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Retour à : Plan du site - MétéoPolitique - Société- Vision du monde - Analyses & Opinions - Gaétan Breton

" l'homo fabulator" - "l'humain fabulateur" partie 2
Attention, le sol n'est pas 'sol'ide

Le 20 novembre 2019, j’ai touché au caractère intangible des institutions sociales, notamment des entreprises.  Cette fois, j’aimerais en remettre une couche en remettant en cause le caractère tangible de ce qu’on croit voir.

 

 

 

 

 
 

Je l’ai vu, de mes yeux vu

 
 

Le processus scientifique se définit d’abord comme une théorie de la connaissance.  En fait, une théorie de la connaissance est une théorie du sujet tentant de connaître.  Qu’est-ce ce que l’on peut connaître de ce qui nous entoure et comment évaluer la valeur de cette connaissance? 

Voilà bien une vieille question qui est à la base de la discipline qu’on a longtemps appelée la logique et dont maintenant les mathématiques et la philosophie se sont partagés la pauvre dépouille.

Instinctivement, nous sommes tous des positivistes.  C’est-à-dire, trivialement : ‘rien qu’à voir on voit bien’. Mais, il ne faut pas gratter longtemps pour se rendre compte que ça ne marche pas comme ça.

  • Voyons-nous vraiment ce que nous voyons?;

  • Les recherches montrent d’abord le « scotome », c’est-à-dire le point d’attache du nerf optique, le trou noir qui est rempli, compensé par le cerveau. Le cerveau le fait à partir de nos expériences;

  • Ensuite, on s’est rendu compte que la majeure partie de ce que nous croyons être la vision est une production du cerveau;

  • Que voyons-nous vraiment?

Plus on se croit ‘pragmatique’, plus on se prétend positiviste, même si on l’ignore, en vrais M. Jourdain de la philosophie.  Si on n’est pas positiviste, on est subjectiviste ou constructiviste et, dans ce dernier cas, on admet que notre connaissance est fortement construite à partir de ce que nous sommes et de ce que nous avons appris et qui, au bout du compte, forme la trame de notre être.  À partir du moment de cette constatation, nous commençons à marcher avec moins d’assurance.

Nos sens ne sont pas parfaits, nous en verrons des exemples plus loin.  L’histoire de la science est celle du développement d’instruments pour pallier aux faiblesses de nos sens.  Ce qui nous conduit à réaliser qu’il y a plein de choses autour de nous dont nous n’avons pas conscience parce que nos sens n’ont pas la finesse pour les capter.

Les ultrasons en sont un bon exemple. Les chiens les entendent, ou du moins le croit-on, mais l’appareil auditif humain demeure cantonné à l’intérieur d’un espace sonore relativement limité en termes de fréquences.  Accrochons-nous bien à notre LA 440 vibrations par seconde (exemple: référence pour accorder un piano), car nous ne sommes pas équipés pour la musique des sphères.

 

Jean-Jacques Ampère

Jean Piaget

« Pourtant, J.-J. Ampère disait déjà au début du XIX (19)e siècle que la sensation est un simple symbole et que ceux qui admettent son adéquation aux objets sont comme les paysans (je dirais: comme les enfants), qui croient à une correspondance nécessaire entre le nom des choses et les choses nommées. »  (Piaget, J., 1970, p. 82). Piaget, J., 1970, Psychologie et épistémologie, Gonthier, Paris.

 

Ferdinand de Saussure
1995. Cours de linguistique générale, Payot, Paris

On n’est sûr de rien.  Saussure nous a appris l’arbitraire du signe, maintenant nous devrons apprendre l’arbitraire de la sensation (au sens d’effet produit par les sens).

 

L’intuition

 
 

Maintenant, il faut se débarrasser du concept d’objectivité, si cher aux positivistes et aux comptables, bien que les seconds soient inclus dans les premiers.  Mais l’objectivité en sciences consiste à nier la science, ce qui est ridicule.

Heinrich Hertz

« Selon le plus naïf des inductivistes, la base de la connaissance scientifique est fournie par les observations faites par un observateur dénué de tout préjugé.  Si on l’interprète à la lettre, cette position est absurde et intenable.  Pour l’illustrer, imaginons Heinrich Hertz, en 1988, effectuant l’expérience électrique qui lui permit d’être le premier à produire et à détecter les ondes radio.  

