Retour à : Plan du site - MétéoPolitique - Société - Fiche Vision du Monde - Mes Héros et Héroïnes

 

Une vie d'action et de parole

 

Né à Outremont (arrondissement de Montréal)
Décédé à Richelieu en Montérégie

Différents médias le ou vers le 12 janvier 2010

Témoignages: Gilles Courtemanche

Marie-André Amyot et Pierre Vennat

Chantal Guy

Quizz : Connaissez-vous Michel Chartrand ?

Autre biographie de Michel CHARTRAND

Sa ville d'adoption honore sa mémoireen nommant le pont de l'Autoroute 10 près de Richelieu en sont nom.

Syndicaliste intransigeant, ardent défenseur des droits des travailleurs et des gagne-petit, héros du contre-pouvoir, pourfendeur du capitalisme, chrétien humaniste, anarchiste pourvu d'une grande conscience sociale et communautaire, autant d'épithètes, parfois aux antipodes du formalisme, pour décrire Michel Chartrand.

Simonne Monet, une fille de juge qui épousera Michel Chartrand le 17 février 1942, a fait quelques confidences sur son « homme de paradoxe ». C'était en 1968, à l'émission Femmes d'aujourd'hui, à la télévision de Radio-Canada.

«

Michel a des qualités excessives, comme la générosité et la franchise. Il a des travers excessifs aussi. C'est un homme de paradoxe.
                                                   
— Simonne Monet-Chartrand

»

Au moment des épousailles, bénies par le chanoine Lionel Groulx, Simonne Monet est propagandiste pour la Jeunesse étudiante catholique (JEC).

Michel et Simonne auront sept enfants.  Ils formeront, durant plus de 50 ans, l'un des couples les plus engagés du Québec.

« Pourquoi j'admire et j'aime encore Michel Chartrand?  C'est parce que c'est un gars qui est allergique à l'injustice.  Il ne peut pas tolérer.  Il devient violent, agressif, quand il voit des injustices.  Ou tu optes pour l'opposition dans le système, ou tu joues dans le système avec des avantages.  Nous, on est des opposants », dit Simonne.

Michel Chartrand a tellement milité pour les déshérités qu'on oublie qu'il a grandi dans une famille bourgeoise d'Outremont, à Montréal.  Il est né le 20 décembre 1916, treizième enfant d'une famille de sept garçons et sept filles.

Homme d'action et de parole, reconnu pour son franc-parler, Michel Chartrand a été de toutes les grandes luttes sociales et syndicales de la seconde moitié du XXe siècle.

Une de ses tirades sur le déficit des gouvernements, telle qu'elle avait été rapportée par L'Aut'Journal, est un bel exemple de son verbe redoutable.  Michel Chartrand prenait la parole durant une manifestation de 3 000 personnes réunies par la Confédération des syndicats nationaux (CSN), le 12 juin 1995:

«

Les gouvernements vont nous parler de déficit.  C'est une maudite farce.  Avant, ils parlaient de l'inflation.  Je n'ai jamais vu personne mourir d'inflation, mais j'en ai vu mourir dans les mines et les hôpitaux.  Maintenant, ils nous disent qu'on va mourir du déficit.                       — Michel Chartrand

»
 

Michel Chartrand en 2000

Un « chrétien humaniste »

C'est chez les Clercs de Saint-Viateur à l'Académie Querbes que Michel Chartrand a fait son primaire. Il a fait ses premières années d'études classiques au Collège Jean-de-Brébeuf et comme pensionnaire au Collège de Sainte-Thérèse.

À l'adolescence, vers 17 ans, il est insatisfait des écoles qu'il fréquente.  Il se fait alors moine cistercien à la Trappe d'Oka.

 
«

Quand j'étais à Oka [...] j'ai lu beaucoup de poésie. Les psaumes, c'était de la poésie.  C'était extraordinaire et le Cantique des cantiques en latin: "Mon bien-aimé, couche-moi sur un lit de roses, couvre-moi de fleurs de pommiers, parce que je meurs d'amour pour toi" [...]  Ça continue comme ça pendant longtemps, le Cantique des cantiques, c'est très beau.  — Michel Chartrand
Un homme de parole, film d'Alain Chartrand, avril 1991

»

Il quittera l'ordre religieux pour des raisons de santé après avoir passé deux années dans le silence. C'est vraisemblablement un exploit hors du commun pour cet homme qui, plus tard, soulèvera les foules avec ses discours enflammés.

La charité chrétienne, la vraie, consiste à respecter les autres. [...] Peu importe si l'homme exagère dans ses désirs personnels.  L'important, c'est que son désir et sa volonté soient aussi forts quand il s'agit des autres. — Michel Chartrand en entrevue à la télévision de Radio-Canada, 1968

Plus tard, après son passage à la Trappe d'Oka, Michel Chartrand s'inscrira à l'Université de Montréal, à la Faculté des sciences sociales, économiques et politiques.  Il se nourrit alors des cours d'histoire de l'abbé Lionel Groulx tout en fréquentant l'École des Sciences sociales du père Georges-Henri Lévesque.

C'est à cette époque qu'il amorce son militantisme, d'abord en politique, puis dans le mouvement coopératif, le tout, il va sans dire, solidement arrimé à l'autel d'une incessante action syndicale.

 

Michel Chartrand

Le coopérateur

Michel Chartrand, déterminé à travailler pour les causes sociales, contribue à la fondation de dizaines de coopératives au Québec, dans divers secteurs, avant et pendant ses années de syndicalisme.

Il fonde notamment une coopérative de vêtements à bas prix, la Coopérative La Bonne Coupe.

