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On l'appelle "PEPE": il était président de l'Uruguay

Les Uruguayens l'appellent familièrement " Pepe ", diminutif espagnol de José. Le second président (depuis 2010) de gauche,  de l’histoire du pays est devenu une curiosité alors que lui, vraiment, est tout à fait « normal», pas people pour deux sous, pas « différent » du tout de « l’Uruguayen moyen », du paysan, de l’ouvrier. Portrait de José Mujica sur fond d'élection présidentielle en octobre 2014.

 

Texte par Jean ORTIZ

Élu président le 29 novembre 2009, le militant José Mujica continué à vivre dans sa « chacra » (ferme) en compagnie de sa sénatrice d’épouse, et à produire des roses. Il va au travail avec une voiture modeste de la présidence et un garde du corps (sa vieille coccinelle Volkswagen de 1987 reste rangée au garage) ; il a refusé 90% du salaire présidentiel (9 400 euros / 13,411$ canadiens).

Il lui reste l’équivalent de 900 euros
/ 1 284$ canadien), le revenu moyen des Uruguayens. Bref, il vit comme avant de devenir président. Il ne fait pas semblant, s’habille modestement, n’a pas changé d’apparence pour les relations publiques, ne veut pas vivre dans la luxueuse résidence présidentielle. La fonction ne l’a pas changé. Le pouvoir ne l’a pas corrompu.

Et alors ? Ce n’est pas si fréquent ; est-ce anormal pour autant ?

José Mujica a continué à vivre dans sa ferme

Dans les années 1960-1970, il fut guérillero « tupamaro », ce qui implique encore aujourd’hui jusque dans sa fonction, une cohérence entre un mode de vie et l’horizon recherché. Blessé de six balles, il fut arrêté et purgea 14 ans de prison, avec les traitements spéciaux propres aux militaires de l'Amérique-du-Sud, sans renier.

Libéré en 1985, il rejoint le « Frente Amplio ». La coalition « Front large » de 21 partis politiques, créée en 1971, va du centre-gauche à la gauche radicale, en passant par les communistes, le parti socialiste, le Mouvement de participation populaire de « Pepe ».

Le Front brise le bipartisme et gagne pour la première fois les élections en 2004, et le maire de Montevideo, Tabaré Ramón Vázquez Rosas (centre-gauche) devient président.

Jusqu’en 2004 le pays avait subi la « dictamolle » du bipartisme, l’alternance au pouvoir de deux partis bourgeois créés en 1836 : les « colorados » (libéraux ) et les « blancos » (conservateurs), avec une terrible parenthèse (1973-1985) de dicta-dure civico militaire « gorille » et ultralibérale, made in USA.

La politique du Front large  n’est certes pas « la révolution », mais elle assure une « redistribution » plus équitable, développe des plans sociaux d’aide aux plus pauvres ; le taux de pauvreté est passé de 40% en 2005 à 11,5% en 2013. Le taux de croissance atteint 4,4%, l’espérance de vie est de 76,4 ans, le taux d’alphabétisation de 98% chaque écolier a reçu un ordinateur.

Les bons indicateurs sociaux, la diversification de l’économie, la priorité à l’éducation (tous les enfants sont scolarisés), à la recherche, ne font pas oublier une inflation de 8,5%, un taux de chômage de 6,6% et une insécurité résiduelle.

Les réformes sociétales ont placé l’Uruguay au niveau des pays les plus avancés : en avril 2013 mariage homosexuel, dépénalisation de l’avortement en octobre 2012 et de la consommation de cannabis en décembre 2013

Une politique extérieure de « multilatéralisme », proche du Venezuela, de la Chine, de priorité à la coopération avec les pays du continent, a rendu au pays sa souveraineté.

Cette politique et ce bilan, teintés cependant de concessions au néolibéralisme, sont vivement débattus à l’intérieur du Front Large ; il semble regagner peu à peu le terrain perdu en reculant devant des réformes de structure. L’extrême gauche ironise sur la « pseudo gauche »: on peut ne pas toucher son salaire et être « une canaille envers son peuple » (sur « Rebelion », Nora Fernandez, 27 mai 2014). Le propos est excessif, outrant.

Les élections présidentielles et législatives du 26 octobre 2014 donnent pour l’heure l’avantage dans les sondages (40%) au « vieux » candidat du Frente Amplio, l’ex-président Tabaré Vasquez. Raul Sendic, fils du fondateur des « Tupamaros », a été désigné candidat à la vice-présidence pour le Front.

Le symbole a du poids, du sens, et fait grincer beaucoup de dents.

Les deux candidats de la droite et de l’ultra-droite sont deux héritiers, deux jeunes-vieux réactionnaires.

Luis Alberto Lacalle Pou du parti « Blanco » et Juan Pedro Bordaberry Herrán  du parti « Colorado », tous deux candidats de l’oligo-bourgeoisie, tous deux fils d’anciens présidents de triste mémoire, pourraient s’allier au deuxième tour si Tabaré Vasquez ne l’emporte pas au premier.

