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"Mémoires vives" d'Edward Snowden
présenté par le philosophe Normand Baillargeon

I minute

 

Rien ne sera jamais effacé.  En 2013, une jeune homme de 29 ans, Edward Snowden, surprend le monde entier en révélant que le gouvernement des États-Unis poursuivait le projet secret de collecter toutes nos conversations téléphoniques, nos textos et nos emails.  Afin de construire un système sans précédent de surveillance de masse capable de s’infiltrer dans la vie privée de chaque personne sur la planète.  Six ans plus tard, Snowden révèle pour la première fois comment il a participé à la construction de ce système et ce qui l’a conduit à le dénoncer.

Mémoires vives est l’histoire extraordinaire d’un garçon brillant qui a grandi « en ligne » - d’un homme devenu un espion, un lanceur d’alerte, et, en exil, la conscience de l’Internet. Porté par une passion sans faille pour la vérité, et une inébranlable sincérité, "Mémoires vives" est un témoignage exceptionnel, appelé à devenir un classique de notre temps.

Le 24 septembre 2019, Edward Snowden a publié ses mémoires portant le titre de «Mémoires vives» paru aux Éditions du Seuil et le philosophe Normand Baillargeon nous en présente les grandes lignes.

 
 
 

Edward Snowden, l’espion qui vous voulait du bien

 
 

La situation ne manque toujours pas d’ironie.  Edward Snowden, informaticien surdoué, travaillant au centre de contrôle de l’Agence nationale de sécurité (NSA) à Hawaï (baptisé le « Tunnel »), devait trouver le moyen d’en faire sortir des masses de documents sur la surveillance de masse.  Alors, comment voler un voleur ?  Comment espionner une machine à espionner ?

Le lanceur d’alerte le plus célèbre du monde (avec Julian Assange) dévoile ses trucs dans "Mémoires vives" (Seuil), livre de propos et de confidences lancé le 25 septembre 2019 en librairie.  Son poste et ses compétences l’autorisaient à lire les données des systèmes sophistiqués de surveillance planétaire aux noms attirants pour des geeks, du genre « Cavalier de nuit » (Midnightrider).

Ces informations triées ont ensuite été transférées sur de vieux PC.  Quand un patron lui a demandé pourquoi il avait besoin de ces « antiquités », il a tout simplement répondu qu’il s’en servait « pour voler des secrets », et tous les deux ont rigolé.

Edward Snowden ne donne pas les détails de l’étape d’encryptage, mais il révèle sa technologie de stockage.  Comme il était hors de question de passer les contrôles de sécurité blindés avec un téléphone, une clé USB ou un disque mémoire (tous interdits), l’informaticien filou a simplement utilisé des minicartes SD (Secure Digital) comme celles employées dans les appareils photo.

« Les cartes SD ont la taille de l’ongle de votre petit doigt et sont éminemment dissimulables, écrit-il. On peut par exemple en fixer une à l’intérieur d’un cube Rubik avant de le remettre en place et personne ne verra rien. Il m’est aussi arrivé de dissimuler une carte dans l’une de mes chaussettes et, lors de mon pic de paranoïa, dans ma joue, afin de pouvoir l’avaler si nécessaire.  À la fin, quand j’ai eu suffisamment confiance dans mes méthodes de cryptage, je me suis contenté de garder la carte au fond de ma poche. »

 

Un frigo intelligent

 
 

On dit que même un petit trou peut venir à bout d’un grand navire.  Les minuscules cartes ont permis en 2013 de confier aux médias la plus importante fuite de documents de l’histoire.  La manne a révélé l’ampleur planétaire des programmes de surveillance des services de renseignement états-uniens. 

Même les dirigeants alliés étaient sur écoute.

Dans une scène digne de la série télévisée Black Mirror, Edward Snowden raconte sa stupéfaction.

« Je suis resté baba » à la découverte d’un frigo intelligent (smart fridge) dans un grand magasin.

 « À quoi bon me mettre dans tous mes états concernant la surveillance exercée par le pouvoir si mes amis, mes voisins et mes concitoyens ne demandaient qu’à inviter les grosses sociétés à les épier chez eux et leur permettaient de regarder aussi efficacement dans leurs placards que s’ils naviguaient sur Internet ? »

"En faisant mes révélations à la presse, je voulais que ce système soit connu, que son existence devienne un fait que mon pays, comme le reste du monde, ne pouvait plus ignorer."

Il y a en vérité bien plus en jeu que la surveillance.  Dans le huitième chapitre intitulé « 12 septembre », le lanceur d’alerte rappelle les conséquences des 3 000 morts des attentats du 11 septembre 2011 puisque, dès ce lendemain désenchanté, les Américains ont glissé vers une volonté de surveiller mais aussi de punir.

