacés, cela se résume au droit de ne pas être mis à mort, torturés ou emprisonnés, de vivre en liberté dans leur milieu naturel. Des choses élémentaires

En lisant l'intervention de Kheiriddin, cette chroniqueuse de droite et analyste des politiques publiques pour le journal National Post, JosPublic ne peut s'empêcher de faire le lien avec cette douloureuse réalité à savoir que les entreprises ont des droits qui ressemble étrangement aux humains, pourtant c'est une chose non tangible une entreprise. Ce me rappel aussi la position du Parti Conservateur du Canada et certains éditorialistes religieux ou/et de la droite politique qui voudraient bien faire légiférer le parlement canadien sur le statut juridique du fœtus en tant que personne et ainsi bloquer les possibilités d'avortement. Cela permettrait d'accuser de meurtre toute femme choisissant de subir un avortement. À mon avis, un foetus, pas plus une baleine d’ailleurs, ne pourrait poursuivre en justice Tasha Kheiriddin pour sa pratique d'obscurantisme rédactionnel dans ce journal qui lui offre une tribune.


Commentaire
JosPublic

 
 

Qu’est-ce qu’une personne?

 
 

À première vue, la perspective de Marino est conservationniste, mais en observant les cachalots, je prends conscience qu’elle recèle quelque chose de neuf, une notion qui a rapport avec notre intelligence, pas seulement avec celle des cétacés.

Nous qui avons toujours cherché dans les étoiles les signes d’une autre vie intelligente, nous commençons à soupçonner qu’elle existe ici-bas, mais ce que nous en savons – le fait que, pendant 35 millions d’années, les cétacés ont possédé les plus gros cerveaux et les cultures les plus avancées de notre planète – ne nous permet pas de déterminer sa nature profonde. .

Alors que nos ressources intellectuelles sont massivement consacrées à la manipulation des objets et des idées, les capacités affectives et cognitives des cétacés semblent plutôt investies dans les rapports sociaux qu’ils entretiennent les uns avec les autres. N’ayant pas de mains, ils ne peuvent pas manipuler leur environnement, mais leur cerveau le perçoit d’une manière qui nous échappe.

Reste que nous pouvons connaître et comprendre au moins quelques facettes de cette étrange intelligence. Comme l’attesteraient tous ceux qui ont un chien ou un chat, nous savons assez facilement si un animal est agressif, affectueux, calculateur même, parce que nous partageons ces traits-là. Je peux comprendre la soif de caresses des cachalots, leur loyauté mutuelle, leur curiosité. Et je ne parle que des comportements qui se laissent observer.

La science nous suggère d’autres points communs: la capacité d’élaborer une culture, de communiquer, d’inventer. En comparant les intelligences animale et humaine, on se rend compte qu’il y a toujours une part de différence et une autre de similitude; les proportions varient d’une espèce à l’autre, c’est tout.

Ainsi, ce que nous avons de commun avec une bactérie est beaucoup plus limité que ce que nous partageons avec une baleine et encore plus, peut-être, avec notre proche parent le chimpanzé. D’une certaine manière, le mystère de la communication entre les animaux et nous n’est qu’une extension du vieux problème de la communication humaine: nous ne pouvons jamais appréhender la totalité d’une expérience vitale – d’autant moins que l’autre a grandi dans un milieu culturel différent – mais il existe de larges zones de chevauchement que la science, l’empathie et l’imagination peuvent élargir.

Qu'est-ce qu'un personne: un être, certes, mais doté d’un attribut issu de notre rapport à lui. Quand nous reconnaissons l’existence d’une personne, nous admettons qu’il y a là un autre point de vue, fort d’une cohérence interne et d’une intégrité spécifiques.

Quoi qu’il arrive sur le plan juridique au cours des années qui viennent, l’octroi de ce statut à des animaux est un choix personnel avant tout. Chacun de nous tranchera la question différemment, mais la vraie promesse de la nation cétacéenne réside dans notre aptitude collective à reconnaître le foisonnement de cultures et d’histoires étrangères qui nous entourent.

Nous sommes invités à rallier la communauté de la Nature, à nous rattacher aux autres «personnes» de la planète comme par une invisible toile d’écholocalisation.

Jeff Warren
journaliste indépendant

 
 

Sources : Peter Bridgewater

Il est actuellement professeur invité à l'Université des Nations Unies. Il préside pour la Grande Bretagne le comité conjoint de la conservation de la nature. Il a été secrétaire général de la Convention relative aux zones humides d’importance internationale (Ramsar)

Jeff Warren, journaliste indépendant

Choix de photos, réaménagement de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 31 juillet 2013

 

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Notes & Références encyclopédiques:

01
 

Bryden, M.M. 1993. « Marine mammals and conservation in the Antarctic marine system », Australian Zoologist, 29, p. 63-76.

 

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02
 
 
 

Stevenson, M.G. 1997. « Introduction », in Stevenson, M.G., Madsen, A. & Maloney, E. (dir. publ.), The Anthropology of Community-Based Whaling in Greenland, Studies in Whaling, 4, Université de l’Alberta / Institut circumpolaire canadien, p. 3-15.

 
 
 

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03
 
 
 
 
 
 
 

Hal Whitehead, biologiste - Centre de recherche - Sur le site de l'Université de Dalhousie en Nouvelle-Écosse, Canada. Il est aussi conférencier pour le cercle Ted

 
 
 
 
 
 
 
 
 

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Bibliographie

Bridgewater, P.B. 1995. « The International Whaling Commission (iwc) : anachronism or future perfect ? », dans Herr, R. (dir. publ.), Antarctica Offshore : a Cacophony of Regimes ? Hobart, Institute of Antarctic and Southern Ocean Studies, p. 37-41.

Gambell, R. 1995. « Management of whaling in coastal communities », dans Blix, A. S., Walløe, L. & Ulltang, Ø. (dir. publ.), Whales, Seals, Fish and Man, Amsterdam, Elsevier, p. 699-708.

— 1997. « The International Whaling Commission today », in Pétursdóttir, G. (dir. publ.), Whaling in the North Atlantic, Reykjavík, Fisheries Research Institute, University of Iceland Press, p. 47-65.

Lynge, A. 1993. The Story of the Inuit Circumpolar Conference, Nuuk, Groenland, icc.

National Task Force on Whaling 1997. A Universal Metaphor : Australia’s Opposition to Commercial Whaling, Rapport public, Canberra, Commonwealth of Australia.

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