En Islande, la crise a plongé le pays dans le chaos

Si ce petit pays est aussi sévère à l’égard de ses banquiers, c’est d’une part parce que la crise financière y a été d’une violence inouïe par rapport aux autres pays. Et d’autre part, parce que les Islandais ont fait de la crise un sujet politique.

"La crise a été beaucoup plus dramatique qu’ailleurs. En quelques jours seulement, le pays a plongé dans le chaos économique, rappelle l’économiste Paul Jorion, la monnaie a perdu plus de 30% de sa valeur, l’inflation a grimpé de 14%, la note de la dette du pays est passée de triple A à triple B, c’est-à-dire à la limite de la camelote".

Selon l'économiste, si la crise a été d’une telle violence, c’est parce que le secteur financier était démesuré. Le bilan cumulé des trois principales banques était 10 fois supérieur au PIB du pays. "Bien plus que le secteur bancaire belge ou luxembourgeois, note Paul Jorion, de fait la banque centrale était incapable d’intervenir au moment de la panique."

"La population réclamait des têtes"

En Islande, le pouvoir a même dû faire face à des émeutes: "un moment historique pour l’Islande, explique Paul Jorion. La population réclamait des têtes." La politisation de la crise financière, c’est l’argument essentiel selon Pascal Riché, ayant fait enquête sur la crise financière en Islande: "dès l’explosion du système, les Islandais ont pris la question à bras le corps, réfléchi à leur "contrat social", bref, politisé le sujet." Les Islandais ont entre autres nommé un procureur chargé de traquer les éventuels délits commis par les responsables.

"Cela dit, il ne faut pas trop exagérer les résultats de cette traque judiciaire: la justice n'a pas poursuivi les "responsables de la crise", mais les responsables de délits avérés", nuance Pascal Riché.

Les banquiers trichent plus que les autres

Libor, Forex, embargo… Depuis 2014, on observe une série de scandales dans le secteur bancaire. Presque tous les jours une banque doit s’acquitter d’une amende. Pourquoi autant de fraudes dans les banques? 

"C’est général depuis le XIXe siècle, explique Paul Jorion, dans la mesure où les banquiers ont un accès direct à l’argent, la fraude est considérée comme un accident industriel. Il règne une culture de la tolérance à la fraude dans le secteur".

Être banquier pousse à tricher. La preuve

Une étude de trois chercheurs révèlent que les employés du secteur bancaire ont tendance à être davantage tentés par l'appât du gain dans leur contexte professionnel. ( 01 ) La recherche va dans le même sens: le secteur bancaire était gagné par une culture de la triche. Pour le démontrer, les chercheurs ont utilisé un jeu vieux comme la monnaie: pile ou face.

128 banquiers, issus d’une grande banque devaient effectuer plusieurs lancers et noter le résultat eux-mêmes. Quand la pièce tombe sur face, le joueur gagne 20 dollars, côté pile rien du tout.

Avant de tester leur honnêteté, les banquiers ont été séparés en deux groupes. Le premier groupe a été placé en situation professionnelle en interrogeant les joueurs sur la nature de leur travail. Le second a été placé dans un contexte privé, en interrogeant les banquiers sur leurs loisirs.

Les banquiers interrogés sur leurs loisirs ont rapporté que la pièce était tombée côté face dans 51,6% des cas. En revanche les banquiers placés en situation professionnelle ont rapporté 58,2% de lancers gagnants. Les chercheurs en ont déduit qu'il y avait 26% de tricheurs dans ce groupe.

Un résultat du même ordre a été obtenu avec les employés d'une autre banque. Mais lors des expériences réalisées avec des employés d'autres secteurs d'activité et avec des étudiants, il n'y avait aucune différence entre le groupe placé en contexte professionnel et l'autre.

"Les normes et règles informelles en vigueur dans le monde de la banque privilégient les valeurs matérielles et poussent à une attitude malhonnête", estiment Michel Maréchal, Ernst Fehr et Alain Cohn.

Peut-être que d'autres secteurs pourraient faire l'objet d'études similaires ?

Sigurjon Arnason en 2007, CEO à cette époque de Landsbanki, deuxième banque d'Islande

Des têtes tombent

Finalement, le 20 novembre 2014, l’ancien responsable de Landsbanki, la seconde banque du pays avant le krach bancaire en 2008 (qui a entraîné l’effondrement complet du pays) a été condamné à 12 mois de prison, dont trois fermes, par un tribunal de Reykjavik.

Sigurjon Arnason ex-PDG de la banque Landsbanki Islands
au tribunal durant le procès.

Sigurjon Arnason, 48 ans, était accusé de manipulation du cours des actions de la banque.

Pour soutenir ceux-ci, Landsbanki prêtait de l’argent à des investisseurs, à condition qu’ils achètent en retour des actions…
 

Le 21 novembre 2014, il annonça qu'il avait l'intention de contester en cour supérieure la sentence d'emprisonnement.

Deux autres anciens cadres-dirigeants de la banque ont été condamnés par le même tribunal à neuf mois dont trois fermes, pour avoir participé à la combine.

