Le docteur Henry Morgentaler, mort à 90 ans, fascinait ses ennemis comme ses admirateurs. Son combat pour le droit à l’avortement inspira sa carrière de médecin et sa vie s’est confondue avec l’époque, dans ses avancées comme dans ses déchirements. Survivant des camps de la mort et plus tard aux menaces, à la haine, aux procès, à la prison et même aux agressions, sa détermination était inébranlable.

L’oeuvre médicale du docteur Morgentaler s’imprègne d’enjeux qu’il prenait à bras le corps et dont il subissait également les contrecoups.

Que ce soit sur le terrain ou dans l’arène juridique, jusqu’au plus haut tribunal, la Cour suprême, il a changé le cours des choses et réussi à transformer nos moeurs, nos valeurs et nos lois.

Cette opiniâtreté lui a permis de remporter de facto l’un des grands débats du siècle dernier, celui du libre choix.

Mais il a aussi imposé une pratique médicale rigoureuse, celle de l’avortement thérapeutique et sécuritaire au service des femmes.

Des convictions partagées par son collègue le docteur Jacques Ferron, qui ne lui ressemblait en rien mais écrivait ( 02 ) tout de même lucidement en 1973:

« En banlieue de Montréal, les pratiques abortives étaient plus nombreuses, les unes inefficaces comme l’application vétérinaire sur le nombril, l’introduction vaginale d’une pilule de permanganate de potasse, les autres plus sérieuses comme l’introduction dans le col d’une tige laminaire, dite bois d’orme ou bois d’homme qu’on se procurait à la pharmacie de M… pour cinq dollars. Cette tige peut valoir de quinze à vingt cents et ne saurait avoir d’autre emploi qu’abortif. La pharmacie de M… n’a jamais eu d’ennui pour cela. Les ennuis, c’est nous qui les avions, obligés d’achever un avortement incomplet par un curetage digital. Il y avait aussi les faiseuses d’anges. (…) Mon métier est de remédier et non de juger. Je n’ai jamais pensé à dénoncer un avortement illicite. Je n’ai pas pensé non plus qu’il s’agissait d’assassinat. On a exagéré le respect dû à la vie. La masturbation était un péché pour cette raison, à cause de la semence vitale et l’on ne remarquait pas que seuls les garçons pouvaient en être coupables. »

Encore trop jeune, j’ai manqué ces débats qui ont alors brassé notre société. Mais plus tard, durant mes études de médecine, j’ai moi-même appris la technique d’avortement par aspiration. C’était troublant et impressionnant. Le sang, les émotions vives, la douleur. Et une vraie détresse chez des femmes parfois encore adolescentes, aussi défaites par la situation que nous étions tendus par le geste que nous devions accomplir.

Il y avait encore à l’époque, si mon souvenir est bon, ces comités de médecins qui « décidaient » avec la femme enceinte l’indication de procéder ou non à l’avortement. Puis la cause Morgentaler s’est entre-temps rendue jusqu’en Cour suprême, en 1988. Sa victoire a bousculé nos lois, notamment le cadre médical prescrivant encore une décision éclairée par la sagesse de mes confrères. La lutte politique était terminée: la femme pouvait dorénavant décider seule d’avorter. Envers et contre tous, ce médecin avait réussi, avec d’autres, surtout des femmes, à changer le cours de l’histoire.

L’avortement thérapeutique prôné par Morgentaler était évidemment moins risqué que les horreurs décrites notamment par le docteur Ferron. Mais le concept heurtait de plein fouet une civilisation construite sur les enseignements de l’Église et l’emprise des hommes, deux pouvoirs millénaires que le petit docteur menaçait. Ça ne se fait pas impunément.

Du point de vue de l’Église, l’avortement était une abomination. J’ose à peine imaginer les sermons des curés visant à démoniser le geste, quand on connait l’énergie qu’ils mettaient à en combattre de moins conséquents.

L’athée Morgentaler s’inscrivait directement dans la fronde sociale de l’époque contre le pouvoir religieux, qui allait être à peu près renversé durant l’incroyable décennie de la Révolution tranquille où il avait commençait cette pratique. Le mémoire qu’il déposa en 1967 au comité permanent de la Santé et du Bien-être social était un sacré coup de tonnerre :

«Nous croyons que toute femme devrait avoir le droit de demander l’interruption de la grossesse dans les trois premiers mois de la gestation, déclare-t-il aux députés médusés. Cette assertion peut paraître révolutionnaire, mais en réalité, elle ne l’est pas parce que, à mon avis, nous devons considérer accidentels la grossesse involontaire et l’avortement, car les relations sexuelles ne visent pas nécessairement à procréer.»

