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Islam et démocratie : quelles relations possibles ?

Par Mhamed LACHKAR
Médecin
Alhociema
Du 13 au 17 avril 2009

La démocratie : une problématique dans les pays musulmans ?

Avec la chute du mur de Berlin,  la « démocratie » a fait des progrès à travers le monde entier. Les pays de l’Est européen se sont démocratisés. Il en est de même pour la plus part des pays d’Amérique latine. En Afrique le mouvement est en marche et certaines expériences nouvelles sont prometteuses. Seuls font exceptions la plus part des pays arabo-musulmans !

Une sorte d’ «ordre international démocratique  s’est installé pour devenir pratiquement contraignant en  faisant de la démocratie et les droits de l’homme la nouvelle idéologie de notre temps. Les États-Unis se sont même permis le luxe d’envahir l’Afghanistan et l’Iraq pour chasser les «dictateurs» et y instaurer la «démocratie» avec les résultats sue l’on constate aujourd’hui. Les états unis se sont efforcés aussi ces dernières années d’introduire sans succès la démocratie dans cette région sous la forme du projet  "Grand Moyen-Orient", tout en continuant de soutenir des régimes dictatoriaux: les monarchies de la péninsule arabique.

Comment expliquer alors, cette léthargie du monde arabo-musulman, son incapacité à entreprendre des réformes profondes, de s’engager dans la modernité ?

L’Islam est souvent désigné comme étant le frein principal. On observe un acharnement particulier de la part de certains « spécialistes » occidentaux à considérer la domination de la prégnance du religieux sur le politique, comme explication unique de ces régimes autoritaires.  Pour ces analystes, la démocratie est si difficile d’accès dans les pays musulmans, parce que le propre de l’islam est le tissage du politique et du religieux. Ils poussent un peu plus leur amalgame en désignant l’islam comment fondement de l’autoritarisme des régimes arabes sans pour autant nous expliquer ni pourquoi ni comment ?  Cette vision  n’est pas l’apanage des seuls occidentaux, c’est aussi une idée courante défendue par une certaine élite musulmane « occidentalisée».

Ceci nous amène à nous demander si l’Islam est en contradiction avec une société pluraliste et démocratique ? La démocratie est-elle compatible avec les valeurs de l’islam ?

Aborder le sujet sous cet angle nous oblige à  nous poser encore deux autres questions cruciales. La première question qui émerge en premier est celle de la relation entre politique et religion en Islam ?  C’est seulement en essayant de répondre à cette question qu’on pourra mieux comprendre comment fonctionne la culture politique chez les musulmans. 

La deuxième question consiste à nous interroger sur  la relation du spécifique et de l’universel, chère à Caroline Fourest* pour remettre en question le concept de la démocratie «Occidentale», nous interroger sur son «universalisme» réel, ses limites  et ses difficultés à s’implanter dans les pays arabes. Ça sera l’objet du troisième billet.

Dans le dernier billet, je discuterai des schémas de transition possible vers la démocratie qui  ne peut être en aucun cas une copie conforme à l’évolution historique du concept en Europe ou en Amérique.

Notes

*La dernière utopie » menaces sur l'universalisme livre de Caroline Fourest Éditions Grasset Octobre 2009

Les institutions et les outils de  gouvernance en Islam :

- L’Oumma, est l’un des piliers principaux sur lesquels repose  l’État islamique.  C’est l’ensemble de  la communauté qui est responsable de faire respecter la liberté, la justice et l’égalité. L’Oumma est la seule responsable du choix de son chef (Imam), à qui elle confère le pouvoir dont il ne peut conserver le  mandat qu’avec son accord et son consentement.  

-La Choura, une institution de délibération et de concertation collective, où chacun peut exprimer son opinion. Elle permet la prise de décisions politiques. Elle doit intégrer tous les membres de la communauté.

Elle fonctionne selon le principe de la liberté de parole: si chacun n’était pas libre d’exprimer son opinion, la Choura, par définition, ne pourrait être valable. Dans le Coran la « S. 42, v. 38 » parle de « concertation mutuelle » et le « v. 159 de la S.3 » enjoint au Prophète de « consulter les croyants s’agissant de leurs affaires ».