« J'ai fondé ça en 1939 avec mon beau-frère Joachim Cornellier. On vendait des costumes sur mesure. C'est un des premiers emplois que j'ai eus », raconte Michel Chartrand dans une entrevue à la revue Profil, en 2004. Il était alors âgé de 88 ans.

« Nous avons fondé une coopérative de consommateurs où les acheteurs de vêtements payaient une part sociale.  On allait acheter des vêtements et on en faisait fabriquer dans des usines de Montréal.  Comme on avait de la difficulté à les faire confectionner, à un moment donné, on a acheté une manufacture de Sherbrooke pour les besoins de la coop.  Mais là, c'était trop fort pour nos moyens.  On a fait faillite.  Mais c'était quand même une bonne idée.  Le vêtement, c'est important! »

Michel Chartrand s'est lié à des chefs de file du mouvement coopératif au Québec, par exemple le père Georges-Henri Lévesque au moment de la fondation du Conseil supérieur de la coopération en 1939, aujourd'hui le Conseil de la coopération du Québec.

« J'ai aussi côtoyé Alfred Rouleau qui venait acheter des habits à la coopérative et que j'avais connu dans les Jeunesses indépendantes catholiques. Par la suite, il est devenu président du Mouvement Desjardins », précise M. Chartrand.

C'est avec Alfred Rouleau que Michel Chartrand a parcouru le Québec afin de promouvoir la coopération avec le mouvement Maître chez nous. La revue Profil avait demandé à M. Chartrand ce que lui et M. Rouleau racontaient aux gens qu'ils rencontraient dans leur tournée du Québec.

« Qu'il faut contrôler nos affaires, j'veux dire!  Il faut contrôler notre argent, d'autant plus qu'on n'en a pas beaucoup.  Fonder une coopérative, c'est savoir qu'on ne se fait pas avoir; me semble que ça fait partie du respect humain. »

Pour moi, c'est la seule façon de transiger humainement.  Pour ne pas exploiter l'autre.— Michel Chartrand sur le lien entre la justice sociale et le mouvement coopératif

Michel Chartrand a aussi participé à l'ouverture du premier supermarché coopératif d'alimentation Cooprix à Montréal. Il était alors président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (CCSNM).

« Au début, c'était un tout petit magasin d'alimentation, racontait M. Chartrand à la revue Profil en 2004. Puis on a fondé d'autres coopératives d'alimentation un peu partout. Dans les années 80 notre fournisseur, la Fédération des magasins Coop a fait faillite et les coopératives ont fermé. On avait une belle formule puis on ne l'a pas gardée.  Je peux pas croire qu'on a perdu au Québec le contrôle de notre alimentation : on a tout vendu nos commerces d'épicerie au Québec [...]

Les Canadiens français ne sont pas persévérants en affaires. Ils vendent quand ils ont leur prix. Puis après, on laisse les autres décider de ce qu'on va manger puis porter.— Michel Chartrand, dans la revue Profil, 2004

 

L'action politique

Michel Chartrand a d'abord été actif au sein des mouvements catholiques et nationalistes. Par exemple, tout en suivant des cours de typographie chez les Frères des Écoles chrétiennes dans les années 1930, il fait du bénévolat pour le mouvement Jeunesse indépendante catholique (JIC).  Il devient aussi secrétaire des Jeunesses patriotes.

Ce groupe nationaliste goûtera assez tôt à la déjà très forte personnalité du jeune Chartrand. Les Jeunesses patriotes veulent accorder leur appui à Maurice Duplessis aux prochaines élections.  Michel Chartrand s'y oppose catégoriquement et se rallie aussitôt à l'Action libérale nationale (ALN)Paul Gouin, un dissident de l'Union nationale, vient de fonder ce parti.  En 1938 Michel Chartrand en devient l'organisateur politique.

div align="center">

 

Michel Chartrand en 1996

 
«

Duplessis m'a mis en prison sept fois, et si on érigeait un monument à Duplessis aujourd'hui, je paierais ma cotisation, car il ne m'a jamais trompé.  Duplessis disait qu'il était contre les syndicats [...] qu'il allait nous mettre en prison, et tout à coup il le faisait, donc il ne nous a jamais menti.     — Michel Chartrand
                                                                  au congrès du CCSNM, 1976

»

Comme de nombreux jeunes, Michel Chartrand est appelé en 1941 à suivre un entraînement militaire, même si la conscription n'est pas encore obligatoire. Il se joint au Corps école des officiers de l'Université de Montréal, mais il est renvoyé après seulement un mois d'entraînement militaire. Il refusait de remplir les formulaires unilingues anglais.

Si on n'a pas le courage de prendre les moyens nécessaires pour sauver la langue française, il faut avoir le courage de dire aux générations qui s'en viennent qu'on s'en va vers une assimilation nécessaire à brève échéance. — Michel Chartrand dans Maintenant, octobre 1971

Le 11 juin 1945, Michel Chartrand se présente aux élections comme candidat pour le Bloc populaire canadien.  En 1942, il avait été un des fondateurs de ce parti et avait organisé la campagne de Jean Drapeau, le candidat des conscrits.

Michel Chartrand milite aussi contre la conscription avec la Ligue de défense du Canadatout en travaillant comme typographe à l'imprimerie Stella.

Dix ans plus tard, vers 1955, Pierre E. Trudeau, Gérard Pelletier et Jean-Paul Geoffroy invitent Michel Chartrand à rejoindre les rangs du CCF, le parti de la Cooperative Commonwealth Federation.  Le CCF est un parti socialiste dont la présidente de l'aile québécoise est Thérèse Casgrain.

En 1956, le CCF devient au Québec le Parti social-démocrate(PSD). Le chef provincial de cette formation est nul autre que Michel Chartrand, qui succède à Mme Casgrain.

