Retour à :  Plan du site - MétéoPolitique - Société  - Fiche: Vision du Monde - Héros & Héroïnes

Laura Poitras, une vie à risque au nom de nos libertés

En janvier 2013, la documentariste-journaliste Laura Poitras a reçu un drôle de courriel d'un étranger anonyme lui demandant son code d'encryptage de courriel sécurisé. Depuis près de deux ans, Poitras travaillait sur un film documentaire à propos de la surveillance par les gouvernements de la vie privée des populations, et elle recevait occasionnellement des requêtes d'étrangers. Elle lui répondit et lui donna son code public lui permettant de lui envoyer un courriel encrypté qu'elle seule pourrait ouvrir - sans s'attendre à grand chose... Voilà comment a commencé le voyage de Laura Poitras en tant que facilitante pour un alerteur aujourd'hui devenu célèbre. Il s'agissait de Edward J. Snowden.

Laura Poitras, documentariste de films, à Berlin en Allemagne

 

4 mai 2014 - pour le moment, une exclusivité de JosPublic

Je vous présente une saga écrite par
Peter Maass, un journaliste d'enquête travaillant sur un livre à propos de la surveillance et la vie privée des populations. Le texte fut publié initialement en anglais sur le New York Times. N'ayant pas trouvé de traduction française, je l'ai traduit avec toutes les imperfections liées au fait que je ne suis pas un professionnel de la traduction. Dans ce cas, je dirai que je suis plutôt un trilingue de rue - français, anglais et États-Unien (croyez-moi c'est tout un slang - leur joual). Espérant qu'il contentera les plus curieux d'entre vous. Avec près de 9 000 mots, je l'ai édité en 5 parties. Pour ceux qui lisent l'anglais états-unien je mets aussi la référence au texte original. Ici

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie

Cinquième partie

Les dessous du journalisme d'enquête
ci-dessous

 À Baghdâd: à risque au nom de notre liberté

Surveillance de notre vie privée par le gouvernement

La rencontre de Laura Poitras avec Edward Snowden

Un nouveau documentaire: espionner le citoyen.ne

 
 

Les dessous du journalisme d'enquête
Première partie de: Laura Poitras, une vie à risque au nom de nos libertés

 
 

L'étranger répondit en donnant des instructions pour créer un système d'échange encore plus sécurisé. Promettant des informations névralgiques, il suggéra à Poitras de choisir une longue phrase en tant que mot de passe qui pourrait résister à une attaque brutale par un réseau d'ordinateurs. "Imagine que ton adversaire a la capacité de tester des trillions de mots de passe à la seconde" lui écrit-il.

Ce ne fut pas long que Poitras reçut un message encrypté présentant le contour de plusieurs programmes de surveillance opérés par le gouvernement états-unien. Elle avait entendu parler d'un des programmes, mais pas des autres. Après lui avoir décrit chacun des programmes, l'étranger écrivit plusieurs versions de la phrase, "je peux prouver ceci ".

Quelques secondes après qu'elle eut décrypté et lu le courriel, Poitras a débranché son ordinateur de l'internet. "J'ai pensé, bon, si tout cela est vrai, ma vie vient de changer" me dit-elle. "Ce qu'il disait connaître et pouvoir fournir, c'était époustouflant. Je savais dès lors que je devais tout changer".

Poitras demeura circonspecte au sujet de l’identité de l'inconnu avec qui elle communiquait. Elle s'inquiétait spécialement qu'un agent du gouvernement soit peut-être en train de la manipuler pour qu'elle dévoile de l'information provenant des personnes qu'elle avait interviewées pour son documentaire, dont Julian Assange, l'éditeur de WikiLeaks. "J'ai téléphoné à mon inconnu"  se rappelle Poitras. "Je lui ai dit : ou tu as vraiment cette information et tu prends un gros risque, ou tu essaies de me piéger et les gens que je connais, ou tu es fou."  

Les réponses étaient rassurantes mais pas définitives. Poitras ne savait pas le nom de son étranger, son sexe, son âge ni même son employeur (C.I.A ? N.S.A. ? Pentagone ?).

