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Joker "le film": L’apothéose de la culture de la mort.
Une idéologie du nihilisme destructeur

« C’est un film sur la lente descente d’un homme dans la folie, rien de plus », me dit-il.  C’est ainsi que le guichetier me prévint après que je lui dis quel film j’allais voir : Le Joker.  Pourquoi est-ce que le guichetier s’est senti obligé de me résumer le film ?  Comme s’il avait répété cette phrase à l’excès, pour la servir aux spectateurs, telle une mention d’avertissement, à savoir que la fiction apocalyptique du film pourrait générer des vocations.

 
 
 

 Le Joker et l’idéologie du nihilisme destructeur
Extrait d'un texte de
Jeffrey A. TUCKER

 
 

Cela dit, son synopsis me rassura dans une certaine mesure.  J’avais dû me traîner pour aller voir le film dont tout le monde parlait.  Les bandes-annonces elles-mêmes donnaient la chair de poule.  La vie est déjà assez compliquée sans qu’on ait besoin de films qui viennent y ajouter de la tristesse, ce qui est précisément la raison pour laquelle je ne vais voir d’habitude que des films exaltants.  Toutefois, je me fis violence pour aller voir celui-ci.

Dans le film, le Joker s’appelle Arthur Fleck.  Comédien raté, en proie à de graves troubles du comportement, il vit chez sa mère et tente de gagner sa vie comme clown dans les rues d’une Gotham City étrangement familière – "une métropole traversée de fractures irréductibles, sorte de synthèse de l’Amérique contemporaine en pleine faillite morale."

Dès la scène d’ouverture, Arthur est roué de coups par des gamins dans la rue, sans raison.  Ainsi que le relève le magazine britannique The Economist, “dans un Batman traditionnel, Arthur reviendrait prendre sa revanche sous les traits du Joker une ou deux scènes après son passage à tabac”. 

Mais pas dans ce film-là :

 
«

C’est la même violence qui se reproduit encore et encore. Les malheurs, les humiliations, la maltraitance infligée par une société insensible s’enchaînent, tout comme les mornes couloirs éclairés par des néons crépitants.

»
 

Ce guichetier avait raison, de façon superficielle.  Le film est en effet l’histoire d’un seul type.  Même après avoir vu le film, je ne pensais qu’à cela.  Après la séance, je me trouvais plongé dans une aura que beaucoup ont mentionnée avant moi, une aura dont on ne parvient pas à se séparer.  Elle vous accompagne chez vous, jusque dans votre lit, vous vous réveillez le lendemain matin et vous avez toujours cette face hideuse dans les yeux.  Vous vous remémorez les scènes du film.  Puis vous commencez à vous rappeler des passages, qui petit à petit commencent à avoir une cohérence, pas morale mais plutôt narrative.

Dois-je rappeler que ce fut également une projection extrêmement déplaisante, le film de plus de deux heures le plus pénible qu’il m’ait été donné de regarder.  Mais chaque prise de vue est également sublime et captivante.  La musique est parfaitement adaptée.  Et le travail d’acteur ne ressemble pas à de la comédie.

En ce qui concerne l’histoire « d’un seul type », c’est un peu difficile à justifier.  Il y a les scènes de rues. Les métros remplis de gens portant des masques de clowns, en route pour la manifestation.  L’homme d’affaire riche, avec pignon sur rue qui se présente à la mairie et les manifestations que cette candidature engendre.  L’étrange façon dont ce personnage dérangeant et violent devient un héros populaire dans les rues.  Il existe sûrement une dimension plus importante dans ce personnage.

Bien sûr, j’ai lu les inévitables disputes sur Twitter sur la signification du film. C’est pro antifas! C’est une mise en garde conservatrice contre les manœuvres politiques extrémistes! C’est une campagne diffamatoire de droite contre la dérive gauchiste du camp démocrate! C’est une apologie gauchiste en faveur d’un soulèvement des travailleurs contre les élites, donc bien sûr qu’il va falloir casser des œufs pour faire cette omelette !

Le problème est qu’aucune de ces hypothèses n’explique les circonvolutions de la trame narrative ni la gêne et l’ambiguïté que le film suscite chez les spectateurs. Cela m’a pris une journée complète pour trouver une théorie alternative. Ma thèse s’applique sûrement à toutes les versions du Joker que ce soit en bande dessinée ou à l’écran, mais cette version-ci est particulièrement visionnaire parce que son seul point de d'accent est uniquement sur ce personnage, avec la description de sa vie antérieure la plus élaborée à ce jour.

Joaquin Phoenix

Todd Phillips
directeur du film The Joker 2019

Les problèmes commencent avec les échecs de sa vie personnelle. Même si ce type a des problèmes mentaux, on se surprend à penser parfois qu’il n’est peut-être pas complètement irrécupérable. 