En 1958, M. Chartrand est candidat pour le PSD à Arvida aux élections fédérales. Il obtient 7 042 voix, ce que d'aucuns qualifient de victoire morale.   J'ai commencé à m'occuper de politique à 18 ans et j'en ai aujourd'hui 54.  J'ai été de tous les partis sauf libéral, créditiste et union nationale.  Maintenant, je ne m'identifie à aucun.  Mais quand on aura un parti socialiste, j'y adhérerai à deux mains. — Michel Chartrand, dans Le Nouveau Samedi, 18 septembre 1971

Une autre défaite attend Michel Chartrand dans une élection partielle provinciale en 1959 au Lac Saint-Jean.  Après cet échec, il fonde l'imprimerie Les Presses sociales avec laquelle il publiera des recueils de poésie et des essais, notamment de Gilles Vigneault, Pierre Vadeboncoeur et Claude Péloquin, le premier recueil de Denis Vanier, Je, et des conventions collectives de travail.

Il publiera aussi la revue Our generation Against Nuclear War de Dimitri Roussopoulos, la Revue socialiste et le journal Le Peuple, organe du Parti socialiste du Québec (le PSQ dont il sera le président).

Michel Chartrand venu appuyer les étudiants de la Coalition de l'Association pour une solidarité syndicale élargie (CASSEE) en 2005

En 1963, Michel Chartrand se dissocie du CCF, qui est devenu le Nouveau Parti démocratique (NPD), parce qu'il ne partage pas les idées des néo-démocrates sur la question du Québec et des armes nucléaires.  M. Chartrand fonde alors le Parti socialiste du Québec.

Alors qu'il est président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal, Michel Chartrand participe à la fondation du FRAP, le Front d'action politique, un parti municipal qui s'oppose au maire Jean Drapeau.

[...] le FRAP était terroriste, disait Drapeau, parce qu'il avait des salles qui avaient été payées par le Conseil central et que le président du Conseil central était terroriste [...] Alors, M. Drapeau m'a traité de terroriste.— Michel Chartrand, au congrès du CCSNM, 1971

Michel Chartrand participe aussi à la fondation du Front du Québec français (FQF). Il prononce des discours partout au Québec contre le projet de loi 63 sur la langue, que présente l'Union nationale.

En 1998, Michel Chartrand se présente comme candidat indépendant contre Lucien Bouchard dans Jonquière.  Au « déficit zéro » de Lucien Bouchard, Michel Chartrand répond avec son slogan « pauvreté zéro! » et propose la création d'un revenu de citoyenneté. M. Chartrand termine troisième avec 14,8 % des voix.

Le syndicaliste

La grève des 5 000 travailleurs de l'amiante à Thetford Mines et Asbestos en 1949 montre à quel point l'allergie à l'injustice est grande chez Michel Chartrand.

Il est mort autant de femmes et d'enfants d'amiantose dans la province de Québec que de mineurs.  Et ça continue.— Michel Chartrand au congrès du CCSNM, 1975

Ce conflit de travail éclate durant la période de l'histoire du Québec appelée la grande noirceur, qui sera suivie par ce qu'on apellera la Révolution tranquille.

Les dents de lait du syndicalisme au Québec commencent alors à se transformer en crocs acérés. L'objectif: s'attaquer aux politiques autoritaires, conservatrices, patronales et répressives du régime de l'Union nationale de Maurice Duplessis.

Michel Chartrand ira rencontrer les grévistes sur les piquets à Asbestos, à la demande de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC). C'est à ce moment-là que commence sa longue carrière de syndicaliste.

« Moi, je suis humilié depuis la grève à Asbestos en 1949, dans mon pays. J'ai vu des travailleurs dans la colonisation, sous Duplessis, j'ai vu des ouvriers de Montréal mourir dans les chantiers de la colonisation. Je suis insulté depuis ce temps-là. »

Arrestations et procès

Michel Chartrand deviendra ensuite organisateur de la Fédération nationale du vêtement et agent d'affaires pour le Conseil central de Shawinigan, pour le Syndicat de Rubin à Sherbrooke, puis pour le Syndicat du commerce.

La grève contre la S. Rubin

Les 300 employés de la compagnie S. Rubin déclenchent une grève le 13 mars 1952.  La S. Rubin est une manufacture de vêtements située à Sherbrooke, dans les Cantons de l'Est.

Les employés, affiliés à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC), font connaître leurs revendications par la voix de leur agent d'affaires, Michel Chartrand:

- augmentation salariale de 20 cents/heure;
- un plancher de 36 heures d'ouvrage;
- une réduction de la semaine de travail à 40 heures.

En majorité des femmes, les employées de la S. Rubin travaillent dans certains cas jusqu'à 44 heures par semaine et touchent en moyenne 87 cents/heure.

Leur arrêt de travail, qui est légal, durera plus de cinq mois. Il se terminera le 29 août 1952.

En 1952, Michel Chartrand est arrêté plusieurs fois et il subit plusieurs procès, après ses interventions dans la grève à l'Alcan de Shawinigan, la mobilisation du personnel ouvrier de la Wabasso et la grève contre Dupuis Frères.

Je n'ai pas assez de corne aux fesses pour ne pas ressentir tous les coups de pied au cul que j'ai reçus du capitalisme.
— Michel Chartrand, La Presse, 1963

La grève contre Dupuis Frères

Le 2 mai 1952, un an après avoir obtenu son accréditation, le syndicat des employés du magasin Dupuis Frères, affilié à la Confédération des travailleurs catholiques du Canada (CTCC) déclenche une grève.