Au début de juin 2013, elle obtint finalement des réponses. Avec son partenaire de reportage, Glenn Greenwald, un ex-avocat et chroniqueur pour le journal The Guardian d'Angleterre, Poitras s'envola pour Hong Kong et rencontra le sous-traitant de la N.S.A. Edward J. Snowden, qui leur remit des milliers de documents classifiés par le gouvernement états-unien, lançant une controverse majeure à propos de l'étendue et de la légalité de la surveillance gouvernementale. Poitras avait eu raison après tout, sa vie ne serait plus jamais pareille.

Glenn Greenwald à Rio de Janeiro

Le journaliste vit et travaille dans une maison entourée de flore tropicale dans une région éloignée de Rio de Janeiro au Brésil. Il partage la maison avec son partenaire brésilien, leurs 10 chiens et un chat, et l'endroit dégage une sensation de fraternité discrète dans une maisonnée qui serait tombée comme par hasard dans la jungle.

Glenn Greenwald

L'horloge de cuisine retarde d'une heure, mais personne ne s'en préoccupe; de la vaisselle s'empile dans l'évier; la salle de séjour contient une table, un fauteuil, une grosse télévision, une console Xbox, une boîte de jetons de poker et presque rien d'autre. D'ailleurs, le réfrigérateur ne contient pas toujours des légumes frais, et une famille de singes fait des razzias occasionnelles dans les bananiers de la cour arrière et s'engage dans des batailles bruyantes avec les chiens.

La plus grosse partie de son travail, Greenwald l'a fait à l'ombre d'un porche, vêtu d’un t-shirt, de shorts de plein-air et de flip-flops. Durant les quatre jours que j'ai passés là, il était en mouvement perpétuel, parlant au téléphone en portugais et en anglais, se précipitant à des rendez-vous pour des entrevues dans la ville en contrebas, répondant à des appels et des courriels de personnes cherchant de l'information à propos de Snowden, tweetant à ses 225 000 suiveurs (et développant des arguments intenses avec certains d'entre eux), s’assoyant ensuite pour écrire d'autres textes sur la N.S.A. pour The Guardian, tout en invitant ses chiens à se tenir tranquilles.

Durant un de ces moments de grande tension, il cria "fermez-vous tous!" ...sans grand effet.

Au milieu du chaos, Poitras, une femme de 49 ans à l'allure grave, était assise dans une chambre vide ou à une table de la salle de séjour, travaillant dans le silence, concentrée devant ses divers ordinateurs. À l'occasion, elle marchait vers le porche pour parler à Greenwald de l'article sur lequel elle travaillait, à l'occasion il arrêtait tout ce qu'il faisait pour regarder un nouveau vidéo qu'elle éditait à propos de Snowden.

Les deux parlaient intensément - Greenwald  beaucoup plus fort et rapidement que Poitras - et parfois ils éclataient de rire à une blague partagée ou un souvenir absurde. Les deux convenaient que l'histoire de Snowden, était une bataille qu'il et elle menaient ensemble, un combat contre les pouvoirs de surveillance de la vie privée des populations, ce qui constitue une menace pour les libertés fondamentales américaines.

Deux journalistes du journal The Guardian étaient en ville pour aider Greenwald. Nous avons donc passé du temps à leur hôtel près de la plage de Copacabana. De regarder les bronzés brésiliens jouer au volleyball sur le sable ajoutait une touche de surréalisme à la situation.

Poitras avait déjà été co-auteure des textes de Greenwald, mais la plupart du temps elle préférait rester dans l'ombre, le laissant écrire et parler en leur nom.

Résultat : Greenwald est soit salué comme un défenseur intrépide des droits individuels, soit traité de traître abject envers son pays, question de point de vue.

"Je la nomme la Keyser Söze de l'histoire parce qu'elle est à la fois totalement invisible et pourtant omniprésente", de dire Greenwald, en se référant au personnage dans le film "The Usual Suspects" joué par Kevin Spacey, un cerveau se faisant passer pour un rien.

"Elle a été au centre de tout cela, et personne ne sait encore rien à son sujet".

Un soir au crépuscule, j'ai accompagné Poitras et Greenwald à la salle de nouvelles du journal "O Globo", un des plus gros journaux du Brésil. Greenwald venait de publier un texte détaillant comment la N.S.A. espionnait les téléphones et courriels des brésiliens.