« La réplique des États-Unis a causé la mort de plus d’un million de personnes, écrit-il en référence à l’embrasement du Moyen-Orient.  Les deux décennies qui ont suivi ont égrené une litanie de destructions occasionnées par les états-uniens, qui se sont évertués à détruire leur propre pays en adoptant des lois et des politiques secrètes, en mettant sur pied des tribunaux secrets, en menant des guerres secrètes aux conséquences tragiques et dont l’existence a été maintes fois classifiée, niée, démentie et déformée par le gouvernement états-unien. »

 

Citizen Snowden ou Citizenfour

 
 

Le livre de souvenirs raconte comment lui-même est passé du côté sombre de la force (et vice-versa). 

Le canevas général cherche à faire comprendre le chemin parcouru pour expliquer comment lui, l’espion dévoué, a pu virer capot.

« Un lanceur d’alerte, selon moi, est une personne qui est parvenue, à la dure, à la conclusion que sa vie à l’intérieur d’une institution est devenue incompatible avec les principes de la société à laquelle il appartient, ainsi qu’avec la loyauté due à cette société, à laquelle l’institution doit des comptes, note-t-il. Cette personne sait qu’elle ne peut pas rester à l’intérieur de l’institution et que cette dernière ne peut pas être ou ne sera pas démantelée.  Il s’agit là d’une description exacte de ma situation, à un détail près : toutes les informations que j’ai eu l’intention de divulguer étaient classées top secret. »

Edward Snowden, né en 1983 dans l'État de la Caroline du Nord, parle de son enfance au sein d’une famille typiquement patriotique, avec un grand-père de la police fédérale (FBI), son père garde-côte, sa mère employée par la NSA et son propre engagement dans l’armée.  Il raconte sa découverte de l’informatique, de la cybertoile (internet ou du web), des jeux vidéo, surtout du bon vieux Super Mario Bros., qui lui a appris que la vie se déroule irrémédiablement « par en avant » et qu’il faut bien mourir un jour.  Il fournit de nombreuses explications techniques éclairantes sur son monde informatique.

 

La conscience seule

 
 

Une fois le coulage massif réalisé, une fois réfugié en Russie (il y vit dans un petit deux pièces avec sa femme venue le rejoindre), le lanceur d’alerte est évidemment devenu le cauchemar du gouvernement Obama doublé d’un traître à sa patrie.

Ces "Mémoires vives" ne changeront pas l’opinion de celles et ceux qui le perçoivent encore ainsi malgré les efforts explicatifs et les justifications fournies par le principal intéressé, notamment quand il cite la Constitution des États-Unis.  Le 4e amendement protège les individus et leurs biens de la surveillance du gouvernement depuis deux siècles.

« Comme, par définition, la surveillance de masse est une présence continue dans notre vie quotidienne, j’ai voulu rendre tout aussi constamment présents les dangers qu’elle nous fait courir et les dommages qu’elle a déjà provoqués, écrit-il.   En faisant mes révélations à la presse, je voulais que ce système soit connu, que son existence devienne un fait que mon pays comme le reste du monde ne pouvaient plus ignorer. »

« Depuis 2013, la prise de conscience s’est développée.  Elle s’est élargie et est devenue plus subtile.  Mais à l’époque des réseaux sociaux, nous devons toujours garder ceci à l’esprit : la conscience seule ne sera jamais suffisante.  Vous savez parfaitement ce que vous dites au téléphone ou ce que vous écrivez dans un e-mail.  En revanche, vous ne contrôlez pas, ou à peine, les métadonnées que vous générez automatiquement», souligne Edward Snowden.

 

 
 

Dans la mémoire d’Edward Snowden
Ce texte est un extrait de «Mémoires vives», paru aux Éditions du Seuil

 
 

Comme la plupart des gens, je préfère parler de « surveillance de masse » plutôt que de « collecte de grande ampleur », l’expression utilisée par le gouvernement, car cette dernière brouille l’image du travail de la NSA.   « Collecte de grande ampleur » fait penser à un bureau de poste débordant d’activité ou au ramassage des ordures ménagères plutôt qu’à un effort historique visant à intercepter — et à enregistrer clandestinement — l’ensemble des communications numériques.

Il ne suffit pourtant pas de s’entendre sur la terminologie pour éviter de se fourvoyer.  Même aujourd’hui, la plupart des gens envisagent la surveillance de masse en termes de contenu, c’est-à-dire qu’ils l’associent aux mots qu’ils emploient lorsqu’ils passent un appel ou écrivent un e-mail.  Et lorsqu’ils constatent que les autorités ne s’intéressent pas au contenu, ils cessent de s’intéresser à la surveillance gouvernementale.