C'est le premier arrêt de travail que la CTCC organise contre un employeur canadien-français. Il durera presque 3 mois, jusqu'au 28 juillet.

La majorité des 1000 grévistes sont des femmes qui reçoivent des salaires modestes.

Cet arrêt de travail est marqué par plusieurs incidents, notamment lors des tentatives par la compagnie de relancer ses activités avec des briseurs de grève. C'est d'ailleurs à une de ces occasions que le célèbre boxeur Joe Louis refuse de traverser les piquets par respect pour les grévistes.

Les grévistes utilisent plusieurs moyens inusités : propagande, intimidation, explosion de bombes puantes, envoi de souris, d'abeilles et de grenouilles dans le magasin.

Environ 70 grévistes et sympathisants sont arrêtés par les policiers.

Membre fondateur du Syndicat des permanents de la CTCC, Michel Chartrand est élu membre du premier bureau de ce syndicat, qui l'embauche comme propagandiste en 1953.

Deux ans plus tard, en 1955, on retrouve M. Chartrand au poste de conseiller technique au Conseil central de Shawinigan. Il est de toutes les nombreuses grèves qui perturbent la région et est incarcéré sept fois. Il anime une série de tribunes téléphoniques à la radio dans la région de la Mauricie. Il devient ensuite responsable de l'éducation syndicale pour les Métallos de la FTQ à Rouyn-Noranda.

J'ai rencontré des voleurs, là; c'est du bon monde. Des voleurs, ce n'est rien à comparer aux vendeurs de lait, de pain, de viande, de toutes les nécessités vitales, qui nous exploitent. — Michel Chartrand, 1969, à la suite d'un séjour de cinq jours en prison

En 1957, il participe à la grève des travailleurs de l'Alcan à Arvida. M. Chartrand revient au Syndicat des travailleuses et travailleurs de Dupuis Frères à Montréal comme agent d'affaires.

Le 11 mars, c'est le début de la grève de six mois des travailleurs de la Gaspé Copper Mines (Noranda) à Murdochville. Ils sont membres des Métallurgistes unis d'Amérique (FTQ), un syndicat rival à la CTCC.

Michel Chartrand se rend à Murdochville durant ses vacances afin d'appuyer les grévistes. Il participe à une trentaine d'assemblées syndicales pour parler des conditions de travail et de la compagnie. Il fait une série d'émissions radiophoniques à Matane et à New Carlisle.

Les grosses grèves, Murdochville, Arvida et partout, la grève de La Presse à Montréal, c'était pour faire reconnaître l'ancienneté ou le syndicat. Ç'a été ça, les grosses grèves dans la province, ce n'était pas pour de l'argent. — Michel Chartrand, Un homme de parole, film d'Alain Chartrand, avril 1991

Son travail auprès d'un syndicat rival lui vaudra d'être congédié par la CTCC à son retour de Murdochville.

Un retour fracassant

Michel Chartrand fait un retour au syndicalisme en 1968, après une absence de près de dix ans. C'est Florent Audette, le directeur général du syndicat de la construction de Montréal (CSN), qui l'embauche. M. Chartrand sera responsable de l'éducation syndicale et de la santé et la sécurité au travail.

Le respect des hommes, ça commence par leur santé. On n'a pas le droit de se détruire physiquement dans une usine. C'est de l'incitation au suicide. Dans certaines usines, ce suicide est organisé régulièrement, systématiquement, avec la complicité des ingénieurs. — Michel Chartrand, Au bout de mon âge, émission animée par Pierre Paquette à la télévision de Radio-Canada, 1968

Durant une assemblée générale des délégués du conseil central de Montréal, Michel Chartrand est élu président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (CCSNM).

Michel Chartrand est aussi président de la Caisse populaire des syndicats nationaux.

Un adepte passionné du coopératisme depuis toujours, Michel Chartrand appuie le journal Québec-Presse, fondé par des militants de groupes syndicaux et coopératifs.

Les syndiqués sont respectables. Le mouvement coopératif l'est aussi. On est engagés dans les deux [...] On est pour les deux parce qu'ils sont nécessaires, utiles et qu'ils rendent des services à la population. — Michel Chartrand, congrès du CCSNM, 1973

Le CCSNM regroupe 60 000 membres, tous affiliés à la CSN. M. Chartrand occupera la présidence du CCSNM durant dix tumultueuses années.  Il ne posera pas sa candidature pour un autre mandat au congrès de 1978.

Peu de temps après, il quitte aussi la présidence de la Caisse populaire des syndicaux nationaux de Montréal.  Durant sa présidence, l'actif de la Caisse passe d'environ 1,6 million à 40 millions de dollars.

Les lois à portée sociale dans l'oeil de Chartrand

Michel Chartrand, comme président du CCSNM, se fixe l'objectif de mobiliser tous les militants, autant du mouvement syndical que des groupes populaires. Pour y arriver, il demande au CCSNM de mettre sur pied un service-conseil pour l'application des diverses lois à portée sociale, notamment celles sur l'assurance-chômage, l'assistance sociale, les accidents du travail, l'assurance maladie.

Toujours à l'initiative de Michel Chartrand, à la suite de demandes répétées d'associations de locataires de Montréal, le CCSNM met sur pied un service d'aide et d'information sur les droits des locataires.

Cette initiative jettera les bases du concept du bail type tel qu'on le connaît aujourd'hui. Et par la suite, sous les pressions du CCSNM, la date de fin des baux passera du 1er mai au 1er juillet.

D'autres luttes avant le retrait

En 1972, Michel Chartrand participe à toute une série de manifestations des employés des services publics du Québec.

