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Le 1er mai 2018 une journée de revendications qui s'inscrit dans l'histoire

Le 1er Mai: Pendant 130 ans, cette journée a été l’occasion de célébrer la solidarité et de rendre hommage à celles et ceux qui ont tant sacrifié pour la justice sociale.

Le Premier Mai c'est l'espérance pour ceux et celles qui, du fond de leurs prisons ou de leurs camps, attendent leur libération.  Pour les plus nombreux, le Premier Mai c'est une journée de solidarité ouvrière internationale qui s'intègre pleinement à la tradition du mouvement ouvrier de leur propre pays.  Mais l'enseignement officiel a occulté les origines de cette journée.  Comme si elle allait de soi.  Le Premier Mai a été et reste une conquête à refaire par chacune des générations qui passent..  C'est en pensant à tous ceux et celles qui se sont regroupés pour faire valoir leur droit à une vie décente et à tous ceux et celles qui ont foi dans l'avenir qu'il convient de fêter le Premier Mai.

Texte par: André ROUSSEL
Source: 1er mai - 90 ans de lutte populaire dans le monde - Éditions de la courtille Avril 1977
ISBN 2 7207 0043 6

 

Choix de photos, mise en page et références : JosPublic
Mise à jour : 30 avril 2018

Le Premier Mai, c'est encore les défilés colorés et joyeux où se fêtent l'indépendance reconquise, le mieux-être assuré, la liberté retrouvée. C'est enfin et aussi l'espérance pour ceux qui, du fond de leurs prisons ou de leurs camps, attendent leur libération.

Pour les plus nombreux, le Premier Mai c'est une journée de solidarité ouvrière internationale qui s'intègre pleinement à la tradition du mouvement ouvrier de leur propre pays.  Mais l'enseignement officiel et nos lacunes de communication parfois, ont occulté les origines de cette journée. Comme si elle allait de soi.

Le Premier Mai a été et reste une conquête à refaire par chacune des générations qui passent.  C'est en pensant à tous ceux et celles qui se sont regroupés pour faire valoir leur droit à une vie décente et à tous ceux et celles qui ont foi dans l'avenir qu'il convient d'inscrire le 1er mai 2018 dans l'histoire du mouvement ouvrier.

 

Les Luttes ouvrière avant en 1889

 
 

1882 à 1889

Si en 1889 les partis socialistes et les organisations ouvrières sont encore dans l'enfance, cela ne veut pas dire que les ouvriers subissaient sans rechigner une oppression d'autant plus effroyable qu'il n'existait aucune législation protectrice du travail: non seulement les salaires étaient extrêmement bas, mais les ouvriers ne jouissaient d'aucune protection contre les abus dont ils pouvaient être victimes.

La principale préoccupation de l'ouvrier était le chômage. Chaque fois qu'il se produisait une récession - et tout le 19e siècle a connu des périodes de crises cycliques très importante - l'ouvrier était licencié sans préavis et sans indemnités. De plus, il était courant que, prétextant la concurrence étrangère et l'abondance de main-d'oeuvre, les patrons baissent de façon autoritaire les salaires.

Ceux-ci pouvaient varier dans certaines industries en fonction de la pratique du "marchandage": c'est l'ouvrier lui-même qui, de crainte de ne pas se voir confier la tâche, acceptait de la fournir pour une rémunération inférieure à celle d'un autre travailleur.

Ces salaires étaient, de façon générale, de 50% inférieurs pour les femmes et de 75% pour les enfants. Le patronat avait donc la possibilité, s'il trouvait la main-d'oeuvre encore trop chère, de faire des économies en licenciant ses ouvriers sans avoir aucune justification à fournir, et en engageant à la place des femmes et des enfants. De même, il ne ne se privait pas de faire appel, si besoin était, à une main-d'oeuvre étrangère à la ville et éventuellement au pays.

Bien entendu, il n'y avait aucune réglementation d'hygiène dans les ateliers, aucune indemnisation pour les accidents de travail (à moins que les ouvriers ne puissent parvenir à prouver en cour de justice la faute lourde du patron).