Il pourrait encore fonctionner normalement.  Il peut s’en sortir, de la même manière que chacun d’entre nous, qui traîne ses casseroles. 

Le comédien Joaquin Phoenix fait un travail remarquable d’aller-retour entre la normalité et la folie.  Il semble se comporter normalement lorsqu’il est avec sa mère, et avec sa petite amie passagère.  Ses interactions humaines ne sont pas totalement anéanties par son excentricité.

Et pourtant certaines circonstances de sa vie le conduisent à perdre le goût de la vie telle qu’elle est.  Il perd tout espoir et se complaît totalement dans son désespoir, jusqu’à en faire son mode de vie. 

Puis il se laisse aller à faire le mal et découvre quelque chose qui le valorise: sa conscience ne propose pas de correctif à ses méfaits.  Au contraire, le mal qu’il fait le valorise et lui donne de l’importance.

Pour résumer: sa vie est un échec; il a finalement trouvé quelque chose qui marche dans sa vie.  Et il l’accepte totalement.

Qu’est-ce donc qu’il accepte totalement ?  Cela a un nom particulier dans l’histoire des idées: le nihilisme destructeur.  Ce n’est pas qu’un penchant; c’est une idéologie; une idéologie qui prétend influencer l’histoire et donner un sens à la vie.

Cette idéologie postule que le seul intérêt de l’action dans la vie d’un individu est de détruire ce que les autres créent, y compris la vie.  Cette idéologie devient nécessaire parce que faire le bien semble être devenu presque impossible, parce que nous avons tous besoin de « faire la différence » dans le monde pour trouver un sens à notre propre vie, et parce que faire le mal est facile.  L’idéologie du nihilisme destructeur permet à une personne de rationaliser le fait que le mal a au moins une utilité, celle de préparer le terrain pour un stade meilleur de la société dans le futur... 

La nouvelle mouture cinématographique du Joker est inspirante puisqu’un nombre incalculable de bimbos de la presse aux ordres semble craindre que cet opus puisse inciter certains blancs-becs laissés pour compte à passer à l’acte.

 

 
 

La démesure comme purge salvatrice
par Patrice-Hans PERRIER

 
 

Hommage à la démesure au cœur du quotidien des « cerveaux dérangés », cette nouvelle production hollywoodienne semble mettre la table pour un procès en règle de notre société post-industrielle.  Société du paraître où les plus faibles sont prestement mis en quarantaine, en attendant qu’on les euthanasie.

C’est dans ce contexte que la figure, désormais, emblématique du Joker nous interpelle, comme si le « mal ordinaire » qui dort dans les eaux mortes de l’Amérique finissait par engendrer des « misfit » [mésadaptés] qui représentent un danger pour la sécurité des pharisiens aux commandes.

Un critique sur le web parle de la nouvelle incarnation du Joker par l’acteur Joaquin Phoenix en le dépeignant comme « …un mec qui pète un plomb après en avoir pris plein la gueule… »

De fait, la nouvelle version de cette histoire épique met en scène un Joker qui personnifie tous les mésadaptés de notre société vénale plongés au plus profond de leurs insolubles contradictions.  Le mal et le bien n’existent plus.  Seule, la folie ordinaire causée par la souffrance au quotidien exulte au gré d’un magnifique carnaval sadique et dionysiaque.  Le mal-être finit par percoler le plus naturellement du monde à travers les vaisseaux sanguins d’une société qui ressemble à s’y méprendre à un vaste camp d’internement psychiatrique.

 

Internement et torture comme modus operandi

De facto, l’extraordinaire attirance générée par les antihéros de la trempe d’un Joker proviendrait du fait qu’ils personnifient une hypothétique revanche prise en charge par toutes les victimes des ordres psychiatriques, paramilitaires, mafieux et pseudo-religieux aux commandes du grand œuvre qui consiste à massacrer l’innocence stricto sensu.  C’est justement ce phénomène libidinal qui fascine les foules depuis plus d’un siècle déjà.

La revanche sanglante du fou qui a été castré chimiquement, qu’on a édenté et électrocuté jusqu’à plus soif, prostré dans sa camisole de force et bafoué en son âme, cet appel d’air plonge littéralement les foules cinéphiles dans un état extatique.  Et, cette fois-ci, il semblerait que la presse officielle aux abois n’ait pas du tout apprécié cette sordide mise en scène, craignant qu’une part importante du public ne finisse par se transformer en émule du Joker.  L’internement et la torture représentant, in fine, la façon de faire d’une société construite sur le modèle d’une machine à générer toujours plus d’aliénation.

Bande annonce du film Joker 2019

Une rédemption à l’envers

La dernière version cinématographique du Joker, mise en scène par Todd Phillips et son acolyte Joaquin Phoenix, est plutôt réaliste et s’inspire du style des polars mis en scène par tous les Scorsese des années 1970.  C’est avec cette idée en tête que l’on peut facilement dresser un parallèle entre le Joker de Todd Phillips et le Taxi driver de Scorsese dans un contexte où c’est l’univers des mégapoles qui génère son lot de dégénérés. 

