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Toujours de mise en 2017
La destruction des économies nationales par la pensée magique,
principale assise de l'ALÉNA

La résistance contre la déferlante du commerce sans limites commence à trouver un écho chez les parlementaires états-uniens, qui ont rechigné devant la ratification accélérée du traité de partenariat transpacifique voulue par le président Barack Obama.   Après deux décennies, le bilan accablant de l’accord de libre-échange nord-américain (ALÉNA) ne devrait guère les inciter à persévérer dans cette voie.

 

Texte par Lori M. WALLACH 

Conclu entre les États-Unis mexicains (Estados Unidos Mexicanos) les États-Unis d'Amérique et le Canada, l’Accord de libre-échange nord-américain  (ALÉNA) est entré en vigueur le 1er janvier 1994, au milieu d’un flot de promesses.  Ses promoteurs l’avaient répété : il allait permettre de développer les échanges commerciaux, doper la croissance, créer des emplois, réduire l’immigration clandestine. 

Tandis que le Washington Post s’émerveillait devant la « liste des nouvelles chances et des avantages » qu’il offrait (14 septembre 1993), le Wall Street Journal se réjouissait à l’idée que les consommateurs puissent bientôt bénéficier « de prix plus bas sur une vaste gamme de produits » (7 août 1992).   Quant au Los Angeles Times, il assurait : « L’ALÉNA générera beaucoup plus d’emplois qu’il n’en détruira » (29 mai 1993).

Ces commentaires lénifiants concernaient un accord commercial d’un genre nouveau.   L’ ALÉNA ne se contentait pas, comme ses prédécesseurs, de réduire les droits de douane et de relever les quotas d’importation ; il impliquait également un nivellement des normes et prévoyait des mesures très protectrices pour les investisseurs étrangers.  

Il allait en outre autoriser les entreprises à contester directement des politiques nationales en assignant les États devant des tribunaux — des dispositions que l’on retrouve aujourd’hui dans le projet de grand marché transatlantique (GMT).  

Examiner son bilan avec vingt ans de recul permet de mesurer le fossé séparant les annonces de la réalité.   Et incite à se défier des évangélistes du libre-échange.

En 1993, les économistes Gary C. Hufbauer et Jeffrey J. Schott, du Peterson Institute for International Economics, expliquaient que l’Aléna allait entraîner un accroissement des échanges commerciaux avec le Mexique et le Canada, suscitant la création de cent soixante-dix mille emplois avant la fin de l’année 1995.

Moins de deux ans après ces déclarations fracassantes, Hufbauer reconnaissait lui-même que l’effet sur l’emploi était « proche de zéro ». Il ajoutait : « La leçon pour moi, c’est que je dois me garder de faire des prévisions. »

Cet aveu n’empêche pas le Peterson Institute de multiplier désormais les prédictions optimistes au sujet du GMT...

Un déficit commercial abyssal

Loin d’avoir offert de nouveaux débouchés aux entreprises états-uniennes et de les avoir poussées à embaucher, l’Aléna a favorisé les délocalisations industrielles et l’ouverture de succursales à l’étranger, en particulier au Mexique, où la main-d’œuvre est bon marché.  Dans le secteur agricole, une multitude d’entreprises américaines spécialisées dans la transformation de produits alimentaires se sont également installées au Sud. 

L’affaiblissement des normes sanitaires et environnementales engendré par l’accord leur a permis de profiter des bas salaires mexicains.  En effet, avant 1994, de nombreuses denrées alimentaires transformées au Mexique étaient interdites à l’importation aux Etats-Unis, car jugées dangereuses.  Une seule usine mexicaine transformant du bœuf était alors autorisée à exporter ses produits au Nord.  Vingt ans plus tard, les importations de bœuf mexicain et canadien ont augmenté de 133 %, poussant à la faillite des milliers d’agriculteurs.