En cas de grève, le patronat pouvait faire appel aux autorités qui lui apportaient non seulement l'appui de la police locale, mais celui de la troupe armée. Il était absolument général, dès qu'une grève importante se produisait, que des milliers d'hommes de troupe occupent militairement la ville ou la région et se mettent à la disposition du patronat.

De plus, dans certains pays - notamment aux États-Unis - le patronat n'hésitait pas à s'adjoindre les services de polices privées armées, même de milices constituées par les "bons" citoyens de la ville.

Dans ces conditions, on pourrait penser que les ouvriers n'osaient jamais faire grève et qui si des arrêt de travail se produisaient, ils aboutissaient fatalement à un échec. Pourtant, on constate dans tous les pays du monde des mouvements relativement importants, souvent victorieux.

En 1882 le Japon connaît sa première grève, celle des tramways de Tokyo. En 1885, c'est la grève des usines de Sawa Morassof à Moscou; en 1886 la grande grève des mineurs français de Decazeville...  De 1884 à 1886, 3 092 grèves concernant 22 000 établissements industriels et touchant plus d'un million d'ouvriers ont lieu aux États-Unis. En 1887, c'est la manifestation du 13 novembre, à Trafalgar Square, où les ouvriers affrontent la police en plein coeur de Londres (et il y a des morts «C'est très fâcheux assurément, mais c'eut été bien plus fâcheux si la police eût cédé à l'émeute qui, dans ce cas, aurait fort bien pu tourner à la révolution» commente imperturbablement le correspondant du Journal de Genève du 15 novembre ).

La même année, c'est la grève des verriers de Belgique. En 1888, a lieu, en Angleterre, la première grève des Allumettières, menée par Annie Besant. En 1889, les ouvriers du Gaz de Londres se forment en syndicat et obtiennent , le 27 juillet, le bénéfice de la journée de huit heures sans diminution de salaire. À remarquer que c'est le premier syndicat anglais qui admette l'affiliation des femmes. Au cours de ce même été, se produit la grève du port de Londres, conduite par Ben Tillet, J. Burns et Tom Mann qui entraînent dans la lutte 130 000 "dockers". Cette grève paralysera le port de Londres pendant des mois et sera gagnée lorsqu'on apprendra que les syndicats australiens ont adressé au Comité de grève la somme, faramineuse à l'époque, de 30 000 livres sterling par mandat télégraphique! Au cours du même été, 120 000 mineurs du Bassin de la Rhur se mettent en grève. En Suisse, c'est la grève des 1500 typographes.

Melbourne: défilé les unions
pour appuyer la revendication du 8 heures

On constate que ces grèves n'avaient pas toujours un but de défense immédiate des salaire, qu'elles concernaient souvent des revendications portant sur la réglementation des conditions de travail et avaient même quelquefois des raisons politiques.

Parmi ces revendications, on retrouve celle de la limitation de travail à huit heures par jour - revendication qui peut paraître étonnante quand on songe que la journée normale était beaucoup plus longue, variait d'un pays à l'autre, mais pouvait atteindre, dans les cas extrêmes, 15, 16 et 17 heures par jour et cela six à sept jours par semaine.

Devant la montée des revendications ouvrières, il faut constater que même les tenants du laisser-faire capitaliste s'inquiétèrent et préconisèrent une intervention de l'État: c'est au Danemark que fut votée la première loi sociale, en 1873, concernant le travail des enfants; il était interdit par cette loi de faire travailler plus de six heures et demie les enfants de 10 à 14 ans, et plus de 12 heures ceux de 14 ans. En 1877, une loi sur les accidents du travail est votée en Autriche. En Allemagne, devant les progrès inquiétants du Socialisme, le Reichstag vote trois lois ( en 1883 sur l'Assurance-maladie, en 1884 sur les accidents du travail, en 1889 sur la retraite ouvrière) qui sont très en avance sur leur temps.

En 1889, au moment où vont se réunir à Paris les représentants du Socialisme International, il n'existe aucune autre législation protectrice des droits du travail; il est question de réunir à Berne une Conférence intergouvernementale, susceptible de faire des recommandations concernant une future législation du travail, et cette Conférence se déroulera effectivement à Berlin, en 1890; elle se bornera d'ailleurs à des recommandations très modestes.