Ainsi, la folie, à plus forte raison si elle exulte au gré d’une orgie punitive, représente-t-elle une sorte de vengeance divine, ultime catharsis qui agit comme une rédemption à l’envers.

 

Traduction du texte apparaissant dans la photo ci-dessus
Le pire dans la maladie mentale, c’est que les gens s’attendent
à ce que vous vous comportiez comme si vous ne l'aviez pas.

 

Un immense vide existentiel 

S’il faut bien racheter les crimes de cette société, autant faire payer des boucs émissaires qui le méritent après tout.  C’est ce que semblent insinuer ces deux opus américains en mettant en scène des déséquilibrés qui agissent comme des agents dormants, des forces létales qui attendaient leur moment pour se mettre en action et emporter les restes de la pudibonderie d’une moraline mise en scène par les bourreaux de la Société du spectacle.

Malheureusement, une fois que l’expiation s’est traduite par de généreux bains de sang et que la catharsis s’est apaisée, il ne reste plus rien qu’un immense vide existentiel.

Une fois purgée de son lucre, de son stupre et de sa vénalité congénitale, la société reprend ses bonnes vieilles habitudes et la « violence ordinaire » peut se remettre à fonctionner imperceptiblement à travers les rouages d’un ordo marchand qui règle tous les rapports humains.

Toute la grandeur d’un Scorsese consiste à pointer l’éclairage en direction des avocaillons, des malfrats et des dames de la bonne société afin de nous les montrer dans leur plus simple appareil.  Tels des cafards, les acteurs de cette société du jeu et de la ripaille se mettent à courir dans tous les sens dès lors qu’un justicier dément les a pris pour cible.

 

Purger le mal à défaut de propager l’amour

Bien évidemment, cette purge fait le bonheur du cinéphile, trop désireux de fuir ses propres responsabilités afin de se réfugier dans cette funeste némésis.  N’empêche, la « violence ordinaire » de nos congénères mérite bien, si l’on entre dans la tête des cinéphiles, quelques funestes représailles … afin qu’une poignée de complices des méfaits de cette abominable société expient pour leur complaisance.

Toutefois, c’est un fantasme de guerre civile qui couve derrière toute cette folie vengeresse et meurtrière. Et, à force de vouloir purger le mal, c’est la vie dans son plus simple appareil qui en prend pour son grade !

On retrouve derrière toute cette soif de revanche quelque chose de proprement puritain, de typiquement états-unien.  Il n’est donc pas surprenant que les grands studios "Majors" d’Hollywood aient consenti à produire cette version du Joker qui sort des sentiers battus pour s’épancher sur la déchéance sociale d’une Amérique qui ne parvient plus à produire que de la haine et de la violence.

Véritable machine à tuer les masses, Gotham City n’est plus la cité néo-médiévale dépeinte dans les DC Comics (bandes dessinées), mais elle ressemble à s’y méprendre à nos froides mégapoles actuelles.  On n’y forge plus des citoyens libres, mais des mésadaptés incapables d’assumer la moindre responsabilité puisqu’ils n’ont plus rien à dire.  L’atonie et la souffrance des masses produisent leurs propres bourreaux, sommes-nous tentés d’ajouter.

En finir avec les « déchets humains »

Le Joker représente l’ancien citoyen de la cité dévoyée qui s’est mué en mésadapté au gré du processus de la marchandisation des corps et des esprits.  Les élites aux commandes ayant décidé d’en finir avec les « déchets humains », il convient de priver le commun des mortels de la moindre parcelle de liberté.

Les contribuables confinés dans des habitations insalubres et incapables d’assurer leurs fins de mois attendent, patiemment, d’être immolés par de nouveaux bourreaux.

Cette fois-ci, contre toute attente, les bourreaux ne sont plus Staline, Hitler ou Mao, mais des inconnus mésadaptés qui, après avoir « pété les plombs », entreprennent de purger l’humanité de son trop-plein d’hypocrisie.  Mais, au lieu de s’en prendre aux responsables de leur aliénation, tous les Joker de nos sociétés moribondes se contentent d’abattre les « agneaux silencieux » qui peuplent nos métropoles.

Le Joker fait le sale boulot de l’oligarchie en instituant les bains de sang collectifs comme rituel expiatoire du XXIe (21e) siècle.

 

 

Source:  Jeffrey A. Tucker est directeur de la publication de l’American Institute for Economic Research. Il a publié huit ouvrages traduits en cinq langues, dont récemment The Market Loves You. Patrice-Hans Perrier: Écrivain et journaliste québécois

Choix de photos, collection de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Mise à jour le 19 octobre 2019

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