Le Prophète  pratiquait la choura avec ses compagnons en tout ce qui concerne les intérêts de la communauté. D’ailleurs, c’est par la « Choura » que les quatre premiers califes, successeurs du Prophète, ont été choisis.

 -La "Bay'aa (élections, acte d’allégeance): cet acte signifiait non seulement consentement du peuple mais signifiait aussi acceptation et reconnaissance de la légitimité et de la prééminence du calife dans son rôle de leader. C’est ainsi que fût élu par le peuple de Médine le premier calife, Aboubaker suite au décès du Prophète. Et c’est ainsi qu’a été approuvé le choix de Omar, le deuxième calife. Le choix de Othman par cette procédure fut contesté par les partisans d’Ali, cousin et gendre du Prophète. Ce qui déclencha la Fitna (discorde) ( 1)  donnant naissance à la division entre sunnites et chiites dont les effets sont encore vivaces comme le montrent notamment les événements en Irak à l’heure actuelle.

C’est à partir de cette discorde que les processus de la Choura et de la Baya rendirent l’âme car ni les critères de succession ni la conduite des processus eux-mêmes ne furent définis.  Othman sera assassiné en 656 au cours de son mandat ainsi qu’Ali en 661. Prendront ensuite la relève d’abord la dynastie des Ummayades (661-750), ensuite celle des Abbassides (750-1258)  qui tous prétendaient  être les  successeurs du Prophète mais   dans la réalité ils n’étaient que ces rois corrupteurs dénoncés par le Coran. Il n’en demeure pas moins que cette période de consultation et de consensus qui ne s’étendit que sur une période de trente ans conserve un éclat et un sens très particuliers chez les musulmans qui parlent des «quatre califes bien guidés» étant donné la qualité morale des titulaires et l’extraordinaire expansion de la foi musulmane dont ils furent les artisans. C’est à cette période que se référent les Salafistes quand ils  évoquent la conduite « modèle » du Salaf : ils  prônent le retour à la religion dans sa pureté première.

L’islam dispose aussi de certains outils et des  méthodes au moyen desquels, il avait pu fondé en raison son dogme et ses lois : l’ijma’  (consensus) et l’ijtihad (raisonnement indépendant) qui font partie du processus de décision en Islam.

-C’est au nom de l’ijma’ qui renvoie au consensus obtenu suite à des discussions et des consultations que les corpus du Coran et de la tradition prophétique avaient reçu au début de l’islam leur forme définitive et avaient été érigés en autorités primordiales et c’est grâce à eux que la chari’a ( loi islamique) avait pu en être déduite puis étendue.

L’ijma’, qui était la source de l’autorité de la loi, supposait l’ijtihad.

L’ijtihad (ensemble de démarches basées sur la raison) avait permis de fondre une  jurisprudence fondée sur l’interprétation du droit islamique. Au début  il reposait sur trois fondements importants : l’existence d’une culture juridique et religieuse vivante, la liberté de penser et l’indépendance vis-à-vis du pouvoir politique.  En absence de disposition dans le Coran, la Sunna (faits et gestes du Prophète au cours de sa vie) et les hadîths (paroles authentiques du Prophète), il est recommandé aux musulmans de pratiquer l’ijtihad pour parvenir à une décision informée.

Aujourd’hui et pour des raisons multiples la situation dans le monde musulman a rendu difficile sinon impraticable  l’exercice de l’ijma’ et de l’ijtihad’ si bien que l’islam se trouve dépourvu d’un outil fondamental pour effectuer sa mutation, celle-ci restant à la merci des pouvoirs politiques qui légifèrent comme ils l’entendent et fabriquent  à l’occasion l’ijma’ qui leur convient à l’échelle nationale ou de l’ensemble du monde musulman.

Aujourd’hui encore, ces outils et ces institutions continuent à jouer un certain rôle dans le fonctionnement du système politique musulman allant jusqu’à donner une sorte de légitimation religieuse du pouvoir, comme c’est le cas dans certains régimes.  Très souvent, cette légitimation s’opère par le contrôle du corps des Oulémas, supposés être les garants de l’orthodoxie.  Des fois ces outils religieux ne sont utilisés que comme un moyen parmi d’autres pour asseoir un pouvoir absolu. 