L’Uruguay a beau être un petit pays, l’enjeu n’échappe à personne. Washington est désormais engagé dans une stratégie de reconquête et voudrait, à l’occasion des prochains processus électoraux (Brésil, Bolivie, Uruguay), donner un coup d’arrêt aux nouveaux mouvements de libération en Amérique latine, isoler et déstabiliser les révolutions au Venezuela, en Bolivie, en Équateur, à Cuba...

Une stratégie en apparence plus « soft » qu’avec les dictatures militaires, mais le but ultime reste le même.

Alors : Yankees : no, pueblos : si !!

A la veille de son départ de la présidence, il estime «qu’à chaque étape de l’histoire humaine, il faut tenter d’apprendre quelque chose et le transmettre à ceux qui vont venir».

«Cela vaut la peine de vivre intensément, tu peux tomber une, deux, trois, vingt fois, mais souviens-toi que tu peux te relever et recommencer. (...) Les battus sont ceux qui cessent de lutter, les morts sont ceux qui ne luttent pas pour vivre», professe-t-il.

A l’heure du bilan, il confesse cependant un regret. N’avoir pas eu d’enfants. «Je me suis consacré à changer le monde. Je n’ai pas réussi, et le temps est passé», résume ce «fils d’une dame dure, très forte».

«Peut-être que je suis resté traumatisé par la figure féminine (maternelle). Une figure féminine qui attrapait un sac de 50 kilos (de ciment) et se le mettait sur le bras», sourit-il.

Dans la pièce contiguë, bourdonne une machine à laver. Le bois crépite dans la cheminée.

Serein, le vieux sage envisage désormais de faire «ce que font les anciens. Donner des conseils dont tout le monde se fiche».

Quels mots de poids de José Mujica

À propos des révolutions et des révoltes

J’ai vu beaucoup de printemps devenir de terribles hivers. (…) C’est une chose que de renverser un gouvernement ou de bloquer des rues. C’en est une autre de créer et de construire une meilleure société, une qui demande de l’organisation, de la discipline et du travail à long terme. Ne mélangeons pas les deux. Je veux que ce soit clair : j’ai de la sympathie pour cette jeune énergie, mais je crois qu’elle ne va nulle part si elle ne devient pas plus mature ».

Le président José Mujica et sa femme Lucia Topolansky au Parlement le 15 février 2011, à Montevideo, en Uruguay.

Sur la légalisation de la marijuana

« Ça a toujours été comme ça avec les changements. En 1913, nous avons établi que le divorce était un droit pour les femmes en Uruguay. Vous savez ce qu’on disait alors ? Que les familles allaient disparaître. Que c’était la fin des bonnes manières et de la société ! Il y a toujours une opinion conservative et traditionnelle qui a peur du changement. »

Sur le matérialisme

« Nous avons sacrifié les vieux dieux immatériels et nous occupons maintenant le temple du Dieu-Marché. Il organise notre économie, nos politiques, nos habitudes, nos vies, il nous donne même des taux et des cartes de crédit et l’apparence du bonheur. On dirait que nous ne sommes nés que pour consommer et consommer et quand on ne peut plus consommer on ressent une frustration et on souffre de la pauvreté et on s’automarginalise. »

Sur la consommation globale

« Si nous vivions selon nos moyens, les sept milliards de personnes sur terre auraient tout ce dont elles ont besoin. Les politiques globales devraient aller dans cette direction. Mais nous pensons en terme de personnes et de pays, pas en tant qu’espèce. »

Sur l’avortement et le mariage du même sexe

« Nous (le gouvernement uruguayen) avons mis en pratique un principe bien simple : reconnaître les faits. L’avortement est aussi vieux que le monde. Le mariage de même sexe, c’est plus vieux que le monde. Nous avons eu Jules César, Alexandre le Grand ! Dire que c’est moderne, bien voyons, c’est plus vieux que nous. C’est une réalité objective qui existe. Pour nous, ne pas le légaliser, c’est torturer les gens inutilement ».

Sur l’humilité dans l’exercice de ses fonctions

« Dès que les politiciens se mettent à grimper l’échelle, ils deviennent soudainement des rois. Je ne sais pas comment ça fonctionne, mais ce que je sais, c’est que les républiques sont nées pour s’assurer que personne n’est plus que quelqu’un d’autre. »

Sur la distribution des richesses

« Les compagnies ne veulent qu’accroître leurs profits; c’est au gouvernement de s’assurer qu’elles distribuent suffisamment ces profits pour que les travailleurs aient assez d’argent pour acheter les biens qu’elles produisent. Ce n’est pas un mystère — moins de pauvreté, plus de commerce. L’investissement le plus important que nous pouvons faire, c’est dans les ressources humaines

Sur les dépendances

« Pire que les drogues, c’est le trafic de drogue. Vraiment pire. Les drogues sont une maladie et je ne pense pas qu’il y ait de bonnes drogues ou que la marijuana soit bonne. Pas plus que les cigarettes. Aucune dépendance n’est bonne. J’inclus l’alcool. La seule bonne dépendance, c’est l’amour. Oubliez tout le reste. »

 
Source: Texte par Jean ORTIZ pour l'Humanité

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : 16 septembre 2014

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