La grève générale, déclenchée par le Front commun intersyndical, mène à l'emprisonnement des chefs syndicaux Marcel Pepin de la CSN, Louis Laberge de la FTQ et Yvon Charbonneau de la Corporation des enseignants du Québec (CEQ).   Michel Chartrand est au nombre des organisateurs de la grande manifestation du 1er mai, qui réunit 30 000 personnes pour demander la libération des 3 présidents.

Lors du 15e congrès annuel du CCSNM, M. Chartrand convainc les membres d'adopter l'idée d'une participation à l'organisation du Congrès international de solidarité ouvrière (CISO).

Des délégués du Québec, des pays arabes, de l'Amérique latine, des Caraïbes et d'Afrique du Nord, du Sud et de l'Ouest participeront par centaines à ce congrès que Michel Chartrand présidera en juin 1975 à Montréal.

Le 23 avril, M. Chartrand prendra part à un nouveau débrayage du Front commun, malgré une loi spéciale. Au moins 20 000 travailleurs du secteur privé débrayent en appui aux employés du secteur public.

Quelques mois plus tard, le 14 octobre, c'est le 6e anniversaire de la Loi des mesures de guerre.

Michel Chartrand participe alors à une journée de protestation contre les mesures Trudeau. C'est la première grève générale au Canada: 1,2 million de travailleurs débrayent contre le gel des salaires imposé par Ottawa.

Le retrait, mais pas la retraite

Au congrès de 1978 du CCSNM, Michel Chartrand ne sollicite pas un nouveau mandat à la présidence. Il poursuit tout de même son offensive contre le projet de loi 17 sur la santé et la sécurité au travail, s'opposant du même coup à Louis Laberge, président de la FTQ et membre du conseil d'administration de la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST).

Quelques années plus tard, en février 1983, Michel Chartrand met sur pied la Fondation pour l'aide aux travailleuses et travailleurs accidentés (FATA). Il défend personnellement les dossiers des accidentés, comme procureur syndical, devant la CSST et la Commission d'appel en matière de lésions professionnelles (CALP).

M. Chartrand milite pour le revenu de citoyenneté garanti chaque fois qu'il est invité à donner des conférences par des groupes populaires et syndicaux, autant par des étudiants et des associations professionnelles.

Sa carte de visite n'est pas banale. Syndicaliste, militant anti-pauvreté et conférencier, c'est ainsi qu'il se présente lorsqu'il publie en 1990 avec Michel Bernard le Manifeste pour un revenu de citoyenneté.

Son fils cinéaste, Alain Chartrand, lui consacrera un film documentaire Un Homme de parole en 1990. Il produira aussi une série télévisée en deux parties sur le cheminement de ses illustres parents, Chartrand et Simonne, diffusée en 1999, suivie de Simonne et Chartrand, diffusée en 2003.

 

L'épreuve de la crise d'Octobre

Le 15 octobre 1970, Michel Chartrand prend part à une assemblée de 3000 personnes au centre Paul-Sauvé, à Montréal, au moment où le FLQ enlève le conseiller commercial de la Grande-Bretagne, James Richard Cross, et le ministre québécois du Travail, Pierre Laporte.

Le lendemain, le 16 octobre, c'est la promulgation de la Loi des mesures de guerre. Des centaines de militants indépendantistes sans antécédent de violence, dont Michel Chartrand, sont arrêtés sans mandat. Dans le cas de M. Chartrand, les policiers le cueillent à 5 h du matin, à son domicile de Richelieu.

Michel Chartrand est emprisonné avec Charles Gagnon, Jacques Larue-Langlois, Pierre Vallières et Me Robert Lemieux.

Les cinq sont accusés d'appartenance au Front de Libération du Québec FLQ et de conspiration séditieuse pour renverser le gouvernement du Canada.

Les codétenus assurent leur propre défense dans un procès très médiatisé appelé « le procès des cinq ».

Les accusés commenceront par semer le doute sur l'impartialité du juge Roger Ouimet. Pourquoi le juge ne peut-il pas être récusé pour des motifs vagues si les accusés peuvent être menacés par des accusations qui sont non moins vagues?, demandent les cinq.

 

Simonne Monet-Chartrand et Michel Chartrand au moment de la sortie de prison du syndicaliste en 1971

Extraits du « procès des cinq »

Michel Chartrand: L'autre fois je vous en ai énuméré [des faits allégués], vous n'avez pas répondu sauf en disant: « Condamné pour mépris de cour »...

Le tribunal:
C'étaient des allégations générales...

Michel Chartrand:
  Il y avait des faits. Je n'ai pas envie de recommencer ça, autrement je vais me retrouver avec plus d'années à vous servir que d'années à servir la justice.[...]

Michel Chartrand
 Si ça ne peut pas aller devant tel juge, ça ne veut pas dire que ce juge-là est pas bon, ça veut dire que, sur certains problèmes, il a telle attitude et sur tel autre problème il a telle autre attitude. Il n'y a personne qui peut être parfaitement impartial. Ça n'existe pas.

Le tribunal:
Même pas vous?

Michel Chartrand:   Bien sûr que non, surtout pas vis-à-vis le fédéralisme. Parce que ça nous cause assez de trouble - même dans les cours -, on ne peut pas être d'accord avec le fédéralisme. Et vous, vous êtes d'accord avec les fédéralistes... Ça ne vous empêche pas de juger, seulement ça nous inquiète. [...] On ne peut pas être parfaitement impartial. On a des tendances. On a des opinions. Or il s'agit d'un procès politique. L'accusation est politique. [...] C'est l'accusation, faites-la changer par la reine! On est accusé d'avoir conspiré séditieusement en préconisant le renversement du gouvernement par la force. C'est criminel, mais ça regarde un peu la politique ou bien donc je ne comprends rien. Vous, vous ne voulez pas juger en fonction de vos options politiques?