Dilma Rousseff
La présidente du Brésil accuse
les États-Unis et le Canada ( 01 )

L'article du journal avait provoqué un énorme scandale au Brésil, comme d'autres articles du même genre le firent dans d'autres journaux tout autour du monde, et Greenwald était une célébrité dans la salle des nouvelles.

Poitras filmait la scène, elle posa sa caméra et regarda le tout. Je notais que personne ne lui portait attention, tous les yeux étaient tournés vers Greenwald, et elle a souri.

"C'est bien ainsi", dit-elle. "C'est parfait".

Poitras semble travailler à se fondre dans le tout, plus par stratégie que timidité. Elle peut être remarquablement énergique quand il s'agit de gérer l'information. Durant une conversation où je lui posais quelques questions sur sa vie personnelle, elle rétorqua que "C'était comme une visite chez le dentiste".

En peu de mots, voici son portrait:  Elle vient d'une famille à l'aise de la banlieue de Boston; après l'école secondaire, elle déménagea à San Francisco pour travailler en tant que chef dans un restaurant haut-de-gamme.

Elle a aussi étudié au San Francisco Art Institute, où elle fut étudiante du producteur de films expérimentaux Ernie Gehr.

Ernie Gehr

En 1992, elle déménagea à New York et commença à faire son chemin dans le monde du film, tout en étant inscrite dans les classes supérieures en théorie sociale et politique de la New School.

Depuis lors elle a réalisé cinq films, le plus récent étant "The Oath" ( 02 ), à propos du prisonnier détenu à Guatánamo Salim Hamdan et son beau-frère au Yémen.

Elle a été la récipiendaire d'un Peabody Award et d'un MacArthur Award.

 

Lors du 11 septembre 2001, Poitras était à Manhattan du côté ouest de l'île quand les tours furent attaquées. Durant les semaines qui ont suivi l'incident, comme la plupart des newyorkais, elle fut envahie par le deuil et un grand sentiment d'unité. C'était un moment, dit-elle, où "les gens auraient pu faire n'importe quoi, dans un sens positif".

Lorsque ce moment mena à une invasion préventive de l'Iraq, elle sentit que son pays avait perdu sa voie. "Nous nous demandons toujours comment des pays peuvent dévier de leur cours", dit-elle. "Comment les gens peuvent laisser faire, comment les gens peuvent rester assis pendant ce glissement hors des bornes?"

Poitras n'avait aucune expérience dans les zones de conflit, mais en juin 2004, elle se rendit en Iraq et commença à documenter l'occupation états-unienne.

Source: New York Times propriété d'Arthur Ochs Sulzberger Jr

Choix de photos, mise en page, références, titrage et traduction de l'anglais par : JosPublic
Publication : 04 mai 2014

  Pour faire parvenir ce texte à d'autres :  

 

La suite de la saga:

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie

Cinquième partie

Les dessous du journalisme d'enquête: ci-dessus

 À Baghdâd: à risque au nom de notre liberté

Surveillance de notre vie privée par le gouvernement

La rencontre de Laura Poitras avec Edward Snowden

Un nouveau documentaire: espionner le citoyen.ne

Les journalistes de cette saga

Peter Maass

Glenn Greenwald

Laura Poitras

 

Notes & Références encyclopédiques:

01

 

Espionnage : le Canada a aussi surveillé le Brésil - Sur Le Monde, le 7 octobre 2013

 

Retour au texte

02

 

À propos du plus récent film de Laura Poitras: The Oath, au sujet de Salim Hamdan prisonnier détenu à Guantánamo et de son beau-frère au Yémen. - Sur Zeitgeist films, texte en anglais

 
 
 
 
 

Retour au texte

Libertés civiques: sont les droits accordés par l'État à tous ses citoyens quand ils atteignent l'âge de la majorité ou pour les étrangers, quand ils sont naturalisés. C'est par exemple le droit de vote, d'éligibilité, le droit de témoigner en justice, le droit d'enseigner, le droit de servir dans l'armée etc.

Libertés civiles: sont les droits attachés à la personne même. Ex: le droit à la liberté de pensée, le droit à la liberté d'expression, le droit au mariage et le droit de fonder une famille etc.

Retour :  Plan du site - MétéoPolitique - Société  - Vision - Héros et Héroïnes de JosPublic - Haut de page