Au cours des dernières décenies, au moment où on s’attendait dans les sociétés musulmanes à une évolution vers plus de démocratie, on s’aperçoit que celle-ci est de plus en plus absente . Les rares expériences démocratiques entreprises dans certains pays se sont souvent soldées par des échecs . Ces échecs, ont de nombreuses causes et des racines profondément enfouies dans l’histoire ainsi que du fait de l’intervention étrangère dans les affaires intérieures de ces États, la politique pétrolière, les bases militaires sur le sol arabe, le conflit palestinien…. mais il n’en demeure pas moins clair que ceux-ci ne proviennent pas de la doctrine musulmane mais plutôt du fait des gouvernants qui ont utilisé et exploité l’Islam pour se maintenir au pouvoir.

Depuis quelques années , l’instrumentalisation de la menace islamique à l’égard de la demande de démocratie a produit les résultats que l’on voit dans certains pays, pour ne citer que de ceux du Maghreb : un pouvoir de plus en plus personnel avec une société bloquée en Tunisie, une guerre civile en Algérie qui perdure, des disparités sociales de plus en plus grandes et un pouvoir politique et financier entre les mains de quelques familles au Maroc. 

Ce que l’on constate aujourd’hui c’est que le plus souvent les islamistes extrémistes et les pouvoirs en place ont le même ennemi : la démocratie.

Mais quelle est la position réelle de ces islamistes vis-à-vis de la démocratie ?

Position  générale des  musulmans vis-à-vis de la démocratie 

Historiquement, le  premier face à face entre les musulmans et la démocratie est apparu en Iran, au cours du Mouvement Constitutionnel de 1905-1911, quand le Cheïkh Fadlallah Nouri avait rejeté l’idée d’une assemblée législative sous le prétexte que  l’Islam ne souffre d’aucun défaut que les  humains peuvent combler.

Quelques années plus  tard, Sayèd Qutb, l’éminence grise des Frères musulmans  avait rejeté le principe de la souveraineté  populaire car il s’agirait là « d’une usurpation de la souveraineté de  Dieu et une forme de tyrannie puisqu’elle soumet l’individu à la volonté des autres ».  Les thèses de cette influente Confrérie se basent sur le fait que  « Islam et démocratie sont incompatibles et que la Choura ne signifie pas la simple domination de la majorité ».

De nos jours, les choses ont évolué et la débat sur la question de l’adaptation de la démocratie à l’islam suscite des positions de plus en plus nuancées. On peut d’une façon très schématique distingué deux grands courants de pensée : les islamistes qui rejettent tout idée de démocratie et les islamistes qui sont pour une adaptation du principe de la démocratie au contexte particulier des pays musulmans. Sans oublier de parler bien sûr d’un courant  minoritaire qu’on peut appeler “ intégristes laïques”  qui eux sont pour calquer le modèle occidental et ignorer le  reste.

 

1-“Lâ hukma illâli-Allah’’  : pas d’autre gouvernement  que celui de Dieu. C’est le slogan des islamistes qui affirment que « la démocratie est un système imparfait » et que « islam constitue sa propre forme de démocratie ». Pour ce groupe il n’est pas question de greffer artificiellement la démocratie sur l’islam. Ces islamistes sont très actifs, on peut même dire qu’ils sont dominants sur le terrain et dans les  médias et le net.. Mais il s’agit d’un courant très hétérogène allant :

- En passant par l’islamisme salafiste qui prône un islam sectaire et obscurantiste rejetant toute évolution des mentalités et des pratiques par rapport à l’époque de référence: celle du prophète.

-Jusqu’à l’islamisme djihadiste représenté par Al Quaida et les organisations qui font partie de sa mouvance.