Le tribunal:
J'en ai pas...

Michel Chartrand:
 Ah bon, bien vous n'en avez plus. Vous devez avoir des idées, non? Chez vous, dans le salon, vous en parlez un peu des fois? [...]

Michel Chartrand:
 Votre Seigneurie, on est entrés là-bas au Centre de prévention le 16 octobre 1970 par lettre de cachet et on n'a pas réussi à obtenir de cautionnement parce qu'ils avaient la lettre de cachet. Ça été aboli en France en 1790. Sartre a eu une libération à cause de ça. Dans les lois qui nous occupent, dans l'Empire britannique dont nous faisons partie, ça date de 1215 je pense, article 39, où le roi ne doit pas emprisonner dès le premier jour, ni garder quelqu'un en prison, sans passer par le jugement de ses pairs. Or on a ici, au Québec, [...] qu'à 5 heures du matin, on arrête des gens. On a attendu 20 jours pour nous donner un acte d'accusation.
 

Le 20 décembre 1970, Michel Chartrand célèbre son 54e anniversaire de naissance derrière les barreaux. Il festoie à « Parthenais Beach », comme il dit.

Tout au long des délibérations, les accusés sont plusieurs fois sanctionnés pour « mépris de cour », mais le juge Ouimet finit par rejeter l'accusation de sédition et déclare le procès nolle prosequi le 12 février 1971.

Michel Chartrand est libéré le 16 février 1971 et sort de prison le lendemain, après 4 mois de détention.

Le mois suivant, il fait une tournée à l'invitation des universités canadiennes, pour expliquer la situation politique au Québec. Michel Chartrand prendra la parole à Toronto, Saskatoon, Vancouver, Edmonton, Winnipeg, Kitchener, Waterloo, Hamilton, London, Montréal, Fredericton, Halifax et Ottawa

Retour à la liste des témoignages

Par Marie-Andrée Amiot
et
Pierre Vennat
12 avril 2010 

Michel Chartrand venu encourager des travailleurs qui protestaient contre quatre projets de loi en 2003

Seule la mort aura réussi à faire taire Michel Chartrand qui s'est éteint lundi soir à l'âge de 93 ans. La raison de son décès n'a pas encore été révélée, mais il était connu qu'il était malade depuis un certain temps. On ignore s'il a rendu son dernier souffle à son domicile. 

Homme de parole, comme l'a baptisé son biographe Fernand Foisy, héros de télésérie avec sa femme Simonne, caricaturé par Dominique Michel dans d'inoubliables Bye Bye, Chartrand symbolisait, pour des milliers de Québécois, le syndicaliste anarchiste, l'homme qui disait tout haut ce que plusieurs n'osaient même pas penser.

Né à Outremont, le 20 décembre 1916, Chartrand se définissait comme le «militant honnête et droit, qui dit les choses telles qu'elles sont, sans détour et sans fard». Orateur hors du commun, remarquable de présence et de charisme, Michel Chartrand incarnait à lui seul une tradition syndicale et socialiste.

«Je suis socialiste, nationaliste et indépendantiste parce que je crois en la démocratie: le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Je crois à l'égalité de toutes les femmes et de tous les hommes, parce que je crois en la justice, parce que je crois en la liberté à conquérir quotidiennement. Je crois que chacune et chacun doit être en mesure de participer aux décisions et d'assurer des responsabilités à son niveau», avait-il déclaré en entrevue.

Michel Chartrand n'a jamais voulu écrire son autobiographie. Mais, en vitupérant comme c'était son habitude, il a souvent laissé échapper des confidences, pudiquement et rapidement noyées par son rire sonore.

Fernand Foisy, compagnon de route de Chartrand pendant plus de 35 ans, a rédigé la biographie du syndicaliste en quatre tomes. Alors que celui-ci présidait le Conseil central de la CSN, Foisy en fut le secrétaire général de 1968 à 1974.

Il y décrit le parcours de son héros de 1968 jusqu'à 2003 en se disant témoin privilégié de ces moments passés à ses côtés. «Autant il peut être difficile, parfois bougon ou colérique, autant sa disponibilité et sa générosité nous font oublier ses travers.»

Les petites gens, le monde ordinaire ont une admiration secrète pour Michel Chartrand.

Je dis «secrète» car ils n'osent pas toujours clamer cette admiration de peur d'endosser ses excès verbaux et son langage sans détour», indiquait-il dans une entrevue accordée à La Presse en 2003.

L'ancien président de la Confédération des syndicats nationaux (CSN), Gérald Larose, qui a notamment côtoyé Chartrand au Conseil central de Montréal de la CSN, l'a déjà décrit comme un homme « bouillant».

Malgré ses excès, Chartrand était un homme raffiné, qui aimait les bons vins, la grande musique, la littérature et la peinture.

Il aura connu des événements marquants dans sa vie. Certains sont connus comme son arrestation durant la crise d'octobre de 1970 en vertu de la Loi des mesures de guerre où il est resté en prison pendant quatre mois. D'autres le sont moins, comme le décès de sa fille Marie-Andrée tuée accidentellement par son conjoint qui avait pointé un fusil sur sa tempe et déclenché la détente ignorant qu'une balle se trouvait dans le canon.

Michel Chartrand a été soixante ans aux mêmes barricades. Père de sept enfants, forgés aux mêmes idéaux par lui bien sûr, mais aussi et peut-être surtout par sa femme Simonne, aussi militante que lui, à sa façon, et qui fut la seule qui ait pu lui tenir tête tout en l'épaulant constamment pendant un demi-siècle.