Le déficit commercial des États-Unis avec le Mexique et le Canada n’a cessé de se creuser : alors qu’il atteignait tout juste 27 milliards de dollars en 1993, il dépassait les 177 milliards en 2013.   D’après les calculs de l’Economic Policy Institute, le déficit commercial avec le Mexique a abouti à une perte nette de 700 000 emplois aux États-Unis entre 1994 et 2010.

En 2013, 845 000 Américains avaient d’ailleurs bénéficié du programme d’« aide à l’ajustement commercial » (trade adjustment assistance), destiné aux travailleurs qui ont perdu leur emploi à cause des délocalisations au Canada et au Mexique ou de l’augmentation des importations en provenance de ces pays.

Non seulement l’Alena a diminué le nombre des emplois aux États-Unis, mais il a aussi affecté leur qualité. Les salariés de l’industrie licenciés se sont tournés vers le secteur déjà saturé des services (hôtellerie, entretien, restauration, etc.), où la paie est moins élevée et les conditions plus précaires.   Cet afflux de nouveaux travailleurs a exercé une pression à la baisse sur les salaires.  

Selon le Bureau of Labor Statistics, les deux tiers des ouvriers licenciés pour raisons économiques ayant retrouvé un travail en 2012 ont dû accepter un emploi moins bien rémunéré.   La baisse dépassait même 20 % pour la moitié d’entre eux.   Sachant que, cette année-là, un ouvrier américain gagnait en moyenne 47 000 dollars par an, cela équivaut à une perte de revenu d’environ 10 000 dollars.   Cela explique en partie pourquoi le salaire médian stagne aux États-Unis depuis vingt ans, alors que la productivité des travailleurs augmente.

Certains promoteurs de l’Aléna avaient prévu, dès 1993, ce phénomène de destruction d’emplois et de tassement des salaires.   Mais, assuraient-ils alors, l’opération devait demeurer profitable pour les travailleurs américains, qui pourraient acheter des produits importés moins cher et bénéficier ainsi d’une hausse de leur pouvoir d’achat.

Sauf que l’augmentation des importations n’entraîne pas nécessairement une baisse des prix.   Par exemple, dans l’alimentaire, malgré un triplement des importations en provenance du Mexique et du Canada, le prix nominal des denrées aux États-Unis a bondi de 67 % entre 1994 et 2014.   La baisse du prix de quelques rares produits n’a pas suffi à compenser les pertes subies par les millions de travailleurs non diplômés, qui ont vu leur salaire réel baisser de 12,2 %.

 

 

Mais les travailleurs américains n’ont pas été les seuls à pâtir de l’Aléna.   L’accord a également eu des effets désastreux au Mexique.   Autorisés à exporter sans entraves, les États-Unis ont inondé ce pays de leur maïs subventionné et issu de l’agriculture intensive, engendrant une baisse des prix qui a déstabilisé l’économie rurale.   Des millions de campesinos (paysans) expulsés des campagnes ont migré pour se faire embaucher dans des maquiladoras, où ils ont pesé à la baisse sur les salaires, ou ont tenté de passer la frontière et de s’installer aux États-Unis.   L’exode rural a également exacerbé les problèmes sociaux dans les villes mexicaines, conduisant à une montée en intensité de la guerre de la drogue.

Selon M. Carlos Salinas de Gortari, président du Mexique au moment de l’entrée en vigueur de l’accord, l’Aléna devait permettre de réduire le flux des migrants essayant de passer au Nord.

« Le Mexique préfère exporter ses produits que ses citoyens », lançait-il en 1993, assurant que son voisin avait le choix entre « accueillir les tomates mexicaines ou accueillir les migrants mexicains, qui cultiveront ces tomates aux Etats-Unis ».

En 1993, 370 000 Mexicains avaient rejoint les Etats-Unis ; ils étaient 770 000 en 2000 ; 4,8 millions d’entre eux y vivaient clandestinement en 1993 ; 11,7 millions en 2012...

Ces départs massifs s’expliquent notamment par l’explosion du prix des produits de première nécessité. L’usage croissant du maïs américain pour produire de l’éthanol a fini par engendrer, au milieu des années 2000, une augmentation des prix, lourde de conséquences pour le Mexique, devenu dépendant des importations agricoles américaines.