S’il avait été parfaitement innocent en effectuant ces observations, il aurait été obligé de noter non seulement les lectures sur différents mètres, la présence ou l’absence d’étincelles à différents lieux critiques dans les circuits électriques, la dimension du circuit, etc., mais aussi la couleur des mètres, les dimensions du laboratoire, le temps qu’il faisait, la pointure de ses chaussures et un fatras de détails sans aucun rapport avec le type de théorie qui l’intéressait et qu’il était en train de tester. »
(A.F. Chalmers, 1987, Qu'est-ce que la science?, La Découverte, Paris)

Alan F. Chalmers

 

Mais la science est aussi une institution et, comme telle, elle doit se fabriquer ses mythes de fondation qui explique pourquoi elle est la meilleure et, conséquemment, pourquoi elle doit avoir le dessus sur les autres productions de l’esprit.

Quand toute connaissance était réputée venir de l’esprit, l’époque de la ‘raison pure’ comme disait Kant, cela allait de soi, mais maintenant que la phénoménologie a gagné, la science est expérimentale ou elle n’est pas.  Donc, son mythe doit se refaire autour de ce pôle épistémologique (qui n’est pas un paradigme, mais une façon de les construire).

On peut toutefois trouver des définitions plus acceptables de l’objectivité comme celle qui suit.  Elle demeure cependant fortement entachée de positivisme dans la mesure où on prétend arriver à éliminer les préjugés.

Emmanuel Kant

« L’objectivité n’est pas ici comprise comme une abstraction inhumaine et hors du temps qu’est l’absence de parti pris; elle est définie comme une attitude d’appréhension du réel basée sur une acceptation intégrale des faits (ou l’absence de filtrage des observations autre que celui de la pertinence), sur le refus de l’absolu préalable (ou l’obligation du doute quant à toute conception préexistante) et sur la conscience de ses propres limites. »

 

Mais, pour accepter intégralement les faits il faut être en mesure de les percevoir pour ce qu’ils sont.  C’est là que nos pauvres sens tombent largement à court de l’objectif.

 

Science et vérité

 
 

Si la science avait la vérité, elle fermerait ses portes, car reconnaître que la vérité peut évoluer c’est lui enlever tout son contenu véritable, et que serait la vérité sans contenu véritable?  La vérité est une catégorie religieuse et, nous remarquerons, qu’elle a, dans ce domaine, une forte tendance à demeurer immuable.

Soit dit en passant, les mathématiques ne sont pas la vérité.  Elles sont un langage.  Un et un font toujours deux, nous serine-t-on constamment dans une belle ignorance de Prévert; ‘répétez dit le maître’.

Tant qu’on ne dit pas deux quoi?  Essayez de séparer 2 pommes entre deux enfants, l’une sera plus grosse, plus rouge, plus brillante, moins talée et dites-moi si un et un ne font pas qu’un et demi, par hasard.  Quand on s’extrait du monde, on peut faire tourner tous les systèmes qu’on veut dans le vide sidéral.

Nous tressaillons un peu sur notre permafrost menacé par le réchauffement climatique qui n’existe pas (Trump).  Mais qu’est-ce qui existe?  Malheureusement Trump, me direz-vous.

Jacques Prévert

« Ce livre traite du procès par lequel la communication crée ce que nous appelons réalité.  Cette formulation peut de prime abord paraître des plus singulières, car on ne doute pas que la réalité est ce qui est, et la communication une simple manière de l’exprimer ou de l’expliquer.   En fait, il n’en est rien, Comme ce livre le montrera, notre idée quotidienne, conventionnelle, de la réalité est une illusion que nous passons une partie substantielle de notre vie à étayer, fût-ce au risque considérable de plier les faits à notre propre définition du réel, au lieu d’adopter la démarche inverse. »

Watzlawick, P., 1978, p. 7. Watzlawick, P., 1978, La réalité de la réalité, Éditions du Seuil, Paris

Paul Watzlawick

 

Notre cher Watzlawick l’a dit.  Pour stabiliser le sol, nous sommes prêts à faire beaucoup de choses et ainsi donner une épaisseur à nos illusions.
 

Aristote disait déjà :

Aristote

« Le vraisemblable est préférable au vrai, car le vrai n’est pas toujours vraisemblable »

 

 Tout le monde qui a un/une conjoint(e) sait que le vraisemblable est préférable au vrai.

 

Prenons pour acquis

 
 

Pour s’aider un peu, on a inventé la prémisse.  Nous avons besoin de prémisses, c’est ce que Chalmers voulait dire plus haut, mais quand elles deviennent absolument incompatibles avec le monde qui nous entoure, nous avons un problème, qui nous mène droit aux élucubrations d’un Milton Friedman.