Pour expliquer les nombreux discours de sa vie, il expliquait qu'il y avait deux choses qu'il connaissait bien: la politique et le syndicalisme: «Ça fait 60 ans! C'est sûr que c'est déprimant. Je suis pessimiste intellectuellement et optimiste volontairement. Parce qu'on peut changer des affaires. Il y a beaucoup de choses qui me font râler copieusement. Par exemple, le système dans lequel on se trouve est antidémocratique: on ne sait pas quel gouvernement est responsable de quoi.»

La pensée de Michel Chartrand, il était le premier à le reconnaître, ne se distinguait pas par sa subtilité ou sa finesse. Il fut l'homme d'une cause: la dignité des travailleurs.

«Petit, moi, j'étais heureux, raconta-t-il à la veille de ses 80 ans. On faisait courir la police à Outremont, on volait des pommes, puis des poires.» Hélène Patenaude, sa mère, lui a tiré les oreilles une seule fois et s'en est voulu. Son père ne parlait pas, sinon pour lui dire: «Un ouvrier, même s'il a les mains sales est un homme honnête. Méfie-toi plutôt des cols blancs

À Anne Richer, qui l'avait interviewé chez lui, à Saint-Marc-sur-le-Richelieu, il y a quelques années, il avait déclaré que «tout le monde devrait faire de la politique. En démocratie, c'est un devoir. Assumer des responsabilités à son niveau; voir à ce que le monde s'épanouisse. On est nés pour le bonheur, quel que soit notre handicap physique ou mental, quels que soient nos parents ou nos gênes. Et pour le bonheur, il faut un minimum: manger, se faire soigner, s'éduquer. Pis travailler. On s'épanouit par le travail! »

Retour à la liste des témoignages

Chartrand, vie poétique
 
par Chantal Guy
16 avril 2010

Michel Chartrand, qui est parti cette semaine rejoindre sa Simonne, n'a jamais voulu écrire ses mémoires. On le comprend. Pourquoi écrire des livres quand on écrit l'Histoire? Il est des êtres qui n'ont pas besoin de tenir la plume, parce que leurs actions dictent la mémoire collective. Leur existence est leur oeuvre. Des trajectoires lumineuses à suivre, parce qu'elles suivent elles-mêmes une lumière. Ce sont eux qui inspirent les poètes. L'écrivain Victor-Lévy Beaulieu a envoyé cette semaine son hommage, dans lequel il écrit: «Ce petit mot pour vous dire tout simplement que si je peux encore espérer devenir quelqu'un dans la vie, c'est à vous que je le dois. Peu d'hommes québécois m'ont marqué comme vous l'avez fait. (...) Vous êtes un formidable exemple, le seul à m'être aussi essentiel.»

Je me souviens avoir accroché à Chartrand, quand j'étais très jeune, parce qu'il parlait de ses lectures en prison. Il a tout de suite représenté pour moi l'idée de la vie pleine, celle qui ne peut être restreinte par les quatre murs d'une cellule. Encore moins par cette plus vaste prison qu'est la bêtise ambiante. Il lisait Prévert entre quelques conseils syndicaux aux gardiens - assez pour que le directeur lui montre la porte un peu plus tôt, paraît-il!De savoir Chartrand sensible à la poésie ne m'a pas étonnée. Il faut du coeur pour la lire. Cela teintait la passion de ses discours. Sa description colorée des objets qui nous entourent, fabriqués en usine par les mains des ouvriers, c'était un poème, qui a d'ailleurs été repris par d'autres. La discipline intellectuelle pour lui n'allait pas sans une discipline manuelle. L'esprit devait être en mouvement.

On ne peut parler au peuple, aux politiciens, aux juges et aux médias d'une seule voix sans avoir un souci de la forme. J'admire beaucoup ces hommes qui ont fait leurs classes d'orateur à une époque où la voix primait sur l'image. Ils étaient forcés de dire quelque chose de signifiant, les mots étant alors plus importants que la cravate.

Dans le documentaire Un homme de parole, Michel Chartrand explique que pour lui, les Psaumes, et le Cantique des Cantiques, c'est aussi de la grande poésie. Ses «ostie», «criss» et «tabarnak» - de la bouche d'un ancien moine cistercien resté croyant -, c'était tout autant de la poésie, une ponctuation efficace visant à soutenir l'attention entre deux tirades bien envoyées, et plus souvent un point d'exclamation vigoureux et galvanisant adressé au peuple qu'il sortait de sa torpeur. Donner du courage aux gens, cela exige d'aller les rencontrer, de les regarder dans les yeux, de souffrir à leurs côtés, cela n'a rien à voir avec un clip d'une minute au Téléjournal. Il faut être LÀ. La poésie impose la même exigence.

Dans les dernières images de l'homme tournées par Manuel Foglia, j'ai remarqué ce plan sur sa bibliothèque. Les poètes et romanciers semblaient beaucoup plus nombreux que les idéologues.

Un amour de la beauté animait cet homme, convaincu que nous aspirons tous au bonheur qu'on ne peut trouver et vivre seul, et qui s'est éteint sans grands avoirs, mais riche d'une vie utile, entouré de ses livres, de ses enfants et de ses petits-enfants. «Ceux qui ne se posent pas de question sont aussi caves que ceux qui se posent des questions de travers», a-t-il confié au documentariste.

Les politiciens qui nous parlent aujourd'hui n'ont pas seulement une absence d'idées, ils n'ont pas même le souci d'un semblant de forme pour enrober cette absence. C'est évident que ces gens-là ne lisent pas de poésie. Dans leurs yeux, le vide, l'avidité ou la panique, mais aucune flamme. Donc, rien qui nous allume. Et il était particulièrement ironique de voir la mort de Michel Chartrand se disputer l'espace médiatique aux scandales qui éclaboussent depuis des mois le gouvernement. On nous a même demandé qui de Charest ou Bellemare nous croyons.