 

Grève des travailleuses et travailleurs du vêtement aux États-Unis

 
 

Antécédents du Premier Mai:
la lutte pour les huit heures aux États-Unis d'Amérique

 
 

Initialement, les organisations ouvrières états-uniennes s'étaient efforcées d'obtenir l'adoption d'une législation réduisant la journée de travail à huit heures, vieille revendication qui figurait déjà au programme de la première internationale.

Ils obtinrent satisfaction dans de nombreux États, qui limitèrent à huit heures les horaires des ouvriers de l'État et des entreprises exécutant des travaux pour l'État ou pour les municipalités. Mais ces lois ne furent guère appliquées: à l'exception de cas particuliers - vite appelés à devenir la règle générale - une durée plus longue du travail fut imposée à nouveau.

Les organisations ouvrières états-uniennes décidèrent alors d'abandonner la lutte sur le plan politique au profit d'une action dirigée vers les patrons pour obtenir cette journée de huit heures. Ils vont pour cela utiliser une tactique relativement nouvelle, avec des formes d'organisation spécifiquement états-unienne, qui ne seront pas toujours bien comprises en Europe.

Rappelons qu'en 1886, non seulement il n'y a pas de mouvement socialiste important aux États-Unis ou au Canada, mais qu'il n'y a pas non plus de tradition, de passé socialiste. Le grand événement qui a marqué les États-Unis et qui les marque encore a été la guerre de Sécession; elle s'est terminée depuis moins de vingt ans et a vu la suppression de l'esclavage. Il y a eu certes de nombreuses grèves sanglantes, ouvrières ou paysannes, à la suite d'un conflit local, mais le mouvement socialiste est apparu toujours comme marginal et a été rarement à l'origine de ces mouvements.

Comme Engels le fait remarquer à ce moment: «En Février 1886, l'opinion publique états-unienne était unanime sur le point qu'il n'existait pas en Amérique de classe ouvrière au sens européen du terme, que par suite aucune lutte de classes entre travailleurs et capitalistes - comme celle qui déchire la société européenne - n'était possible dans la République états-unienne, et que le socialisme était donc un fait d'importation étrangère, incapable de prendre racine dans le sol états-unien».

Ce point de vue avait quelques apparences de vraisemblance: en effet, non seulement le mouvement socialiste était squelettique (c'était aussi le cas dans la plupart des pays d'Europe) mais il était surtout constitué de petits groupes d'émigrants récents représentant les différentes «sextes» du socialisme ou de l'anarchisme européen.

La seule organisation professionnelle spécifiquement états-unienne était le «Noble Ordre des Chevaliers du Travail», société fondée dès 1869 et qui pouvait regrouper tous les États-uniens, salariés ou non, dans des unions locales. Seuls en étaient exclus «les banquiers, les avocats et les alcooliques»!

L'Ordre était secret, peut-être par assimilation avec des loges maçonniques, mais aussi parce que dans de nombreux cas les patrons faisaient prêter serment à leurs ouvriers de ne pas se syndiquer.

Les effectifs sont longtemps très faibles: 9 000 affiliés en 1879, 52 000 en 1884, 100 000 en 1885. L'année 1886 fait exception où les effectifs de l'ordre font plus que septupler, atteignant 729 000 adhérents dénombrés. Dès l'année suivante, le nombre des adhérents a fondu des trois quarts. C'est peu si l'on tient compte qu'il y a plus de 15 millions de travailleurs industriels aux États-Unis.

Pourtant chaque fois qu'ils sont puissants localement, les Chevaliers obtiennent des résultats; les cotisations syndicales sont élevées et permettent de créer des caisses de résistance en cas de grèves qui permettent aux ouvriers de «tenir» longtemps. En outre les Chevaliers du Travail adoptent la tactique originale du boycott: publication dans la presse du nom des sociétés boycottées; les ouvriers sont invités à ne pas travailler pour ces entreprises, et les consommateurs à ne pas acheter les produits de la société mise en boycott.

Terence V Powderly

Il est important de préciser que si les membres de l'Ordre pouvaient être amenés à user de la violence, la philosophie du mouvement n'était rien moins que révolutionnaire. Son grand maître Terence V Powderly fut toujours un adversaire farouche du socialisme et des théories «collectivistes»: 60% des cotisations des membres de l'Ordre étaient d'ailleurs affectées à l'achat d'entreprises industrielles, dont l'exploitation bénéficiaire devait augmenter les possibilités de l'Ordre: c'est ainsi que les Chevaliers du Travail possédèrent une mine de charbon et une fabrique de chapeaux!
 

Précisons qu'il ne s'agissait pas de mettre ces industries en «coopératives ouvrières» comme cela se fera dans de nombreux pays, mais d'utiliser, au profit de la Cause, les possibilités offertes par l'économie capitaliste. C'est dire que ceux qui à l'époque en Europe, entendant parler des grèves fomentées par les Chevaliers du Travail assimilant ceux-ci aux chambres syndicales qu'ils connaissaient dans leur pays, se trompaient. Les sections locales des Chevaliers du Travail pouvaient bien entendu compter parmi leurs affiliés des socialistes ou des anarchistes...

L'une des particularités qui faisait que les Chevaliers du Travail ne pouvaient pas jouer le rôle d'un syndicat traditionnel est que les statuts ne prévoyaient d'organisation que sur le plan local, ce qui évidemment ne facilitait pas les regroupements professionnels.

C'est pourquoi les diverses unions professionnelles décidèrent de se réunir dans un syndicat international (on appelait «internationales» les Unions qui regroupaient à la fois les travailleurs des États-Unis et ceux du Canada): la Fédération des syndicats industriels et commerciaux (Federation of organized Trades and Labor Union). Cette Fédération qui regroupe moins de 200 000 adhérents, lors de son congrès en octobre 1884, va prendre une décision historique: l'organisation d'un mouvement général en vue de l'obtention de la journée de huit heures à partir du 1er mai 1886.

On remarquera tout de suite le caractère original et organisé du mouvement. On était habitué à voter la grève pour le lendemain, sous le coup de la colère, à la suite d'une baisse de salaires ou d'un manoeuvre. Là rien de tel; pour la préparation, près de dix-huit mois sont prévus. On décide que le plus grand nombre de réunions et d'agitations seraient faites notamment au moment des fêtes nationales états-uniennes qui doivent avoir lieu d'ici le 1er mai 1886.

Cette agitation devait permettre la popularisation du mouvement, le recrutement de nouveaux membres et la constitution de fonds de réserves.

Il convient de remarquer que la résolution votée prévoyait plutôt une pression sur les pouvoirs publics pour une législation ad hoc qu'une pression sur le patronat.

 
 

Le mouvement démarre victorieusement: la provocation de Chicago

 

En principe, puisque les patrons avaient jusqu'au samedi 1er mai 1886 pour accorder les huit heures, il n'aurait pas dû se produire de mouvements de grève avant le lundi 3 mai. En fait, il y eut de nombreux mouvements pendant les premiers mois de l'année, souvent pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la journée de huit heures. L'agitation se généralisa au cours du mois d'avril, malgré l'inquiétude de certains militants de voir gaspiller des ressources dont on risquait d'avoir un grand besoin.

Il semble également que les dirigeants syndicaux aient tout fait pour ne «pas faire peur» et limiter l'action strictement à la conquête de la journée de huit heures, sans aucune allusion à la «Révolution sociale».

Au début, le mouvement semble bien engagé: une trentaine de milliers de travailleurs avaient obtenu la journée de huit heures, dès avril. Mais de façon générale le patronat avait refusé même de discuter avec les organisations syndicales (ce qui l'aurait amené implicitement à les reconnaître comme des interlocuteurs valables).

Le 3 mai, il y a environ 5 000 grèves sur tout le territoire des États-Unis avec environ 350 000 grévistes. C'est peu si l'on tient compte qu'il y a plus de quinze millions de travailleurs. Mais si le mouvement de grève devait durer il pourrait faire tache d'huile de façon dangereuse. C'est pourquoi, conscient du danger, le Pouvoir va-t-il pratiquer la politique habituelle: la provocation. Dès le 1er mai, la police tire sur les manifestants à Milwaukee (neuf morts) et la police «privée» le 3 mai à Chicago (six morts). A remarquer que la fusillade de Chicago s'était produite devant l'usine de MacCormick où la grève avait été déclenchée depuis le mois de février pour des raisons qui n'avaient rien à voir avec la journée de huit heures, ni avec le mouvement de mai.

Ce jour-là, August Spies, un militant bien connu de la Ville des Vents, est un des derniers à prendre la parole devant l’imposante foule des manifestants. Au moment où ceux-ci se dispersent, la démonstration, jusque là calme et pacifique, tourne au drame: 200 policiers font irruption et chargent les ouvriers. Il y aura un mort et des dizaines de blessés. Spies file au Arbeiter-Zeitung et rédige un appel à un  rassemblement de protestation contre la violence policière. Elle se tient le 4 mai, au Haymarket Square de Chicago

Cette fois encore, tout se déroule d’abord dans le calme. Spies prend la parole, ainsi que deux autres anarchistes, Albert Parsons et Samuel Fielden. Le maire de Chicago, Carter Harrison, assiste à la manifestation et, alors qu’elle s’achève, il est convaincu que rien ne va se passer. Il en avise donc le chef de police, l’inspecteur John Bonfield, et lui demande de renvoyer chez eux les policiers postés à proximité. Il est dix heures du soir. Il pleut abondamment. Fielden a terminé son discours, le dernier à l’ordre du jour.

Les manifestants se dispersent, il n’en reste plus que quelques centaines dans le Haymarket Square. Soudain, 180 policiers surgissent et foncent vers la foule. Fielden proteste. Puis, venue d’on ne sait où, une bombe est lancée sur les policiers. Elle fait un mort et des dizaines de blessés. Les policiers ouvrent le feu sur la foule, tuant on ne saura jamais combien de personnes.

Une chasse aux sorcières est lancée dans toute la ville. Les autorités sont furieuses. Il faut des coupables. Sept anarchistes sont arrêtés. Ce sont: August Spies, Samuel Fielden, Adolph Fischer, George Engel, Michael Schwab, Louis Lingg et Oscar Neebe. Un huitième nom s’ajoute quand Albert Parsons se livre à la police, persuadé qu’on ne pourra le condamner à quoi que ce soit puisqu’il est innocent, comme les autres. En fait, seuls trois des huit suspects étaient présents au Haymarket Square le soir de ce 4 mai fatal.

A partir de ce moment, l'hallali va commencer dans toute l'Amérique. Des arrestations se multiplient dans tous les milieux anarchistes, socialistes ou syndicalistes (même parmi les plus modérés); tous les grévistes sont assimilés à de dangereux conspirateurs, animés par des esprits criminels: c'est toute la libre Amérique qui est menacée. Il est évident que la poursuite de la grève se fait dans les plus mauvaises conditions. Si, dans certaines corporations, les travailleurs obtiennent provisoirement satisfaction, dans de nombreux cas les ouvriers se voient contraints d'abandonner la lutte sans conditions. Et quelquefois, les patrons remis de leurs émotions vont se venger cruellement: certaines usines de Chicago notamment refusent de reprendre les grévistes et renouvellent de ce fait la totalité de leur personnel (ce qui leur était malheureusement facile en raison du chômage et de l'arrivée continuelle d'émigrants à la recherche d'un travail).

Grâce à l'attentat de Haymarket, le mouvement de mai a été un échec et les travailleurs n'ont pas obtenu satisfaction. Mais puisque la répression a été justifiée par l'existence d'un complot, il apparaît nécessaire de trouver des comploteurs: le soir même de l'attentat, le 4 mai, la police avait fait irruption dans les locaux de l'imprimerie du journal anarchisant le Chicagoer Arbeiterzeitung (beaucoup de journaux états-uniens destinés à des groupes parlant mal l'anglais étaient édités dans la langue d'origine, ce qui évidemment ne facilitait pas leur diffusion dans la masse des travailleurs).

Dès le 16 mai, huit militants de groupes anarchistes sont déférés devant la cour pour conspiration: Spies, Parsons, Fischer, Enger, Lingg, Fielden, Schwab et Neebe. Tous avaient été arrêtés le 4 mai, sauf Parsons qui avait réussi à s'échapper mais qui s'était constitué prisonnier.