2-La démocratie est compatible avec l’Islam : le projet de ce deuxième groupe est de réconcilier l’islam avec son siècle. Pour ces islamistes, l’adoption des valeurs et des institutions démocratiques ne va pas à l’encontre de l’esprit de l’islam. Ce groupe est lui aussi à son tour traversé par des courants différents :

- Allant des islamistes conservateurs : représentés majoritairement par les organisations et les partis politiques qui s’inspirent des idées des « frères musulmans » dont la position vis-à-vis de la vie politique et du jeu démocratique ont évolué au cours des derniers années pour une plus grande participation. Que ça soit au Maroc avec le PJD (parti de la justice et du développement), en Égypte, en Jordanie et même en Palestine (le cas du Hamas), les islamistes modérés luttent non pour un État islamique, mais pour un État démocratique. Ils plaident aujourd’hui pour un large front contre la dictature comprenant toutes les forces démocratiques comme on le voit actuellement en Égypte avec leur contribution très active à un front démocratique unifié pour le soutien de la candidature de Mohamed Baradai (ancien directeur de AIEA ) contre Moubarak dans les élections présidentielles  prochaines.

Les idiologues des ces mouvements expliquent leur revirement vers l’acceptation du système démocratique avec la participation aux élections, en se  référant à des versets du Coran les considérant comme porteurs de concepts qui ne sont pas étrangers à la démocratie mais plutôt comme des injonctions impliquant le gouvernement par consentement et au moyen de conseils et d’assemblées. Un autre facteur qui vient conforter la thèse selon laquelle une démocratie dans les pays islamiques serait possible est le principe du libre choix. Allah a établi un ensemble de règles pour ses fidèles , mais ne s’occupe pas de les faire respecter. Ainsi, tout musulman ayant le droit de les respecter ou non, il en découle que les libertés fondamentales doivent faire partie de toute démocratie musulmane.

- Aux  islamistes modernistes : qu’on peut appeler aussi « démocrates non dogmatiques » tout simplement parce qu’ils plaident avec force pour un enracinement de la démocratie dans les traditions les plus ouvertes de la culture arabo-islamique. Leur divergence avec « les démocrates laïques » tourne autour du problème de la laïcité. La réislamisation récente des sociétés musulmanes a fait prendre conscience à ce courant moderniste qu’exiger l’association chez nous de la démocratie et de la laïcité, comme le font les Français à cause de leur histoire, c’est condamner la démocratie à être rejetée de l’espace culturel arabo-musulman et au seul profit des intégrismes. Ces islamistes éclairés militent pour un régime démocratique dont les principes de base sont la liberté et égalité complète entre tous les citoyens notamment entre les deux sexes. Pour eux, il n’y a pas d’autres solutions à l’absence de démocratie dans tous les pays arabo-musulmans que les libertés et l’intégration de toutes les contestations, dont l’islamique, dans un jeu politique démocratique, certes risqué, mais dont on ne pourra faire l’économie qu’au prix de la répression et de la guerre civile. Leur position vis-à-vis du courant intégriste et violent ne souffre d’aucune complaisance: il doit être combattu sur le plan des idées pour l’inefficacité prouvée de son programme et sur le plan politique comme n’importe quel mouvement anti-démocratique. Pour eux, la démocratie a le droit et le devoir de se défendre, mais dans le respect de ses propres valeurs et lois.

3- Ma  position personnelle :

Par sincérité et par transparence, je dois avoué que personnellement, je me sens proche des démocrates non dogmatiques. Ma religiosité  et mon appartenance à la culture arabo-musulmane ne sont nullement en contradiction avec mon ancrage à gauche et mon combat pour la défense des valeurs  universelles de la liberté,  de la justice et de l’émancipation des femmes. Je n’ai aucun doute que ma religion, l’islam est capable de répondre positivement à la démocratie comme on le voit aujourd’hui en Turquie, au Bangladesh, en Malaisie… Je ne souscris  donc nullement à l’idée répandue en Occident que l’islam est la cause principale de l’absence de démocratie dans les pays musulmans. La question est très complexe. A mon avis cette absence est beaucoup plus liée à l’existence de régimes répressifs et corrompus soutenus par les pouvoirs occidentaux pour des raisons multiples. Maintenant à la question de savoir s’il est légitime aujourd’hui  de s’interroger sur l’interprétation des textes religieux pour une meilleur compréhension  et une adaptation de la religion aux conditions de vie au XXIe siècle, je ne  peux répondre que positivement. Comment et dans quelles conditions ?