La réponse à la question posée par plusieurs est à rechercher dans la volonté de faire de la crise financière un sujet politique : dès l’explosion du système, les Islandais ont pris la question à bras le corps, réfléchi à leur "contrat social", bref, politisé le sujet.

Ils ont manifesté dans les rues de Reykjavik et obtenu la chute du gouvernement de droite qui dirigeait alors ce petit pays ; ( 02 )

Ils ont organisé des référendums qui ont conduit à refuser le remboursement, par les contribuables, des épargnants étrangers lésés ; ( 03 )

Ils ont engagé un processus de révision de la constitution ; ( 04 )

Les "banksters" ? Beaucoup vont bien, merci

Un seul homme politique, bouc émissaire facile, a été jugé : Geir Haarde, l’ancien Premier ministre à l’époque du Krach. Il risquait deux ans de prison ; finalement, il a été jugé coupable d’une broutille, sans qu’aucune sanction ne soit prononcée : le tribunal lui a reproché de ne pas avoir organisé de réunions gouvernementales après la chute de la banque Lehman Brothers en septembre.

Geir Haarde ( 05 )
ex-premier ministre d'Islande

Son mentor et prédécesseur de 1991 à 2005, David Oddsson, qui était au moment de la crise gouverneur de la Banque centrale (une fonction à laquelle il s’était lui même nommé) est passé entre les gouttes.

Il est vrai qu’il dirige depuis un des plus influents quotidiens islandais, "
Morgunbladid" (le journal du matin).

"Un peu comme si on avait nommé Richard Nixon à la tête du 'Washington Post' pendant le Watergate", s’était alors moqué "le Monde diplomatique"…( 06 )

Un procureur spécial

Ils ont enfin décidé de nommer un procureur spécial (Olafur Thor Hauksson, alors commissaire de police d’Akranes, un petit port de 6 500 habitants) pour traquer les éventuels délits commis par les responsables : les “néo-vikings” indélicats, ces financiers peu scrupuleux qui étaient encore des stars en 2007, mais aussi les responsables politiques du désastre.

Quand aux "banksters", ils vont dans l’ensemble très bien. Mais quelques-uns d’entre eux, et pas des moindres, ont été condamnés pour des malversations précises. La justice a trouvé de quoi condamner les dirigeants des trois banques en faillite :

  • Larus Welding, ancien patron de la banque Glitnir ;
     

  • Hreidar Mar Sigurdsson et Sigurdur Einarsson, ex-dirigeants de la banque Kaupthing ;
     

  • Et maintenant Sigurjon Arnason, patron de Landsbanki ainsi que deux autres cadres.

Six ans de traque

Lorsqu’il a été nommé, le procureur spécial Olafur Thor Hauksson, homme massif au visage débonnaire, s’était fait conseiller par Eva Joly. Il a ouvert des enquêtes sur environ 90 personnes. Son bureau a employé jusqu’à 110 personnes, de quoi rendre jalouse la brigade financière de Paris.

Il n’a pas chômé : il a fait arrêter dès 2010 Hreidar Mar Sigurdsson, l’ex-patron de la banque Kaupthing qui a passé 12 jours en détention préventive.

Puis il a lancé un mandat d’arrêt international contre Sigurdur Einarsson, l’ancien président non-exécutif de la même banque, qui ne voulait pas répondre à ses convocations.  Autre épisode marquant, quelques mois plus tard, en janvier 2011, il a perquisitionné la Banque Centrale Islandaise ! Le même jour, il a arrêté Jon Thorsteinn Oddleifsson, l’ancien directeur financier de la banque Landsbanki...

Hreidar Mar Sigurdsson,

 Jon Thorsteinn Oddleifsson,

En décembre, il a inculpé Larus Welding, ancien patron de Glitnir Bank.

Puis, en janvier, les deux dirigeants de la banque Kaupthing, Sigurdur Einarsson et Hreidar Mar Sigurdsson sont poursuivis pour "fraude" et "manipulation de cours", de même que le deuxième actionnaire de la banque, Olafur Olafsson. Ils ont été condamnés à de lourdes peines en décembre 2013...

Mais six ans après le krach, des dizaines de dossiers sont encore ouverts. Ils ont pris du retard du fait, souvent, des procédures internationales, parfois de changements législatifs islandais... Hauksson s’était donné jusqu’à fin 2014 pour tout boucler. Personne n’y croit trop.

En attendant, une bonne partie des brigands milliardaires reconstruisent leur petit business et se la coulent douce. Les quelque 20 à 30 financiers --un club exclusivement masculin -- qui ont poussé l’Islande vers le gouffre vivent bien pour la plupart. Certains sont restés en Islande, beaucoup se sont dispersés dans le monde, dans les villes où l’argent tourne. Ils vivent dans de somptueux appartements à Londres, au Luxembourg, à Lausane, à Toronto, ou à Saint Petersbourg...

On a pu croiser, dans les mois qui ont suivi le krach, dans certains bars, leurs photos dans les urinoirs : à défaut de pouvoir les juger, les Islandais leur pissaient dessus…