S'il s'agit de «croire», eh bien, je préfère croire Chartrand.

Retour à la liste des témoignages

L'homme révolté
par Gil Courtemanche
17 avril 2010

Il y a ceux qui ne se révoltent jamais et laissent couler la vie, indifférents au sort des humains et parfois même aux injustices dont ils sont eux-mêmes victimes. D'autres vivent des moments de révolte, mais, incapables de lui donner un sens, ils ne peuvent traduire leur révolte en actions ou en lignes de conduite.

Et puis il existe de rares personnes qu'on dirait nées avec un besoin si aigu de justice, d'équité et de bonheur qu'il leur est impossible de ne pas vivre en état de révolte permanente. On pense souvent que ces hommes révoltés vivent tristement, occupés qu'ils sont à sans cesse dénoncer les injustices, et qu'ils ne peuvent jouir des beautés de la vie. On se trompe. L'homme révolté, pour parvenir à l'équilibre sur la corde raide de la critique permanente, doit croire profondément au bonheur et à la beauté des choses. C'est parce qu'il est profondément inspiré par la beauté et le bonheur qu'il en fait sa revendication incessante. Tels étaient Camus, Éluard, Ferré et, pour moi, près de moi, en moi, l'homme dont la rencontre fut la plus déterminante pour le reste de ma vie, Michel Chartrand, notre homme révolté, mon homme révolté.

On écoutait beaucoup Ferré chez Michel, une manière peut-être de dire que de la révolte peuvent naître l'art et la beauté. Autour de la table familiale, on sautait de la littérature à l'actualité, du rire à la colère, des livres de Jacques Ferron à des souvenirs d'altercations avec la police. Dans ces conversations débridées émaillées tant de références à Molière que de blagues sur les «boss» ou de tirades anticapitalistes qui se terminaient invariablement par son rire rugissant, se dégageait une ligne directrice, une constante: on ne peut dénoncer la laideur du monde si on en ignore la beauté sous toutes ses formes. La politique n'est pas une technique, mais une vision globale du monde qui est souvent mieux portée par les poètes que par les politiciens. Je ne le compris que plus tard, mais c'est probablement pour cette raison que j'embrassai la politique tout en continuant d'écrire des poèmes d'amour pour une de ses filles dont j'étais follement amoureux.

C'est Michel, mon premier employeur, qui me mena au NPD. Il faut dire que dans son imprimerie de la rue Saint-François-Xavier, on ne savait pas si on imprimait ou si on faisait de la politique. De ce capharnaüm sortaient publications syndicales, brochures du NPD, pamphlets du Mouvement contre le nucléaire, conventions collectives et autres feuillets de groupes engagés dans la réforme de la société. Les presses fonctionnaient beaucoup plus efficacement que le service de perception des factures en souffrance.

Je n'avais pas encore vingt ans, comme dit la chanson, et pour moi, la révolte, l'indignation, la dénonciation me semblaient naître d'une sorte de sensibilité épidermique, d'une vague empathie pour les démunis, et non pas d'une lecture systématique de l'organisation sociale et d'une étude persévérante de son fonctionnement. Je croyais que le sentiment de révolte, sentiment qui conduisait à la dénonciation, suffirait à changer le monde. Au contact de Michel, puis des leaders du NPD, je découvris que la révolte qui veut construire est une étude permanente qui exige réflexion et propositions.
 

On ne retient souvent de Michel que ses coups de gueule, ses excès de langage, ses raccourcis explosifs, sa faconde. Ce qu'on ne comprend pas, c'est que contrairement à ce que nous expliquent les politiciens d'aujourd'hui, plus on connaît les dossiers, plus on est en «crisse» et en «tabarnac». Plus on maîtrise l'analyse, plus on découvre que les solutions justes et équitables sont politiquement simples. Michel connaissait ses dossiers et ses colères simples étaient le fruit d'une profonde réflexion. Je ne sais pas s'il connaissait la phrase de l'écrivain Roger Vailland, selon qui «seuls les salauds nous disent que la politique est complexe», mais je crois qu'il était de cet avis.

Quand il fonde en 1983 la Fondation pour l'aide aux travailleuses et travailleurs accidentés, certains secteurs de l'économie, en particulier la construction, sont de véritables cimetières pour les travailleurs. Le diagnostic politique est simple: constructeurs véreux qui rognent sur les coûts, laxisme et corruption des inspecteurs, négligence des institutions de régie. Mais il faut monter des dossiers étoffés et blindés. Avec son ami Roch Banville, médecin engagé, il y consacrera des milliers d'heures de cistercien (ce qu'il serait peut-être devenu s'il n'avait pas eu à prononcer le voeu de silence).

Auprès de Michel, j'ai aussi découvert les limites de l'action syndicale, qui, si elle veut concrétiser ses valeurs, doit déboucher sur l'action sociale et l'action politique. Mais surtout, j'ai appris que la révolte n'est qu'un feu de paille au pire, un feu d'artifice au mieux, si elle n'est pas le fruit d'une lecture du monde nourrie par des valeurs fondamentales. Mauvais catholique mais chrétien exemplaire et convaincu, Michel incarnait ces valeurs: la générosité, la recherche de la justice, le partage, la solidarité humaine et, surtout, l'obligation sacrée de ne pas pratiquer l'indifférence et de travailler sans cesse à la possibilité du bonheur et de la beauté. C'est un lourd héritage que tu me laisses, Michel.

Michel Chartrand, syndicalisme, droits, libertés, pauvres, riches capitalisme, chrétien, humaniste, Chartrand

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet: