La liberté de presse, un médiamensonge de plus: vous avez dit espionnage?
par Pierre Champagne ex-journaliste du Soleil

À l’automne 1989, l'auteur était chroniqueur sur la colline parlementaire de Québec pour le compte du journal Le Soleil et recevait des informations privilégiées provenant directement du bureau du premier ministre, Robert Bourassa.

 
 

Novembre 2016: Toute la faune journalistique montréalaise se serre les coudes, ces jours-ci, parce que tant la police municipale que la police provinciale ont « une fois » osé espionner des reporters-enquêteurs ou des chroniqueurs-vedettes pour découvrir qui pouvaient bien être leurs informateurs dans certains dossiers chauds.  

La pratique n’est pas nouvelle. 

À l’automne 1989, j’étais chroniqueur sur la colline parlementaire de Québec pour le compte de mon journal, Le Soleil.   À ce titre, je recevais assez régulièrement des informations privilégiées et anonymes provenant directement du bureau du premier ministre, Robert Bourassa.   Il n’y avait ni Internet ni téléphone cellulaire à cette époque et c’est par le courrier régulier que ces informations me parvenaient, soit à mon bureau de la tribune parlementaire, à mon bureau du Soleil ou même chez moi. 

« Les redresseurs » 

Les lettres étaient manuscrites et elles étaient signées « Les redresseurs ».   Les informations étaient toujours bonnes et elles sortaient directement du bureau du premier ministre.   C’est ainsi que je devais apprendre, et publier, que Marcel Aubut avait sollicité une rencontre avec le PM.   Aubut voulait que le Québec se porte acquéreur des Nordiques.   Un vrai bon scoop.   Je savais aussi, avant tout le monde, les principales nominations qui étaient approuvées par le PM ou son chef de cabinet, Mario Bertrand, dit l’« abrasif ».   À Québec, c’est important. 

Un jour, les redresseurs m’exhortèrent à faire attention « à nous », parce que le cabinet du premier ministre venait de mettre un superenquêteur à mes trousses, dans le but de découvrir leur identité à eux.   Ils me donnèrent le nom de l’enquêteur et ses trois numéros de téléphone confidentiels. 

Une chronique et on passe à autre chose 

Très surpris, immensément surpris de m’entendre lui téléphoner, sur l’heure du déjeuner, pour m’enquérir de sa nouvelle mission, celui-ci me la confirma en insistant pour dire que ce n’était pas contre moi qu’il en avait, mais contre les Redresseurs, qu’on voulait identifier.   Imaginez : une fuite dans le bureau du PM.   Il fallait la colmater.   Bref, dans mon cas, ce n’est pas la police municipale, ni la Sûreté du Québec, mais le premier ministre lui-même qui avait embauché un enquêteur dans le but de m’espionner pour connaître mes sources. 

Ni mon employeur, ni le syndicat des journalistes ne levèrent la voix ni le petit doigt pour dénoncer cette pratique.   Cette incartade secrète dans le pays de la liberté de presse.   On m’a cependant permis de signer une chronique là-dessus le lendemain, dans Le Soleil, et tout s’est arrêté là ! 

L’enquêteur a-t-il continué de m’espionner ?   Je ne sais pas.   Les redresseurs se sont-ils fait prendre ?   Je ne pense pas.   Ce que je sais, par contre, c’est que j’ai cessé de recevoir des informations privilégiées de mes Redresseurs, quelques semaines plus tard.   Ce que je sais aussi, c’est que mon éditeur, un bon ami de Robert Bourassa, mit prématurément un terme à ma chronique et que je me suis retrouvé dans la salle de rédaction, avec l’interdiction d’écrire quoi que ce soit sur la fonction publique et le bureau du premier ministre.   Ce que je sais, enfin, c’est que les quatre cadres qui me soutenaient, depuis mon chef de bureau, au parlement, jusqu’au vice-président information et éditeur adjoint, perdirent leur job en moins d’une semaine.  (Note du Webmestre: à l'époque le journal était la propriété de la Famille Desmarais (Gesca-Power Corporation du Canada))

Ça, c’était il y a un quart de siècle.   C’était aussi comme ça dans le temps de Duplessis.   Et c’est encore comme ça.   Alors, ne venez pas me parler de la sacro-sainte liberté de la presse au Québec.

C’est de la maudite bullshit… Comme le reste.

 

Source: Pierre Champagne ex-journaliste au Soleil de Québec

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 4 novembre 2016

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