Le procès des huit s’ouvre le 21 juin 1886 à la cour criminelle de Cooke County. On ne peut et on ne pourra prouver qu’aucun d’entre eux ait lancé la bombe, ait eu des relations avec le responsable de cet acte ou l’ait même approuvé. D’emblée, une évidence s’impose pour tous: ce procès est moins celui de ces hommes-là que celui du mouvement ouvrier en général et de l’anarchisme en particulier.

La sélection du jury tourne à la farce et finit par réunir des gens qui ont en commun leur haine des anarchistes. Y siège même un parent du policier tué. Le juge Gary ne s’y est pas plus trompé que le procureur Julius Grinnel qui déclare, dans ses instructions au jury: «Il n’y a qu’un pas de la République à l’anarchie. C’est la loi qui subit ici son procès en même temps que l’anarchisme. Ces huit hommes ont été choisis parce qu’ils sont des meneurs. Ils ne sont pas plus coupables que les milliers de personnes qui les suivent. Messieurs du jury: condamnez ces hommes, faites d’eux un exemple, faites-les pendre et vous sauverez nos institutions et notre société. C’est vous qui déciderez si nous allons faire ce pas vers l’anarchie, ou non. »

Le procès durera jusqu'au 20 août; l'accusation aura beau jeu pour produire des articles incendiaires des accusés, la photographie d'oriflammes rouges sur lesquelles sont inscrites des formules aussi séditieuses que ««Travailleurs vous n'avez à perdre que vos chaînes» Mais il restait à prouver que les accusés avaient lancé la bombe, ou au moins avaient aidé le ou les coupables demeurés inconnus. Cela n'était pas possible et cela n'était pas nécessaire: le jury revint avec un verdict unanime de culpabilité qui entraîna la condamnation à mort de tous les accusés.

Le Hay Market de Chicago en 1886

Malgré la répression et malgré le désir des syndicalistes et des Chevaliers du Travail de se démarquer des anarchistes, il n'était pas possible de rester indifférent devant le sacrifice des innocents; c'est pourquoi le Congrès des Chevaliers du Travail réuni à Richmond décida de protester contre le verdict.

L'agitation contre le verdict de classe traversa même l'Atlantique, et en France par exemple Henri Rochefort organisa une campagne pour demander la révision du procès. De nombreux meetings eurent lieu et le Conseil Municipal Paris adressa un message qui fut remis à la «légation» (à l'époque les États-Unis n'étaient pas considérés comme un pays assez important pour avoir une ambassade à Paris!).

À Monsieur Robert Mac-Lane, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire des États-Unis d'Amérique

Monsieur le ministre,

Les soussignés, membres du Conseil municipal de Paris et du Conseil général de la Seine, ont l'honneur de faire appel à votre haute intervention qui, ils en ont l'espoir, ne leur fera pas défaut dans une question d'humanité.

C'est avec une profonde émotion qu'ils ont vu un jury américain prononcer sept condamnations capitales contre des hommes accusés de crimes politiques, et c'est avec une véritable angoisse qu'ils ont appris les préparatifs de prochaines exécutions.

Pendant de longues années, l'honneur de la grande République vers laquelle les regards de la démocratie française et européenne furent toujours tournés, ce fut de n'avoir pas connu ces vengeances ou ces représailles qui ont ensanglanté l'histoire politique de tant de nations modernes.

Les républicains français enviaient le sang-froid, le courage, la modération de leurs frères d'Amérique, assez sûrs de la force et de leur droit pour épargner les chefs vaincus de la rébellion sudiste.

Les admirateurs de vos moeurs espèrent encore que ces nobles traditions ne seront pas rompues, - ni ternies par le supplice qui menace les sept condamnés de Chicago. Ils font particulièrement appel à la clémence des autorités locales et vous conjurent, monsieur le ministre, de transmettre l'expression de leur émotion et de leurs voeux à monsieur le gouverneur de l'Illinois.

Recevez, monsieur le ministre, l'assurance du profond respect des soussignés, conseillers municipaux de Paris et conseillers généraux de la Seine.