Ce soulagement est d’une certaine manière compréhensible en raison de ce que chacun de nous considère comme la nature unique, pertinente et intime de nos communications : le son de notre voix, presque aussi caractéristique que l’empreinte de notre pouce ou l’expression inimitable de notre visage quand nous envoyons un selfie.  Mais hélas, la teneur de nos communications en dit rarement autant sur nous que d’autres éléments qui restent tacites.  Je veux parler des informations qui ne sont pas dites ni écrites mais qui permettent néanmoins de révéler un contexte plus large et des modèles de comportements.

La NSA appelle cela des « métadonnées », le préfixe « méta », traditionnellement traduit par « au-dessus » ou « au-delà », étant ici utilisé dans le sens d’« à propos » : des données à propos d’autres données, des données issues elles-mêmes de données, un ensemble de marqueurs rendant ces données utiles.

La façon la plus simple de se représenter les métadonnées est de les envisager comme des « données d’activité », c’est-à-dire l’enregistrement de toutes les choses que vous faites avec vos appareils et tout ce que ces derniers font d’eux-mêmes. 

Imaginons que vous téléphoniez à quelqu’un depuis votre portable.  Les métadonnées peuvent alors inclure la date et l’heure de votre conversation, la durée de l’appel, le numéro de l’émetteur, celui du récepteur, et l’endroit où l’un et l’autre se trouvent.

Les métadonnées d’un e-mail peuvent indiquer le genre d’ordinateur utilisé, le nom de son propriétaire, le lieu depuis lequel il a été envoyé, qui l’a reçu, quand il a été expédié et quand il a été reçu, qui l’a éventuellement lu en dehors de son auteur et de son destinataire, etc. 

Les métadonnées peuvent permettre à celui qui vous surveille de connaître l’endroit où vous avez passé la nuit et à quelle heure vous vous êtes réveillé ce matin-là.  Elles permettent de retracer ce que fut votre parcours dans la journée, combien de temps vous avez passé dans chaque endroit visité et avec qui vous avez été en contact.

 
 

Tout cela vient contredire l’affirmation gouvernementale selon laquelle les métadonnées ne constitueraient pas un accès direct à nos communications.  Vu le nombre vertigineux de messages numériques échangés dans le monde, il est tout bonnement impossible d’écouter tous les appels téléphoniques et de lire tous les e-mails.  Et même si c’était faisable, ça ne servirait à rien, car les métadonnées, en opérant un tri, rendent la tâche inutile.

Voilà pourquoi il ne faut pas envisager les métadonnées comme des abstractions inoffensives, mais comme l’essence même du contenu : elles sont précisément la première source d’information exigée par celui qui vous surveille.

Par ailleurs : le « contenu » est généralement défini comme quelque chose que vous produisez consciemment.  Vous savez parfaitement ce que vous dites au téléphone ou ce que vous écrivez dans un e-mail.  En revanche, vous ne contrôlez pas, ou à peine, les métadonnées que vous générez automatiquement.

C’est une machine qui les fabrique sans vous demander votre participation ni votre autorisation, et c’est aussi une machine qui les recueille, les archive et les analyse.  À la différence des êtres humains avec qui vous communiquez de votre plein gré, vos appareils ne cherchent pas à dissimuler les informations privées et n’utilisent pas de mots de passe par mesure de discrétion.  Ils se contentent d’envoyer un "ping" à l’antenne-relais la plus proche à l’aide de signaux qui ne mentent jamais.

Comble de l’ironie, la législation, qui a toujours au moins une génération de retard sur les innovations technologiques, protège bien mieux la teneur d’un message que ses métadonnées — et cela même si les agences de renseignement s’intéressent beaucoup plus à ces dernières —, qui leur permettent d’avoir à la fois une vue d’ensemble en analysant les données à grande échelle et une vue détaillée en réalisant les cartographies précises, les chronologies et les synthèses associatives de la vie d’un individu, à partir desquelles ils extrapolent des prédictions comportementales.

En somme, les métadonnées peuvent appendre à celui qui vous surveille pratiquement tout ce qu’il a envie ou besoin de savoir sur vous, à l’exception de ce qui se passe dans votre tête.

 

Le livre d'Edward Snowden en anglais se nomme "Permanent Record" et le gouvernement états-unien tente de s'approprier les recettes de vente du bouquin. Une poursuite a été déposée à la cour de l'État de Virginie.

Source:  Le Devoir pour SPEQ Le Devoir inc.

Choix de photos, collection de textes, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Mise à jour le 17 novembre 2019

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