La démocratie ne s’importe pas :

Depuis les attentats du 11 septembre, l'administration américaine avec le soutien des gouvernements occidentaux, en envahissant l’Afghanistan et l’Irak s’était fixée comme objectif de lutter contre le terrorisme transfrontalier d’Al Qaida, de libérer ces pays de la dictature et de les "démocratiser", ce qui contribuerait dans une logique d’« effet de dominos » à l'émergence d'un nouveau Moyen-Orient, démocratique et moderne qui  garantirait les intérêts économiques et géostratégiques des américains et notamment la sécurité d’Israël. Aujourd’hui, les résultats de cette aventure néocolonialiste ne laissent aucun doute sur les vraies intentions de ces donneurs de leçons en matière des droits de l’homme.  On est en droit de se demander si la démocratie peut être "exportée" à coups de missiles de croisière? On ne libère pas un pays, on ne le démocratise pas non plus en bombardant femmes et enfants et en pillant ses richesses.

Quel modèle démocratique l’Occident compte imposer dans la région? Qu'en est-il de la sélectivité de cette politique de "deux poids, deux mesures" qui tolère une théocratie rentière telle l'Arabie Saoudite et une "république monarchique" telle l'Égypte ? Pourquoi ces silences complaisants sur des fraudes électorales évidentes en Tunisie, au Maroc et ailleurs. Enfin pourquoi fait-on payer un prix aussi cher aux Palestiniens (l’embargo sur Gaza et sur le gouvernement légalement élu du Hamas) pour leur choix démocratique au cours des élections transparentes de 2006. Les musulmans ont de plus en plus l’impression que la démocratie est invoquée et utilisée contre eux, et non pas pour eux. Au nom de la démocratie on leur refuse leur identité en Europe (la bourka française, les minarets suisses…) et leur liberté en Palestine, en Algérie et un peu partout ailleurs.

Pourquoi, depuis de très nombreuses années, l’absence de démocratie dans la région a été excusée par l’Occident ? Pourquoi les Européens et Américains ont laissé les régimes arabes réprimer, emprisonner, torturer leurs opposants politiques ? Bien sûr, leur préoccupation essentielle était ailleurs, dans l’accaparement des richesses pétrolières.

Considérant toutes ces données, la question se pose donc de savoir si de l’extérieur, sous la pression de l’Occident, on peut donner corps à la démocratie dans les pays musulmans ?  Est-ce qu’on est obligé de choisir entre la dictature et la démocratie imposée, entre l’intégrisme et la désintégration, ou encore entre la négation de l’autre et la négation de soi-même. Existe-t-il d’autres alternatives possibles ? Je ne peux répondre que par oui. Une troisième voie est possible, c’est celle qui permet aux musulmans de concilier leur besoin d’identité de musulmans avec une ouverture sincère et décomplexée aux autres cultures. Autrement dit on ne peut pas nous imposer un modèle de vie politique qui ne nous appartient pas. D’autant plus que ce modèle est loin d’être parfait sur bien d’autres plans y compris dans les pays occidentaux.

Cela dit la démocratie, tout comme la liberté et l’égalité restent des aspirations pour les populations arabo-musulmanes pour faire face à la dictature, à la tyrannie et à l’asservissement, tout en étant conscientes que la démocratie en tant qu’aspiration, n’est pas la panacée aux problèmes de la société. La méfiance et le scepticisme des  populations à l’égard du modèle occidental de la démocratie se trouvent encore renforcés du fait que les quelques expériences timides  initiées ici et là ont engendré plus de corruption, une augmentation des inégalités et une instabilité sociale (cas du Maroc, de l’Algérie…). Les citoyens attendent d’abord de leur gouvernement, qu’il soit intègre, efficace et qui garantit la justice sociale et économique.

Comme nous le voyons, il y a véritablement une problématique dans le sens où la démocratie, au-delà de ses aspects théoriques, soulève, dans le contexte arabo-musulman plusieurs problèmes. Le schéma de transition possible vers la démocratie ne peut être ni imposé de l’extérieur ni par la force ni par la contrainte; il ne peut être non plus une copie conforme à l’évolution historique du concept en Europe ou en Amérique. La concrétiser sur le terrain relève d’un impératif endogène qui exige l’adaptation de l’islam aux conditions changeantes de la vie moderne.