C'est en pleine campagne pour la révision du procès inique que, par une ironie de l'histoire, les autorités états-uniennes organisèrent le 28 octobre 1886 l'inauguration de la Statue de la Liberté à l'entrée du port de New York.

Finalement, la peine de trois des accusés - fielden, Schwab et Neebe - fut commuée. Lingg se suicidera dans sa cellule en allumant un cigare au fulminate. Spies, Parsons, Fisher et Engeel seront pendus dans la cour de la prison de Chicago le 11 novembre 1887. Ils dénoncèrent devant les potences le procès truqué et le régime inhumain qu'ils avaient combattu toute leur vie. Spies s'écria prophétiquement: «Un jour viendra où notre silence sera plus puissant que nos voix qu'on a étranglées». Six mille habitants de Chicago eurent le courage de suivre le cortège funèbre malgré le déploiement de la police.

Six ans après, le nouveau Gouverneur de l'État de l'Illinois, Altgeld, après avoir examiné les pièces du procès, annulera les sentences, graciera les trois survivants et stigmatisera l'infamie des juges et des faux témoins.

En 1888, l'American Federation of Labor (Fédération américaine du Travail) qui avait repris le flambeau de la «Federated Trades» décide de renouer la lutte pour la journée de huit heures. Son Président Samuel Gompers, qui présidera aux destinées de l'organisation pendant plus de cinquante ans, avait exprimé dès 1886 ses réserves sur la possibilité de réussir un mouvement d'une telle ampleur sur tout le territoire.

Il préconise un mouvement par vagues: une Fédération, la plus puissante évidemment, sera la seule à se mettre en grève, mais elle sera soutenue par toutes les autres fédérations. Cette tactique est adoptée au Congrès de Saint-Louis en 1888; la mise en application, prévue pour le 1er mai 1890, sera précédée de dix-huit mois de préparation avec les mêmes meetings dans toute l'Amérique le 22 février, le 6 juillet, le premier lundi de septembre 1889 et le 22 février 1890 (Washington Day, Independance Day et Labor Day).

La Fédération des charpentiers et menuisiers du sud (qui regroupait en fait près de la moitié des effectifs de l'A.F.L.) est choisie pour mener le mouvement. L'ensemble de la corporation des charpentiers obtiendra effectivement la journée de huit heures à partir du 1er mai 1890

La décision du Congrès de Paris, en juillet 1889, de réaliser une manifestation internationale va contrarier les plans de Gompers qui désirait rester en dehors du mouvement socialiste. C'est ce qui explique que malgré la réussite des charpentiers et malgré la promesse qui avait été faite de renouveler chaque année le mouvement, en engageant une nouvelle fédération dans la bataille, Samuel Gompers abandonnera la date du 1er mai et poursuivra la lutte pour les huit heures avec d'autres méthodes.

Samuel Gompers président de l'AFL en 1908

En résumé, le mouvement pour la journée de huit heures aux États-Unis a été important pour plusieurs raisons:

1) C'est le premier mouvement de masse, qui, sans but révolutionnaire, s'adresse à la totalité des travailleurs d'un pays sur un objectif précis.

2) C'est à cette occasion que fut choisie la date du 1er Mai qui va devenir celle de la manifestation internationale.

Pourquoi cette date plutôt qu'une autre ? Gabriel Deville, dans son étude de 1896, suppose que c'est parce que dans l'État de New York c'était la date du «Moving Day», jour de renouvellement des contrats et des baux. C'est possible, mais cela reste une hypothèse que rien ne vient étayer. Il est probable que le 1er mai a été choisi au hasard, parce qu'il fallait bien une date et que celle-ci laissait aux organisateurs une période raisonnable de dix-huit mois pour préparer le mouvement.

Il convient de remarquer d'ailleurs que la date du 1er mai n'était pas celle d'une manifestation, mais du départ du mouvement. C'est pourquoi si, aux États-Unis, le mouvement de 1886 est quelque fois désigné comme le "Mayday movment», dans la presse étrangère qui relate les événements il est rarement question du 1er mai.

Ci-dessous: textes en lien direct avec le sujet

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