Le prix des tortillas — l’aliment de base dans ce pays — a bondi de 279 % entre 1994 et 2004.   En vingt ans, le prix des produits de première nécessité a été multiplié par sept ; le salaire minimum, seulement par quatre.  

Alors que l’Aléna devait leur apporter la prospérité, plus de 50 % des Mexicains vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté.   Entre 1994 et 2014, le produit intérieur brut (PIB) par habitant du Mexique n’a augmenté que de 24 %.   Entre 1960 et 1980, il avait bondi de 102 % (soit 3,6 % par an).   Si le Mexique avait continué de croître à ce rythme, son niveau de vie serait aujourd’hui proche de celui des pays européens...

Les belles promesses se sont envolées, et il serait utile de dresser le bilan de cet échec afin de bâtir un modèle d’intégration économique plus juste.   M. Barack Obama a reconnu lui-même les défauts multiples de l’Aléna, assurant qu’il en tiendrait compte pour « résoudre certains problèmes » lors des futurs traités de libre-échange.  Or, loin de tirer les leçons de ces erreurs, les négociateurs actuels du GMT semblent s’employer à les reproduire.

 

Source: Manière de voir no. 141 - Libre échange la déferlante - Le Monde diplomatique

Choix de photos, mise en page, références et titrage par : JosPublic
Publication : juin 2015

Ci-dessous: des textes en lien direct avec le sujet:

  Jean-François Lisée pro CETA et Louise Beaudoin contre CETA. Le jour où le Québec aurait pu être la Wallonie. Par Pierre Dubuc

  Pierre-Marc Johnson rit de nous avec son traité de libre échange avec l'Europe z

Les 10 principales raisons pour lesquelles l’Accord économique et commercial global entre le Canada et l’Union européenne (AÉCG) est néfaste pour le Québec et le Canada

ALÉ

ALÉNA

Zléa

Accord général sur le commerce des services (AGCS)

Accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis-d'Amérique

Accord de libre-échange nord-américain entre le Canada, le Mexique et les États-Unis-d'Amérique

(Zone de libre échange des Amériques)

de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)

PDF 12 pages

  Les douze mythes des traités commerciaux
et la protection de l'eau

  Revue de presse à propos des traités commerciaux et l'eau

Économie & Finance

Traités économiques

 

 

 

Notes & Références encyclopédiques:

Le grand marché transatlantique

Lire « Le traité transatlantique, un typhon qui menace les Européens », Le Monde diplomatique, novembre 2013.

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The Peterson Institute

Peterson Institute for International Economics - Sur Wikipedia

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La leçon pour moi...

The Wall Street Journal, New York, 17 avril 1995.

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La faillite de milliers d'agriculteurs

« Interactive tariff and trade dataweb », United States International Trade Commission.

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Le déficit commercial des États-Unis

« Interactive tariff and trade dataweb », United States International Trade Commission.

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Le déficit commercial avec le Mexique

Solde entre les emplois créés et les emplois perdus. Robert E. Scott, « Heading South : US-Mexico trade and job displacement after Nafta », Economic Policy Institute, Briefing Paper 308, mai 2011.

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Aide à l'ajustement commercial

Public Citizen, « Trade adjustment assistance database », 2013

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Le prix nominal des denrées aux États-Unis a bondi

Bureau of Labor Statistics, « Consumer price index database », ministère du travail des États-Unis.

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Ont vu leur salaire réel baisser

« Wage statistics for 2012 », Social Security Administration, février 2014.

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Les maquiladoras

Situées à la frontière avec les États-Unis, les maquiladoras sont des usines ouvertes aux capitaux étrangers qui assemblent des biens destinés à l’exportation et exonérés de droits de douane.

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Le prix des tortillas

Lire Anne Vigna, « Le jour où le Mexique fut privé de tortillas », Le Monde diplomatique, mars 2008.

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