Milton Friedman

En comptabilité, on fonctionne massivement sur la prémisse.  Les recherches basées sur le Capital Asset Pricing Model (CAPM) prennent pour prémisses des choses qui n’existent pas.  Bref, on fabrique du réel supposément solide, mais très branlant, pour ajouter encore plus d’étages, bien plus branlants encore.

 

 

Qui voit? Nos yeux ou notre cerveau

 
 

Nous VERRONS que ce sont les deux. Le problème est de séparer l’apport de l’un et des autres.

 

«On peut donc soutenir que la vision est l’ensemble des mécanismes qui établissent des liens entre des groupes de points, qui dégagent leurs rapports et leurs caractéristiques. L’image n’acquiert une signification que lorsqu’elle est structurée ». (Groupe μ 1992, Traité du signe visuel. Pour une rhétorique de l'image. Seuil, Paris.)

 

Photo: Le Groupe μ 1970, de gauche à droite : F. Pire, J.-M. Klinkenberg, H. Trinon, J. Dubois, F. Edeline, P. Minguet.

 

 Pas trop loin de l’écran, s’il vous plaît!

 

« La loi de proximité n’en est pas moins valable aussi pour des images statiques en deux dimensions, et s’énonce comme suit:  L’importance qu’accorde le système visuel à un indice relatif est inversement proportionnelle à l’éloignement apparent de l’objet-test et de l’objet inducteur. »

Dans le vocabulaire de ces expérimentateurs, l’objet-test, ou plus simplement le test, est celui sur lequel s’opère l’effet alors que l’indicateur est l’élément qui produit l’effet. Les indices relatifs sont des informations sur les relations perceptives entre objets (…):

« En l’absence d’indices relatifs, le monde semblerait fait de parties indépendantes et nous aurions la plus grande difficulté à réagir de façon sensée dans un monde ainsi fragmenté. »

 

 Le Groupe µ prétend qu’un aveugle de naissance qui, opéré plus tard dans sa vie, se mettrait à voir ne pourrait pas différencier les formes comme le tout jeune enfant qui tente désespérément de marteler sa vérité au triangle pour le faire entrer dans le rond.  Un jour, il ‘apprend’, si c’était évident, voir suffirait.

 

« La notion de forme fait, quant à elle, intervenir la comparaison entre diverses occurrences successives d’une figure, et mobilise donc la mémoire. On sait qu’un aveugle de naissance opéré, quoique percevant le cercle ou le triangle, ne pourra distinguer ces deux types de figures avant un certain apprentissage.  Il n’y a donc de forme que lorsqu’une figure est décrétée semblable à d’autres figures perçues».

 

Ainsi

 

« La forme est une prédictibilité partielle ».

« Les formes n’existent pas en elles-mêmes, elles ne sont que perçues ».

 

 

Prenons l’exemple du cinéma. Comme vous voyez bien.

  • Un film n’est jamais qu’une série d’images fixées;

  • C’est un phénomène d’optique qui fait qu’avec le bon nombre d’image et la bonne vitesse, nous percevons le mouvement (la persistance rétinienne);

  • On pourrait donc nous faire bouger des choses qui ne l’ont jamais fait, en assemblant judicieusement les images (dessin animé);

  • On peut même en ajouter que nous ne voyons pas mais que nous percevons (comme notre perception des images est la vision, c’est dire que nous les voyons sans les voir, ça s’appelle des images subliminales).  Elles entreront en nous mais ne seront pas traitées par la conscience.

 

Donc, un petit coup de pouce culturel ne sera pas de trop

 

On dit que notre œil peut percevoir près de 300 images à la seconde alors que notre cerveau n’en décode qu’une dizaine.

 

La possession d’un schéma de décodage aidera alors grandement.

Malheureusement, nous ne pouvons pas décréter que tout ce qui nous déplaît (comme le péché pour Dieu) n’existe pas.  Parce que ce qui nous semble exister est, sans doute, en grande partie, une création culturelle.  Mais la culture est ce que nous partageons avec le reste de l’humanité, selon un schéma concentrique (dont nous ne sommes pas nécessairement le centre).

Donc, si nous croyons que ça existe c’est parce que tous les gens autour de nous le croient.  Comme dans le cas des institutions sociales, ce consensus est suffisant pour leur donner vie.

Ne vous cognez pas trop en marchant dans les dédales de vos délires.  Mais, peut-être nos rêves frappent-ils aussi fort que les objets réels.   En avez-vous vu?