Les  sociétés musulmanes  ont  besoin de faire leur  mutation de l’intérieur :

L’adaptation des sociétés musulmanes aux conditions changeantes de la vie moderne, exige deux  préalables:

1- Un effort intellectuel pour une réappropriation de la culture et de la pensée islamiques dans toutes leurs dimensions en adoptant une approche moderne pour éviter une simple reconduction d’une tradition malheureusement figée depuis des siècles. L’ignorance de leur propre culture de ceux qui prônent le retour à la religion dans sa pureté première sera surmontée et la «porte de l’effort » (Bab el ijtihad) sera ainsi ouverte de nouveau.

Cette adaptation exige aussi une parfaite connaissance du monde moderne, non seulement de sa science et de sa technologie, mais également et surtout de ses différents courants de  pensée, de ses mouvements culturels et de son histoire.  

2- Créer les bases d’un véritable débat à l’intérieur des sociétés musulmanes en  garantissant une liberté totale de pensée et d’expression, y compris la liberté de culte et en accordant aux femmes un statut égal à celui des hommes dans tous les domaines. La liberté de pensée et d’expression est le fondement de toutes  les démarches humaines vers une société moderne. Limiter la liberté comme c’est le cas aujourd’hui dans la majorité des pays musulmans, c’est condamner toute la société à se figer et à régresser.

La société civile qui a besoin d’être consolidée, a un rôle majeur à jouer dans ce combat pour les libertés. Par l’action qu’elle mène en faveur des idéaux moraux de liberté, d’égalité, de justice, de transparence, ainsi que par sa fonction critique et par la pression qu’elle peut exercer sur les pouvoirs publics, aussi bien par ses actions propres qu’à travers les médias et les intellectuels.

3- Un énorme obstacle:

le bas niveau de l’éducation des populations :

la mise en place  de deux préalables cités plus haut ne peut atteindre son objectif sans la participation et l’adhésion d’une large partie de la population qui malheureusement reste plombée sous le poids de l’analphabétisme qui touche la moitié de la population. La priorité des priorités est donc l’éducation sous toute ses formes: formelle, non formelle, alphabétisation. Là aussi la société civile peut jouer un rôle d’avant-garde. L’engagement des populations dans ce processus va permettre de corriger les défauts de la démocratie représentative typique au monde occidental en développant la démocratie participative qui n’est rien d’autre que l’équivalent de la « Choura » prônée par l’islam.

4- Sur le  plan politique : arrêtez d’opposer islamistes et démocrates.

Les islamistes démocrates et les démocrates non dogmatiques constituent les composantes principales d’opposition aux pouvoirs en place qui jusque là tiraient profit à les jouer les uns contre les autres. Tout rapprochement entre eux peut constituer une véritable alternative et c’est pourquoi, il inquiète tous ceux qui continuent à tirer profit de la situation jusqu’à présent. Il n’y a pas que les hommes au pouvoir qui s’opposent à ce rapprochement, il y a aussi ce qu’on appelle les intégristes laïques qui demandent de mettre hors jeu démocratique toutes les sensibilités de l’islam politique. Cette haine pour des concurrents politiques virent rapidement à la haine de l’islam et des musulmans comme on le voit aujourd’hui au Maroc et en Algérie notamment chez les activistes du mouvement culturel amazigh dont certains poussent la provocation jusqu’à se considérer comme des admirateurs d’Israël. Je ne sais pas comment bâtir un système démocratique en cherchant à en exclure une grande partie de la population ? Quelle  légitimité auront alors nos institutions démocratiques ? Si nous  voulons rattraper le temps perdu et avoir l’adhésion des populations et des jeunes en particulier, nous sommes obligés d’admettre que chez nous la démocratie ne se fera pas contre l’islam, mais avec lui, plus exactement avec ses représentants les plus ouverts et les plus éclairés qui sont à la fois la chance de l’islam et celle de la démocratie.

C’est ce processus encore très timidement engagé qu’il est maintenant urgent d’élargir et de développer. C’est ainsi que l’islam peut s’offrir un nouveau visage où fidélité au message de Dieu et à la culture des ancêtres s’accommode harmonieusement et intelligemment avec les temps modernes.