Était-il plus ardu d’ébranler le pouvoir ecclésiastique ou le pouvoir patriarcal? L’époque apparaît proche, mais il  faut quand même se souvenir que les femmes venaient tout juste d’acquérir une autonomie encore toute relative. Il y avait eu le droit de vote en 1940. Mais ma mère, féministe avant l’heure et la lettre, devait tout de même encore faire signer mon père pour être admise à l’hôpital dans les années 1950, pour… accoucher!

Avec l’arrivée de la pilule contraceptive et la montée du féminisme des années 1960, la situation des femmes a finalement changé du tout au tout. Durant cette lutte énorme, le docteur Morgentaler, proposant envers et contre tous le droit à un avortement libre, sécuritaire et médicalement encadré, était au cœur de la révolution. Pour réussir à tenir tête à ces deux pouvoirs millénaires, il fallait un front de bœuf.

Bien entendu, le débat sur l’avortement est « clos ». Un débat acharné, mais qui ne s’est pas conclu par des décisions politiques courageuses: plutôt parce que nos lois dépassées ont rencontré la Charte des droits et libertés.

Je ne peux m’empêcher de songer à mon père, contemporain et voisin de classe de Jacques Ferron, et à ce qu’il pensait lui-même de l’avortement: un acte qu’il ne pouvait aisément accepter, ce que ne devaient apprécier ses amies féministes. Pourtant, écrivain de gauche, syndicaliste convaincu, socialiste et indépendantiste avant l’heure, ce n’était pas précisément un réactionnaire.

Sans doute que Morgentaler n’était pas non plus un « pro-avortement ». Mais bien « pro-choix ».

La nuance est importante: son but était d’offrir aux femmes la liberté de choisir des traitements décents et sécuritaires. Parce qu’au bout du compte, mon père avait aussi un peu raison: l’avortement n’est pas un geste banal. Il  interpelle à la fois notre perception de ce qu’est le vivant, le sens qu’il faut donner au mot « liberté », les enjeux sociaux liés aux grossesses non désirées, la lutte politique des femmes, les actions des irréductibles groupes de « pro-vie » et « pro-choix » et les législations construites et défaites autour de ces questions.

Avec Judy Rebick lors de la Manifestation devant le parlement canadien etprotestant contre la position du gouvernement quant à la "liberté de choix" à propos de l'avortement le 8 décembre 1983.

Il faut bien admettre que le fœtus est distinct de sa mère: c’est génétiquement un être à part, qui serait rapidement détruit par les défenses immunitaires maternelles si des mécanismes de modulation ne rendaient pas le placenta « tolérant » à cette présence intruse.

C’est le moment où ce fœtus distinct devient une personne, être vivant doué de qualités propres, mais aussi de droits, qui sont chez nous inaliénables, qui demeure au coeur de certains débats. On a conclu que c’était à la naissance et c’est très bien ainsi. Mais évidemment, la décision est en partie arbitraire. Pour ne pas dire politique. C’est dans cet intervalle que se glisse la contestation du « droit à l’avortement ».

Il reste que le médecin met fin à une vie potentielle. On ne peut dire moins. S’agissant de croyances, la plupart des arguments fondamentaux se valent sur ce plan ou bien ne valent rien, ce qui est à peu près équivalent.

Dans un monde improbable, où chacun serait informé et agirait de manière raisonnable, où les moyens de contraception seraient bien utilisés, où les séparations n’existeraient pas plus que la pauvreté, la violence et les viols, où tous prendraient soin de tout le monde et où aucune femme n’aurait peur d’être laissée seule ou de perdre son travail parce qu’elle va accoucher, il y aurait moins d’avortements. Mais ce monde-là n’existe pas.

Au fond, le combat de Morgentaler est celui d’un médecin qui connait trop bien la nature humaine et le monde, sait à quel point l’imperfection l’habite, est familier avec ses insolubles problèmes et côtoie journellement ses détresses, sa pauvreté, sa violence. Et ses viols. Dans ce monde trop humain, l’accès à l’avortement libre et gratuit est aussi essentiel que toutes les libertés pour lesquelles des hommes et des femmes sont morts.

Le docteur Henry Morgentaler était à sa façon un combattant de la liberté. C’était un médecin politique, qui a transformé la vie de la cité.

Un homme qui s’est tenu debout.